La fronde de David [Sénouvo Agbota ZINSOU]

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La paresse d’esprit, c’est de se dire: on a tout essayé en vain, ils sont toujours là, ils sont plus forts que nous, on ne pourra rien contre eux

David n’avait rien que sa fronde
Pour lutter contre le géant.
Mais au fond de son coeur d’enfant,
Habitait une foi profonde…
(Cantique protestant)

L’un de nos jeunes confrères a pour prénom David. Même si, en écrivant cet article, ce n’est pas uniquement à lui que je fais un clin d’oeil, il le mériterait bien, car j’apprécie ses articles. Plus particulièrement ceux consacrés aux enfants martyrs de Dapaong et de Mango, fauchés par les soudards sans conscience. Mais, il y en a d’autres qui méritent aussi qu’on les salue en ce début de l’année 2016 et qu’on les encourage pour ce qu’ils font : ils ont noms Ali, Kodjo, Mouta, Sylvain , Yves, Pierre, Farida, Samari, Gbati… et d’autres encore, dont certains préfèrent prendre un pseudonyme. Qu’ils m’appellent doyen, grand frère, frère, SAZ ou simplement, Nestor, j’accepte tout, du moment que nous sommes engagés dans un combat commun. Ces concitoyens, de différents âges prennent tous la parole. Tous, ils disent non à la situation dans laquelle nous vivons, au système qui nous a été imposé par la violence et par la fraude. Tous luttent pour un autre Togo que celui de la démocratie de pacotille, celui de la Bodémakouterie. Ce qui est sûr, c’est que l’avenir n’appartient pas à ce système-là et que ceux qui travaillent pour lui, ceux qui s’acharnent à le défendre bec et ongles, ont perdu leur pari d’avance. La fronde de David pour lutter contre le géant qui insulte le peuple, qui le traite comme s’il n’était constitué que de quelques abrutis, qui l’infantilise ( je le répète en dépit de la colère de ceux que mes mots irritent ) est un objet simple, une arme de peu d’importance, une plume, ou si vous voulez, un ordinateur, mais, ce qui donne toute sa force à cette arme, c’est la foi profonde, la conviction que l’on se bat pour une cause juste et que l’on gagnera. Que sont en effet nos mots, nos phrases, nos articles, nos paroles contre un système qui possède argent, pouvoir, armée, blindés, bombes etc. et qui n’hésite pas à lancer toutes ces armes dans le combat qu’il mène pour sa survie, rien que pour sa survie ? Ce n’est pas parce que l’argent serait une mauvaise chose, ni les armes, ni les blindés…mais c’est parce que toutes ces choses sont d’abord utilisées uniquement pour pérenniser le pouvoir du clan Gnassingbé, pardon, Bodémakutu, dans la vieille conception qu’en avaient les Bokassa, Eyadema, Sékou Touré, Mobutu… Et l’on croit, dans la Bodémakouterie, que l’on pourrait encore diriger un peuple avec les méthodes de ces gens-là. Je l’ai dit, ils n’ont pas l’avenir pour eux.

Ce que tente de faire la Bodémakouterie, c’est d’insinuer que nous vivons une ère nouvelle, mais en même temps d’employer les mêmes vieilles méthodes. A nous d’être vigilants. Ce n’est pas contre des hommes que nous luttons. Ces géants ne sont pas à identifier à des hommes, quels qu’ils soient. C’est contre des pratiques, des méthodes détestables que nous érigeons des principes, des valeurs. Et c’est pour ces valeurs que nous nous dressons contre eux.

«La vigilance doit déloger les trois géants du mal: l’oubli, la paresse et l’ignorance », selon Marc l’Ermite, cité par Olivier Clément .

Nos adversaires ne nous laisseront pas leur rappeler le mal qu’ils ont fait à la société togolaise. Non pas qu’ils en aient vraiment honte, mais parce qu’ils ont peur que, les yeux désormais ouverts, nous ne discernions dans leurs pratiques actuelles, les méthodes qui nous ont conduits à l’état misérable où nous nous trouvons actuellement, état de misère intellectuelle et matérielle.

De notre côté, ce n’est pas qu’il faille chaque jour leur répéter qu’ils ont assassiné, massacré, torturé, séquestré, enlevé des Togolais qui ont droit à la vie comme eux-mêmes et leurs proches. Cependant, manquer de leur faire savoir qu’en dépit du discours, il n’y a aucune rupture fondamentale entre un système né dans le sang et un autre qui se poursuit en se nourrissant de sang, assez régulièrement, ce serait ne pas faire preuve de vigilance. Omettre de dénoncer, avec force, le régime du fils qui massacre aujourd’hui nos populations pour la faune, tout comme celui du père avait tué hier pour des animaux, les considérant comme étant au-dessus des humains, est simplement une attitude inadmissible de notre part. C’est manquer à notre devoir de vigilance, de leur faire croire que, résignés, nous acceptons la fraude électorale dont la tradition remonte à l’ère du père et qui serait, selon certains, aujourd’hui de moindre importance sous le régime du fils. Prétendre, dans un esprit de compromission, que tout n’est pas parfait mais en voie d’amélioration, est une erreur qui peut nous être fatale…

La paresse, c’est constatant que rien n’a fondamentalement changé au Togo, nous taire et ne rien faire, c’est tuer nous-mêmes l’avenir de notre nation. La paresse d’esprit, c’est de se dire: on a tout essayé en vain, ils sont toujours là, ils sont plus forts que nous, on ne pourra rien contre eux. Ils sont géants, nous sommes faibles. Ils sont Goliath, nous sommes David. Eh bien, David n’avait pas raisonné ainsi, il avait pris l’arme, même la plus faible dont il disposait, l’avait utilisée et avait vaincu Goliath. Dans la suite du cantique mis en exergue, il est dit : « Sans trembler, d’une main sûre,

«…L’enfant que son Roi dirigeait,
Fit au colosse d’un seul jet,
Une inguérissable blessure. »

Le Roi, ici, c’est le noble idéal pour lequel nous nous battons. Par-delà l’euphémisme pour contourner le choc de la décapitation de Goliath par David, brandissant ensuite le trophée dégoulinant de sang, cette allégorie d’un combat qui n’a pas besoin de violence et de meurtre pour répondre à la violence et au meurtre, un combat de l’esprit plus fort que le sabre, plus fort que les bombes, les balles réelles et les machettes, doit être soulignée. Et cet esprit plus fort que toutes les armes physiques, nous l’avons. Il nous suffit d’apprendre à l’utiliser à bon escient, pour la bonne cause. Le Roi est au-dessus de tout, c’est-à-dire les valeurs humaines sans lesquelles il n’existe pas de société humaine.

N’ayons peur de rien. Même pas que nos adversaires, conscients que le monde qui nous entoure ne les laissera pas toujours, sans réagir, sans crier à l’horreur, user de bombes, de balles, de blindés, de machettes et pour tenter de se dédiaboliser après l’image qu’ils ont, à plusieurs reprises, donnée d’eux-mêmes au monde entier, prétendent désormais user des mêmes armes que nous, les mots. Là, on pourrait dire que c’est de bonne guerre, s’ils s’en tenaient vraiment aux mots.

Cependant, c’est à nous d’être vigilants. A vrai dire, là non plus, ils n’ont pas changé de méthodes, ne se démarquent pas de l’école à laquelle ils ont été formés : mauvaise foi, calomnies, diversions, affirmations gratuites font partie des armes qu’ils ont appris à manier, parfois habilement, mais le plus souvent maladroitement. Certaines de leurs insinuations et de leurs provocations me paraissent si puériles qu’elles me rappellent simplement un jeu auquel nous nous livrions quand nous étions petits: lorsque nous voyions un autre enfant ou même un jeune homme plus grand et plus fort que nous, sachant pertinemment que nous ne pouvions pas nous mesurer à lui, nous jouions à le provoquer : « Va mia da kõ ! » (Viens et boxons !). Et celui que l’on prétendait provoquer répondait simplement en souriant. L’arsenal de la provocation, de la calomnie, de la mauvaise foi et du cynisme est vite épuisé. C’est pourquoi il est à craindre que nos adversaires recourent à tout moment aux bombes, balles réelles, machettes et autres.

Et l’ignorance, c’est de ne pas savoir quel horizon nous nous sommes fixé : la fin de ce système avant toute autre chose. Or, observons-nous attentivement nous-mêmes pour voir si nous suivons toujours la trajectoire qui nous mène à cet horizon, si des sollicitations diverses ( argent, postes, reconnaissance personnelle et autres vanités…) ne viennent pas, ne sont pas souvent venues entraver notre marche vers cet horizon.

L’ignorance, c’est aussi ne plus savoir d’où nous sommes partis : d’un régime fondé, à part le meurtre et la violence, sur des aberrations. Un régime qui avait fait des slogans et de l’animation notre idéologie et qui voudrait que cela se poursuive.

L’ignorance, c’est manquer de nous interroger régulièrement sur les actes que nous posons, de faire notre autocritique pour voir où nous en sommes par rapport à l’horizon fixé. L’ignorance, c’est ne pas accepter humblement de nous remettre en cause, de rectifier le tir, après chaque erreur, chaque chute.

David n’a pas cherché à couper un petit doigt ou une main, ou un bras, ou un quelconque membre du géant. Ce ne sont que des quantités négligeables.
C’est la tête qu’il a visée et obtenue.

Nous vaincrons!

Sénouvo Agbota ZINSOU

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