L’institution «Monseigneur » Barrigah ?

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Aujourd’hui, il nous est impossible d’imaginer un médiateur interne qui ne soit pas évêque, pasteur ou hounon…

En sorte que, même déçus plus d’une fois, avec par exemple la Commission Vérité-Justice-Réconcialiation dont les recommandations ne sont pas appliquées par le gouvernement ou avec les négociations qui ont précédé les élections législatives dernières marquées du sceau de la tricherie, nous ne semblons pas nous rendre compte que le choix de l’évêque n’est pas une solution idéale. Le grand problème n’est pas seulement que Mgr Barrigah à lui tout seul, à la longue, devienne une institution qui ne dit pas son nom, mais c’est que l’on recourra à cette « institution » pour toutes les manœuvres possibles et aussi, pour couvrir crimes, mensonges, fraudes…

Et Mgr Barrigah se prête gentiment à ce jeu, sans poser de conditions, à ma connaissance. Mgr Barrigah n’oublie cependant pas qu’il appartient à une institution, l’institution religieuse, normalement séparée des institutions étatiques, laïques dans la plupart des démocraties. Les religieux croient-ils moins en Dieu qu’ils ne le prétendent? Quelqu’un pourrait dire : Mgr Barrigah , s’il croyait réellement en Dieu, dans une situation de crise que vit notre pays, répondrait aux sollicitations qu’il appartient à un ordre supérieur et que par conséquent ses prières sont plus efficaces que le fait de présider un dialogue. L’intrusion de l’évêque dans notre vie politique contribue-t-elle à l’avènement de la démocratie dans notre pays ou retarde-t-elle cet avènement? Si Mgr Barrigah devient une institution, sans le vouloir peut-être, c’est, reconnaît Mgr Barrigah lui-même, qu’il y a un problème de confiance. Ce n’est pas seulement de la confiance entre Togolais, mais de la confiance en nos institutions issues de coups de force, de fraudes, de tricherie. La tentation, toute humaine, est facile, de vouloir transposer, d’un ordre à un autre, d’un domaine à un autre, d’une fonction en une autre… une dignité obtenue et consacrée, une popularité légitime, un pouvoir reconnu par tous, une compétence incontestée …

On a vu des footballeurs vedettes, des boxeurs champions internationaux, des militaires au départ intègres intervenus comme tels, à un moment précis de l’histoire pour éviter un bain de sang á leur pays et résoudre une crise, aspirer à la présidence de la République et même y parvenir. Vous savez de qui je veux parler, en Afrique notamment. Mais, ce n’est pas seulement de l’Afrique qu’il s’agit. Le monde est ainsi fait, les hommes sont ainsi faits. Et on ne se rend toujours compte du danger que ce genre de « reconversion » constitue pour les peuples que lorsqu’il est trop tard. Séparer pouvoir politique et pouvoir religieux, institution étatique et institution religieuse, voilà le problème auquel nous avons à faire face aujourd’hui, le problème que nous devons résoudre avant qu’il soit trop tard.

Si l’intervention de Mgr. Barrigah dans la vie politique du Togo s’était limitée à une seule fois pour résoudre définitivement la crise togolaise, je ne vois pas quel Togolais refuserait de l’applaudir. Mais si l’on devrait chaque année, ou tous les six mois recourir à ce prélat pour une même crise qui devient interminable, il y a lieu de s’interroger. Je ne crois pas que ce soit une bonne chose pour l’évêque lui-même, ni surtout pour la République. La dignité que confère l’habit violet, les insignes de prince de l’Église pourrait un jour être tournée en dérision et un pays où le sacré, ou du moins le supposé sacré est tourné en dérision ne me semble pas sur la bonne voie. L’esthétique religieuse et liturgique a une fonction dans toute société humaine, que l’on soit croyant ou pas : élever nos âmes vers le trône divin, vers le Beau transcendantal. N’est-ce pas pour cette raison que, dans la religion hébraïque, mère du christianisme, dans la Bible (livre de Lévitiques surtout), Moise, sur ordre de Dieu a pris le soin de décrire en détails vêtements, insignes, gestes sacerdotaux, sacrificiels, selon les modèles célestes qu’il lui a été donné de contempler dans une vision au Sinaï, en sorte que, même un incroyant est saisi d’un profond sentiment d’émotion et de vénération devant leur spectacle. Qu’adviendra-t-il si cette esthétique grave et vénérable, cette majesté de l’ordre de Melchisédech, sacrificateur pour toujours, est bafouée, tournée en dérision? J’ai entendu et j’ai lu il n’y a pas très longtemps, à propos d’un autre évêque togolais décédé (paix à son âme) « ce bandit en soutane » et de Mgr Barrigah lui-même « ce prêtre de service ». Si, comme nous en prévient Zeus Ajavon, à la fin de cette semaine, nous apprenons qu’il n’y a pas eu d’accord, malgré l’omniprésence de Mgr Barrigah dans les médias, tout le tintamarre organisé autour du dialogue, le consensus (réel ou faux) affiché par les participants au début, les espoirs ( vrais ou feints ) qu’il a suscités, qui, croyez-vous rendra-t-on responsable de cet échec ?…

Et si les femmes du CST et du FRAC défilent dans la rue, pour raison d’entêtement du RPT-UNIR, sourd à toute idée de réformes effectives, croyez-vous que ce soit pour chanter les louanges de Mgr. Barrigah ? Et la non application par le gouvernement des mesures proposées par la CVJR, croyez-vous que Mgr Barrigah pourra s’en laver les mains comme Pilate, sachant bien qu’il livrerait Jésus à ses ennemis, alors qu’il avait le pouvoir de prononcer sa remise en liberté ? Scripta manent. Tous les accords signés, toutes les mesures proposées par des assises présidées par Mgr Barrigah resteront. Même les échecs dûment constatés laissent des traces écrites. Les générations futures, l’Histoire, absoudront-elles le prélat togolais de ces échecs? Dans le monde entier, il n’existe aujourd’hui plus que deux pays où les prélats sont princes-évêques : le Vatican, cela s’entend, et la principauté d’Andorre. Encore que dans le dernier, l’évêque espagnol d’Urgel partage officiellement cette charge de coprince avec le président dans la République française. Encore que, concernant le plus petit État de la planète, le Pape, souverain de la Cité du Vatican, est reconnu comme tel par toutes les juridictions du monde. Mais, pour le cas du Togo, dans quel texte au monde, ayant valeur juridique, est-il écrit que l’évêque d’un diocèse, ou plus personnellement Mgr Barrigah, est une institution de la République? Les chancelleries étrangères qui s’associent au pouvoir actuel pour appeler Mgr Barrigah à la présidence des dialogues inter-togolais, ne se moquent-elles pas un peu de nous ?

Et, lorsque les décisions prises par cette « institution » qui n’a ni nom, ni place dans les textes républicains ne sont respectées, ni par les autres institutions en place, ni par le peuple togolais, à qui aura-t-on recours pour leur application ? Il ne restera peut-être plus que le recours à la dérision. Ou à la révolte. Qui en portera la responsabilité?

Sénouvo Agbota ZINSOU

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