Jean Degli: On est ABSOLUMENT obligés de passer par une transition

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« ….Si le FRAC met les gens dans la rue pour que ses dirigeants s’en flattent l’ego en se disant qu’ils sont suivis par le Peuple, ce serait une fois encore une grosse perte de temps et d’énergie pour le Peuple Togolais »

Lynx.info : Mr Dégli le Togo se retrouve dans les schémas des années 1990. Qu’a t-il manqué dans la lutte ?

Je profite de l’occasion pour remercier tous les journalistes pour tous ce qu’ils font depuis longtemps et continuent de faire pour aider la longue lutte des Togolais pour la Démocratie.

En ce qui concerne votre question, je crois qu’il a manqué beaucoup de choses à cette lutte. Je ne voudrais ni ressasser de vieilles querelles ni raviver de vieilles plaies. Cependant, pour ceux qui n’ont pas connu les débuts de cette lutte et comment elle a fini par échouer, il y a des choses à rappeler de façon à leur donner des repaires nécessaires. Il faut connaître l’histoire de la lutte pour pouvoir mieux orienter les batailles et éviter les échecs.

D’abord, il a manqué à notre lutte une stratégie concrète et stricte à laquelle on reste collé pour faire aboutir le combat. On ne fait pas un combat pareil, contre une dictature sans schéma ou stratégie de direction a laquelle on s’attèle.
Ensuite, Au lieu d’être préoccupé par l’intérêt général du Peuple et de faire aboutir la lutte pour la Démocratie pour tous avant de penser à en partager les fruits, les intérêts particuliers ont totalement dominé les choses. La conséquence en est que la lutte a rapidement pris une tournure d’individualisme et de crocs en jambe. Elle est donc devenue très divisée. On entendait donc facilement les uns et les autres affirmer ceci : si c’est Untel qui va le faire, alors on va l’en empêcher. On ne va jamais le laisser le faire. J’ai énormément souffert personnellement de ce genre de situation quand je m’étais retranché dans un pays voisin du notre en 1992-1993 pour essayer de penser la lutte autrement. J’ai vu des leaders politiques envoyer des jeunes de leur formation politique (qui affirmaient cependant vouloir renverser la dictature autant que moi) pour aller détruire tout ce que je faisais parce que si jamais cela réussissait, c’est le nom de DEGLI qu’on va appeler. Il faut par conséquent absolument l’en empêcher puisqu’il n’est pas de ‘notre bord’ affirmaient-ils.

Le Togo me paraît malheureusement être le seul pays où lorsqu’un joueur est dans une équipe et qu’il marque des buts ou est capable d’en marquer, les autres membres de la même équipe font tout pour éliminer ce joueur ou l’empêcher de marquer des buts tout simplement parce que les autres pensent que s’il marque les buts qui vont faire gagner toute l’équipe, c’est d’abord lui qui va être ovationné. Résultat, celui qui doit marquer les buts ne peut pas ou ne peut plus et la conséquence est que toute l’équipe perd le match. Beaucoup de personnes savent de quoi je parle et un jour on aura l’occasion de rentrer dans les détails de ce genre d’affaires.

Par ailleurs, il y a les divisions, les luttes intestines alors que cette bataille a besoin d’une union sacrée. Tout ceci est dû au fait que chacun ne pense qu’a ses intérêts personnels alors que c’est l’intérêt du Peuple Togolais, l’INTÉRȆT GÉNÉRAL, qui devait prévaloir dans une stratégie où il fallait toujours se dire que toute réussite ne servira à rien si elle n’est pas couplée ou suivie de celle de Notre Peuple. Ces divisions et luttes intestines ont été très nuisibles pour le combat.
Il y a aussi l’égoïsme de certains leaders qui ont cru que tout leur est dû et qu’ils ne doivent eux rien à personne, même pas au Peuple togolais, alors qu’il fallait d’abord et avant tout penser au Peuple dont l’intérêt doit être au centre de toute action.

On oublie souvent que toute action politique a pour Source l’Être Humain et pour Finalité l’Être Humain, et que par conséquent c’est lui qui doit être d’abord et avant tout au Centre de toute Action et de toute Stratégie.
Enfin, il y a une autre lacune importante. Le fait que la lutte n’a jamais essayé à ses débuts, et quand le dictateur utilisait des balles réelles contre des citoyens à mains nues, de se doter des moyens adéquats pour aboutir. Lorsque vous êtes en combat avec des gens qui arrivent dans les négociations avec des chars d’assaut ou d’autres armes de guerre, il est évident que vos seules paroles ne suffiront jamais à équilibrer les forces des discussions avec eux. Ou vous avez des soutiens et alliés capables de dissuader vos adversaires d’utiliser ces moyens disproportionnés, ou alors vous avez d’autres possibilités d’équilibrer cette terreur là. Dans le cas contraire, vous n’avez aucune chance de gagner ou de vous faire respecter. Dans tous les cas, l’un des b-a- ba de tout combat est qu’il faut équilibrer les forces pour espérer gagner. Malheureusement, on a laissé le Général faire ce qu’il voulait et il a fini, tel un grand serpent apocalyptique, à tout détruire sur son passage et à réinstaller tranquillement sa dictature.

J’ai été le premier à dénoncer les dérapages, le manque de stratégie et de vision concrètes de cette lutte. Ce fut dans mon premier ouvrage écrit en 1996, Togo : la Tragédie Africaine ou Togo : Les Espoirs Déçus d’un Peuple. A l’époque, parce que personne ne voulait entendre parler de nos erreurs, tout le monde avait demandé la tête de Jean Yaovi DEGLI. J’étais l’homme à abattre à tous prix. Ceux qui ne me taxaient pas de vendu disaient que j’avais parlé trop tôt. Alors que nous sommes désormais dans un monde où l’action est analysée et décryptée en même temps qu’elle se passe, je me suis vu reprocher le fait d’avoir parlé trop tôt et surtout d’avoir critiqué les leaders politiques. J’avais déjà mis le doigt sur les problèmes qui déchirent l’UFC aujourd’hui en dénonçant certains comportements.

Aujourd’hui, plusieurs personnes m’appellent et me disent que j’avais été visionnaire. Certains me disent même de faire rééditer le livre qu’ils cherchent et ne trouvent plus sur le marché. Malheureusement, c’est un peu tard. Je n’avais pas écrit à l’époque pour être aujourd’hui considéré comme un visionnaire. Cela ne me sert à rien du tout et je n’ai que faire de ces fleurs fanées qui n’apportent rien du tout à mon Peuple qui souffre. J’avais écrit afin de permettre que les erreurs de cette lutte soient rapidement rectifiées pour que le Peuple togolais puisse enfin sortir victorieux de cette bataille contre un des pires régimes autoritaires de l’Afrique, lutte au cours de laquelle j’ai vu plusieurs de mes camarades tomber sous les balles meurtrières de la dictature.

Lynx.info : Pour beaucoup les politiques sont au pied de la « transition indispensable » tant souhaitée par le ministre François Boko. Y a t-il d’autres formule à votre avis ?

La transition a été ce que j’ai défendu et que je continue de défendre depuis des années. Ce n’est pas à partir de 2005 que l’observateur avisé a compris que le Togo a besoin d’une transition pour aller à une véritable Démocratie et que l’on ne peut pas passer de la dictature à un autre système de façon aussi simple et comme par l’effet d’une baguette magique.

C’est justement parce que la Transition confiée par la Conférence Nationale Souveraine à Joseph Kokou KOFFIGOH a échoué en se terminant comme un serpent qui se mord la queue qu’à partir 1993, le Togo s’est encore retrouvé dans la dictature dont Mon Peuple voulait absolument sortir en faisant les sacrifices de 1990 et 1991 qui seront poursuivis les années suivantes. Tous les pays qui, pendant la même période, ont réussi leur transition, ont pu tranquillement intégrer un système démocratique. Le cas  du Bénin voisin est là pour nous rappeler cette réalité.

J’ai donc personnellement, depuis des années et dès mon premier livre, commencé à prôner l’idée d’une transition démocratique. Pour ‘Bâtir le Togo’ mon mouvement, tout candidat de l’opposition ou toute personne issues des forces démocratiques qui arriverait demain au pouvoir doit avoir un programme de transition. Je pense même que si le pouvoir actuel veut véritablement rendre service au Peuple togolais et aboutir à une véritable Démocratie et l’Etat de droit, on ne pourra pas faire l’économie d’une transition qui doit être organisée d’une certaine manière pour donner des résultats palpables. C’est la seule solution qui cadre avec l’intérêt du Peuple Togolais. Mon dernier livre Togo : A Quand l’Alternance Démocratique ? publié en Octobre 2007 chez l’Harmattan est également une sorte d’apologie pour cette transition indispensable. C’est vous dire que ce qu’a soutenu le ministre François Akila Esso BOKO en 2005 lorsqu’il a quitté la barque dans laquelle il avait bu la coupe des crimes contre le Peuple Togolais jusqu’à la lie avant de se rendre compte qu’elle n’était pas forcément bonne pour la Terre de nos Aïeux, est une vérité de la palissade qui n’a pas été découverte en 2005.  On est ABSOLUMENT obligés de passer par une transition, si nous voulons sortir notre pays de l’ornière. C’est parce qu’aucun des candidats n’avait cet élément dans son programme en 2010 que j’avais personnellement refusé de donner mon modeste soutien à quelque programme politique que ce soit.

Tout dirigeant qui voudrait faire du bien à notre pays doit passer par ce minimum indispensable. C’est le PRÉ-REQUIS indispensable pour sauver le Togo même si ce n’est pas la seule condition pour ce faire.

Lynx.info : Le pouvoir est félicité au Togo de part le monde. Apparemment les togolais ne semblent pas s’aligner. Comment l’expliquez-vous ?

Je n’ai pas bien compris le sens de l’alignement dans cette question. Mais si je me fonde sur ce que je crois être le sens profond de votre interrogation, je dirai ceci.

Il faut savoir que depuis des années, le Togo organise des élections qui sont plus proches du ‘vote des bêtes sauvages’ qu’autre chose. Pour une fois que notre pays arrive à organiser un scrutin paisible, non violent, il ne faut pas s’attendre à ce que la communauté internationale se mette à tout rejeter même si les observateurs ont relevé des insuffisances. Il fallait s’attendre à cela. Il fallait d’autant plus s’y attendre que notre classe politique semble avoir accepté les conditions d’organisation de cette élection qui étaient vraiment loin d’être satisfaisantes. En quelque sorte, l’opposition s’est elle-même mise la corde au cou ou alors elle a donné le bâton pour se faire taper sur les doigts comme d’habitude.
Par ailleurs, il me semble que nous nous leurrons beaucoup sur ce qu’est la communauté internationale. La communauté internationale, c’est d’abord l’ensemble des Etats et par conséquent l’ensemble des représentants de ces Etats. Elle soutient donc d’abord et avant tout ses membres, les représentants des Etats ou les dirigeants.

Ensuite, la communauté internationale ne joue jamais et ne peut jamais jouer aux pyromanes. Elle a l’obligation d’être pompier. A ce titre, lorsqu’il y a la paix quelque part, même si c’est un semblant de paix, elle préférera toujours cela à un conflit. Si vous ouvrez un conflit, la communauté internationale viendra l’éteindre. Mais si votre pays semble stable, quel que soient les moyens utilisés par les tenants du pouvoir pour maintenir cette stabilité, la communauté internationale ne viendra jamais déranger cette tranquillité ou cette stabilité même si c’est un semblant de stabilité. Nous avons déjà connu cette situation sous le Président Dictateur Général.

Il faut aussi se référer aux dernières élections au Soudan pour savoir que la communauté internationale préfère des élections même mal organisées que pas d’élections du tout. C’est dire à mes Sœurs et frères Togolais que la communauté internationale préfère de loin une démocratie approximative à de l’anarchie ou à de l’instabilité. Cette philosophie est d’ailleurs bien marquée depuis que les espoirs nés de la chute du mur de Berlin se son évanouis.

Enfin, comme je l’ai écrit depuis 1996, il faut savoir que la communauté internationale a toujours construit ses plus belles histoires de paix et d’interventions humanitaires sur des amoncellements de cadavres. Tant que les pays ne sont pas en conflit armé ou qu’il n’y a pas beaucoup de morts, pour la communauté internationale, il sera toujours urgent d’attendre. Le jour où il y a plusieurs morts, elle interviendra pour faire la paix au cimetière. C’est ça la diplomatie internationale.
C’est dommage de dire ces choses mais pour le moment, lorsque l’on essaye d’éplucher l’histoire des actions de la communauté internationale, on ne trouve objectivement pas mieux que cette analyse.

Je constate aussi, comme l’a écrit dernièrement un des importants hommes politiques togolais, que c’est la première fois que des Togolais qui contestent des élections se retrouvent seuls  comme des orphelins à agir.

Il faut terminer en disant à mes compatriotes que la communauté internationale analyse la situation du Togo par rapport à ce que nous avons connu jusqu’en 2005 sous la férule d’un dictateur pur et dur. A partir du moment où le régime actuel fait un effort pour se distancer des violations massives des droits telles qu’aimait les consommer le Président Dictateur Général, la communauté internationale considère qu’il y a du mieux et qu’elle peut se contenter de ce verre à moitié vide. N’oublions pas que la communauté internationale fonctionne en matière démocratique de la façon suivante : lorsque l’on a appris pendant plusieurs années à un peuple que 2 x 2= 6, le jour où on décide de lui ouvrir les yeux en lui apprenant que 2 fois 2 font 4, on est obligé de passer par une étape intermédiaire ou on lui dit que 2 fois 2 peuvent faire 5.
Tout ceci n’est pas avancé pour justifier la communauté internationale dans ses prises de positions. C’est simplement pour indiquer à mes Compatriotes la réalité sur comment fonctionne la communauté internationale afin de leur permettre de mieux se positionner pour s’adresser à celle-ci de la façon la plus adéquate possible.

Lynx.info : À  Bâtir le Togo, y a t-il une visibilité de la finalité des marches de protestation du FRAC ?

Bâtir le Togo n’étant pas membre du FRAC et n’ayant pas de contacts directs avec ses dirigeants ni avec le candidat du FRAC, Jean Pierre FABRE, il nous est extrêmement difficile de lire clairement où vont les appels à manifestations et les sorties du FRAC. Par ailleurs, n’ayant personnellement pas l’habitude de deviser sur ce que je ne maîtrise pas, je ne pourrai dire exactement à quoi vont aboutir les manifestations du FRAC. Je veux croire toutefois que, contrairement aux mouvements ou manifestations organisées par l’opposition togolaise et qui ne sont inscrites dans aucune stratégie que celle de voir les gens dans la rue ou de les voir manifester, ces actions ont une finalité bien déterminée. Si le FRAC met les gens dans la rue pour que ses dirigeants s’en flattent l’ego en se disant qu’ils sont suivis par le Peuple, ce serait une fois encore une grosse perte de temps et d’énergie pour le Peuple Togolais. J’espère donc qu’il y a une stratégie dans laquelle tout ceci est inscrit et qu’il y aura quelque chose au bout de ces actions, quelle qu’elle soit, afin que l’effort de Mon Peuple ne soit pas vain.

Lynx.info : Que retenez-vous de 50 ans d’indépendance du Togo ?

René DUMONT disait au début des années 70 que l’Afrique noire est mal partie. Je remarque que notre pays n’est pas du tout parti ou mieux qu’il est parti pour le moment dans le mauvais sens. Nous avons donc du chemin à faire pour redresser la barre si nous voulons au moins sortir ce Peuple calme et travailleur de la misère et du dénuement total dans lesquels il a végété et continue de baigner.
Dans tous les cas Bâtir le Togo reste toujours sur son leitmotiv qui est ‘Prêts pour la Démocratie, la Lutte Continue’.

Interview réalisée par Camus Ali Lynx.info

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