Guéant, clan de géant !

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Le ministre français de l’Intérieur, ancien Secrétaire Général de Sarkozy à l’Élysée, Claude Guéant a déclaré que toutes les civilisations ne se valent pas. Cela pouvait faire rire si on pensait simplement que, à l’approche de l’élection présidentielle en France, vu les difficultés que rencontre son maître  à remonter dans les sondages, il fallait trouver le moyen, les armes efficaces pour chasser sur le terrain de l’extrême Droite, un peu comme l’avait déjà fait avec succès le candidat de l’UMP en 2007. Je rirais de ces propos comme j’ai ri en regardant des images et en lisant des articles relatant des scènes de claque organisées dans le même contexte, dans la même veine  par le pouvoir français actuel aux abois, qui a dû recruter de faux ouvriers, à la fois claque et comédiens, costumés, peut-être maquillés, certainement adoptant la mimique et la gestuelle-corporelle du rôle de composition  pour lequel on leur a fait appel, qu’ils ont dû répéter avant la représentation publique, jouant à travailler, par un temps glacial, juste les quelques minutes d’une visite de Sarkozy sur un chantier, scènes de genre dans le plus pur style des systèmes dictatoriaux, africains en particulier. Et pourtant! Bon, tous les moyens sont bons pour conquérir ou conserver le pouvoir. Et les dictateurs africains peuvent être bien fiers d’être dans ce domaine les maîtres du maître.

Mais le grand problème, ce qui nous empêche de rire franchement est que Guéant s’adressait à des étudiants, donc à des jeunes avec qui on pouvait espérer construire un avenir plus humain, plus fraternel pour les hommes de toutes les civilisations que ceux à qui on a inculqué jusqu’ici…«qu’une fatalité pèse sur eux», pour emprunter l’expression à Césaire, «qu’ils n’ont pas puissance sur leur propre destin…» Même si les étudiants en question sont censés appartenir à une droite proche des idées du Front National, même si des noms tristement célèbres comme ceux de Jacques Foccart et Bob Denard sont cités parmi les fondateurs ou anciens soutiens de l’association d’étudiants  en question, l’ Union nationale inter-universitaire ( UNI), rien ne nous permet d’en conclure que ces étudiants seraient prêts à instrumentaliser de telles idées pour faire gagner Sarkozy. Ou à  partir en croisade contre les civilisations inférieures visées.

Au fait, dans cette affaire, ce sont des hommes comme Guéant, «qui croient honnêtement à leur propre supériorité, qui n’ont pas puissance sur leur propre destin[1]». Destin immédiat incertain car Guéant n’est pas assuré de rester ministre au-delà de mai 2012.  Pendant ce temps, son patron Sarkozy prétend avoir mis fin  aux réseaux de Françafrique. Ah bon! Mais pourquoi ne décrète-t-il pas  aussi, lui le Géant Tout-puissant, la fin  de la mentalité qui a fondé la Françafrique, la même qui justifie la croyance de Guéant en la supériorité de sa civilisation, la même qui fournit au  discours fait à Dakar en juillet 2007 toute son autorité? Je n’en dirai pas plus. Et si je dois en dire plus, je me contenterai de rappeler que les propos de Guéant, ont les relents de ceux qui cherchaient à nous enfermer dans le cycle connu depuis des siècles du «Fort toujours maître, toujours supérieur, toujours vainqueur, toujours donneur de leçon face au faible toujours inférieur, toujours serviteur, toujours vaincu». Ces propos nous ramènent à l’esprit la misère intellectuelle perpétuelle d’une catégorie d’hommes , non! d’un clan de géants  aussi stupides qu’arrogants dont le type même est celui qui pendant plusieurs décennies a régné en Afrique du Sud. Bien sûr qu’on l’a laissé faire, ce clan-là, qu’il n’y a eu personne ou presque pour aller le bombarder pour l’anéantir au nom de la civilisation supérieure, pour lui imposer de reconnaître que tous les hommes ont droit au respect de leur dignité, à leurs croyances religieuses, à la démocratie, à la vie etc. Je ne voulais pas rire, mais je ris car en 1969, dans les années où j’étais étudiant, j’avais mis dans la bouche  de mes personnages comiques, un discours semblable à celui prononcé en 2012 par le ministre français devant des étudiants français.[2][1]

Parmi les réactions aux propos de Guéant, il y en a une dit que sur le plan humain, Guéant ne vaut rien. Non, je ne dirai pas la même chose. Je ne dirai surtout pas que Guéant est un nain. Je n’ai pas le droit de traiter en ces termes un ministre de la grande (?) nation. J’ai simplement l’impression que ce ministre tient des propos juste un peu plus ou un peu moins civilisés ( selon le côté où l’on se situe) que ceux de  l’idéologue norvégien Breivik qui, il n’y a pas très longtemps, en juillet 2011 a massacré  77 personnes, presque toutes  ses compatriotes, pour sauver la civilisation supérieure menacée par l’islam.  Précisément, est-ce bien de la civilisation de l’islam que Guéant prétend parler, sans vouloir la nommer, comme il dit lui-même? En tout cas, ses défenseurs  embarrassés  expliquent que ce n’est pas l’islam qu’il attaque, mais les talibans. Tâche  extrêmement compliquée, pour qui doit défendre un ministre confondant musulmans et talibans et parfois musulmans et immigrés de civilisation inférieure dont les enfants constituent le gros du peloton de ceux qui connaissent les échecs scolaires…! Peut-être aussi compliquée, aussi trouble que ce qui se passe dans la tête de Guéant. Au point que Sarkozy lui-même est descendu dans l’arène, en avocat professionnel et en tant qu’ami de Guéant pour affirmer que ses propos relèvent du «bon sens». Simple bon sens? Mais non, c’est de «la plus haute philosophie» dirait un personnage de On joue la comédie. Ou de la plus haute «anthropologie», dirait un autre proche de Sarkozy, Henri Guaino, auteur du discours de Dakar. Bon sens, philosophie, anthropologie…les mêmes arguments pour défendre les mêmes causes, du même clan des mêmes Guéants, pardon, des mêmes géants.

 Breivik est finalement reconnu  comme déséquilibré par des experts. Peut-être faudra-t-il recourir à des experts pour examiner le cas du ministre français.

Claude Guéant,  comme d’autres géants, comme certains de mes personnages, comme les autorités de l’Afrique du Sud de l’apartheid, comme d’autres hautes et puissantes personnalités de notre monde actuel «croient honnêtement à leur supériorité».

Que peut-on leur reprocher? Rien, puisqu’ils n’iront jamais, comme le conseillerait Césaire, vérifier les hiéroglyphes fatidiques»  qui établissent pour tous les siècles  la hiérarchie des civilisations. Il leur suffit de croire que la leur est  et demeure au-dessus des autres.

Sénouvo Agbota ZINSOU

[1]Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, éd. Présence Africaine, Paris 1958

[2]saz On joue la comédie, éd. RFI  Paris1975, éd. Haho Lomé 1984

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