Gagnerions-nous ?

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J’ai lu attentivement le communiqué de la commission paritaire Alliance-OBUTS. Il y a du positif, du pêle-mêle, du flou et, surtout, ce texte suscite beaucoup d’interrogations.

Le positif, c’est chaque fois qu’un pas est fait au sein de l’opposition vers une unité de projet et d’actions. Mais, un compatriote a déjà soulevé la question avant moi : où étaient le FRAC, l’ANC, le CAR, la CDPA, la CDPA-BT, l’ADDI…au moment où l’Alliance et l’OBUTS se réunissaient? Prendront-ils le train en marche? Et au cas où ils ne voudraient pas le faire, la coalition Alliance-OBUTS ferait-elle seule la route vers le „ dialogue“? Il est vrai que ces deux partis ont présenté les résultats de leurs travaux comme un avant-projet. Cependant, de l’avant-projet au projet, c’est-à-dire de cette union partielle qui a pour vocation ou prétention de s’élargir, à une union plus grande, il y a  un fossé au-dessus duquel le pont n’est pas encore jeté.

Par contre, toujours en matière de pont, il me semble que ce communiqué tente d’en établir un, tout petit, pas très visible encore, semblable à celui qui a conduit l’UFC-AGO au RPT, même si les pas de la coalition Alliance-OBUTS sur ce petit pont sont encore hésitants, du fait qu’il n’est pas suffisamment solide. Je souhaite bien m’être trompé sur ce plan. Je me demande cependant comment on peut faire des pas, même petits et feutrés dans cette direction-là, et marcher encore au grand jour, sous le grand soleil le samedi avec le FRAC. C’est une gymnastique fatigante et fastidieuse, non?

Mais, mon interrogation principale à laquelle je n’ai pas trouvé une réponse claire et unanime venant de l’ensemble de l’opposition est de savoir si oui ou non elle ira au dialogue. La réponse de la coalition Alliance-OBUTS  paraît claire : „La commission paritaire ALLIANCE-OBUTS s’est réunie ce 27 septembre 2011 au siège de l’ALLIANCE pour poursuivre les discussions initiées le 20 septembre 2011 par les deux formations politiques en vue de la mise en place d’une plate-forme commune de l’opposition à défendre lors du dialogue inclusif en cours de préparation dans le cadre du CPDC rénové“.

 Or, il y a quelques jours encore, je lisais que la condition sine qua non de l’ANC pour sa participation à ce dialogue, est la réintégration au sein de l’Assemblée Nationale de ses députés qui avaient été destitués par le pouvoir illégitime et arbitraire. Tout est là, à mon avis : non pas que l’ANC ait raison de réclamer la réintégration de ses députés ( je ne sais pas si cela servirait à quoi que ce soit, à quelques mois de la fin de la législature ), mais qu’une partie de l’opposition, sous le  prétexte d’être constructive, soit prête à aller au dialogue sans que cette condition soit remplie. Je n’ai même pas trouvé cette exigence de l’ANC dans le communiqué de la commission paritaire Alliance-OBUTS. Ne wo ma yio woa, ago ma yi e!( si tu ne veux pas y aller, laisse-moi y aller! ), chantent  des foules à la queue-leu-leu, se bousculant vers un lieu où toutes les bénédictions du ciel leurs sont promises.

 Il ne peut y avoir, à mon avis, d’opposition constructive que dans un système républicain normal. Qui peut me convaincre que c’est le cas actuellement au Togo? Nous sommes bien dans un État a-républicain.

La notion d’opposition constructive mérite une petite réflexion. Cette notion signifie-t-elle qu’il y aurait une opposition dont l’objectif serait de détruire la nation? Pour ma part, je crois ceci :  dans le cas du Togo, qu’une catégorie de citoyens qui a le droit d’avoir ses opinions comme les autres, pense que nous sommes installés dans des ´décombres, à la fois symboliquement et matériellement depuis le 13 janvier 1963 quand l’édifice républicain et national s’est effondré et que cette catégorie cherche d’abord à dégager ces décombres avant de  reconstruire de nouveau, ne signifie pas qu’elle ne soit pas constructive. Au contraire! Si nous voulons construire, refaisons d’abord la fondation de la nation et de la République.

Ceux qui assassinent des concitoyens, confisquent les pouvoirs de la République au profit de leur seul clan, pillent les biens de l’État…ne seraient pas, eux, des destructeurs? Notre principal combat doit être mené contre ceux-là d’abord et pour gagner, il nous faut éviter, au moins dans les circonstances présentes, toute séparation entre une opposition dite constructive et une opposition qui ne le serait pas.

Les décombres dont l’état se détériore de jour en jour sont là. C’est en vain que l’on tente de soutenir l’édifice croulant par des contreforts, pire, des échafaudages qui, en fait, ne font que cacher les ruines. Un de nos compatriotes, Michel Kinvi a écrit au sujet de certains de ces échafaudages : «Si le CPDC ( Cadre Permanent de Dialogue et de Concertation ) échoue à terme, son échec entraînera l’échec de la CVJR ( Commission Vérité-Justice-Réconciliation); et si la CVJR échoue, ce sera l’Église catholique qui perdra une dose de sa crédibilité aux yeux des Togolais .

Concernant l’opposition, je n’ai pas besoin de dire qu’une faille dans ses rangs, si petite soit-elle, est tout de suite perçue par ceux d’en face. Et, même si on tente par la suite de la colmater, il restera toujours un petit trou par où le petit doigt intrigant et expert du RPT saura passer, pour ouvrir toute grande la plaie de la division qui fait mal à tout vrai opposant.

Je reviens au positif pour montrer que mon intention n’est pas seulement de critiquer pour critiquer : un programme alléchant de gouvernement! Même si, encore une fois, on décèle facilement le pêle-mêle, l’absence d’une hiérarchie rigoureuse justifiée dans la présentation des idées ( football, hôpitaux, éducation, liberté d’expression, panier de la ménagère, lutte contre le régionalisme, repas pour les nécessiteux, ciment, armée), c’est du béton armé, gratte-ciel dans le style baroque, mais flottant! Ou encore, ballon lancé le plus haut possible dans le ciel mais qui ne finit pas sa course dans les buts adverses, Ayelevi kpom ȡa! (Ayélévi,regarde-moi! comme on disait ).Oui, un petit sourire malgré le sérieux de l’affaire: voilà que la commission paritaire Alliance-OBUTS se remet à faire sa „ Conférence Nationale…“.

 En attendant peut-être une vraie. Car, la vraie s’était proclamée souveraine et c’est ce qui provoqua l’accès de la fureur eyademaïque dont nous connaissons les effets: l’aggravation de la crise et non  sa résolution. Le brasier qui ne finit pas de consumer l’édifice national que la Conférence Nationale s’était donné pour tâche de reconstruire! Pour être clair, que deviendrait la plate-forme si le pouvoir et son armée la brisaient d’un coup de marteau ou y mettaient le feu? Et le marteau ou le feu, ce n’est pas ce qui leur manque. Nous le savons tous. Mais, ils sont trop malins: ils ne vont pas la briser d’un seul coup, ils ne vont pas brutalement y mettre le feu, puisqu’ils en ont besoin pour leur propre existence en tant que pouvoir, ce qui compte avant tout pour eux. Exactement comme les autres échafaudages. Ils vont simplement demander aux auteurs de la plate-forme de la raboter eux-mêmes, raboter, raboter encore, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus grand chose, jusqu’à ce qu’elle ait l’allure parfaite des autres échafaudages à leur service, selon leur vœu. D’ailleurs, déjà, quand on examine de près les résultats des travaux de cette mini-conférence nationale, qu’y trouve-t-on sinon une mutilation des textes issus de la vraie Conférence Nationale Souveraine? Autant prendre les originaux, quitte, en certains points, à les adapter aux réalités du jour. Mais qu’on ne nous présente pas un apocryphe, collection de morceaux de textes de presque tous les canons élaborés  par les Togolais, depuis le Livre Vert du RPT jusqu’à l’APG. La profondeur de l’original, voilà ce qui manque dans l’ensemble à l’avant-projet de plate-forme.

Nous pouvons dire certaines petites choses pour être bref:

1° Demander à Gnassingbé, en fait, non pas de renoncer à se présenter à l’élection présidentielle de 2015, mais de ne pas y être réélu, puisqu’il est toujours élu d’avance, relève de l’utopie ou alors demanderait une force cyclopéenne que la commission Alliance-OBUTS n’a pas. Peut-être, ceux qui ont cette force, c’est-à-dire les puissances extérieures (  je fais allusion aux géants du conte capables d’écraser mille hommes d’un seul coup de leur petit doigt ), ceux qui ainsi anéantissent des chefs d’État et mettent  à leur place ceux de leur choix, en Afrique, ces puissances ont-elles fait la promesse à nos politiciens qu’elles feraient pression sur Gnassingbé pour qu’il ne se représente plus. Ou, peut-être, Gnassingbé lui-même leur aurait-il fait la promesse de ne plus se présenter à l’élection présidentielle. Mais on a déjà fait l’expérience de ce que deviennent des promesses de ce genre, celle faite par exemple par Eyadema à Chirac ou, ce que devient l’espoir suscité dans le cœur des politiciens de l’opposition par une déclaration ou un acte posé par ces puissances en ce sens. Et puis, regardez un peu dans la sous-région, le capitaine-facilitateur-en-chef de Gnassingbé, capitaine tout court de notre bateau ouest-africain, combien de mandats a-t-il déjà cumulés? Ce n’est pas à un simple matelot qui n’aura cumulé  que deux mandats, dix ans d’exercice en 2015, de se dévouer pour la cause de je ne sais quelle démocratie africaine. Ne trouve-t-on d’ailleurs pas un peu «légitime» ( en Afrique ) que tous ces messieurs veuillent devenir « présidents à vie» et ne laisser le trône qu’à leur progéniture? Gnassingbé a des arguments valables à vous opposer!

2° Faire référence à l’APG et à la Constitution en s’adressant à des gens qui n’ont aucune considération pour ces textes lorsqu’ils menacent leur pouvoir, est une plaisanterie.
3° Proposer de traduire la constitution dans nos langues est une bonne chose, mais c’est mettre la charrue devant les bœufs. Il faudrait d’abord que cette Constitution émane de nos populations. Et sa version actuelle  ne répond pas à cette exigence. La commission constitutionnelle que propose la coalition Alliance-OBUTS n’est pas à inscrire au petit point 10 du grand point II. Elle est fondamentale, comme la loi fondamentale elle-même.

4° Examinez bien l’allusion au cumul de mandats. La proposition est-elle claire ou floue?
« Le cumul de mandats et le nombre de mandats successifs doivent être strictement limités pour toutes les fonctions électives ».

Si on a voulu être clair en ce qui concerne le mandat présidentiel ( qui est électif tout comme les autres dans une république ), limité à deux, l’est-on aussi pour les mandat législatif, communal,  sénatorial… Deux, c’est deux. Trois, c’est trois…, il faut le dire. Je ne fais pas de procès d’intention à qui que ce soit, mais, nous avons le droit et le devoir de nous poser la question de savoir qui est concerné.

5° Que l’on réclame un découpage électoral équitable, le vote de la diaspora togolaise…c’est bien. Mais, jusqu’où est-on prêt à aller dans ces revendications sans la satisfaction desquelles il ne saurait y avoir d’élections réellement démocratiques au Togo? Serait-on prêt à quitter la table de négociation si le pouvoir n’y accède pas?

Le problème au Togo, ce n’est pas que nos ego passent avant tout le reste. C’est surtout que nous sommes très malins, trop malins même, croyant toujours pouvoir jouer aux plus fins. Il me vient ici à l’esprit une rumeur ( donc il faut la prendre pour telle ) qui avait circulé au moment où Eyadema, ébranlé par le soulèvement du 5 Octobre, mis à mal par la Conférence Nationale Souveraineté, hanté par les décisions du HCR, effrayé par les conséquences d’une grève générale illimitée annoncée, ne savait à quel saint se vouer. Un des chefs de l’opposition, donc un des leaders de la grève annoncée, fin manœuvrier, serait allé, je ne sait si c’était de jour où de nuit, voir le général pour lui demander de le nommer premier ministre afin d’éviter  sa chute imminente qui provoquerait ainsi un cataclysme sans précédent. Ce même chef de parti serait allé ensuite ( là aussi, je ne sais si c’était de nuit ou de jour ), voir Koffigoh, alors premier ministre pour lui demander de démissionner pour que le pays retrouve la paix sociale. Or, Koffigoh, mis au parfum de la visite de ce politicien de grand talent à Eyadema, connaissant le type avec qui il avait affaire et n’étant pas dupe du fait que celui-ci lorgnait son propre fauteuil, non seulement refusa, mais aussi fit apporter la Bible et le mit au défi de jurer sur elle qu’il n’était pas allé demander le poste de premier ministre à Eyadema. Évidemment, catholique jusqu’à la superstition, il refusa de jurer. Ce politicien, vous devinez peut-être qui ce serait si la rumeur était fondée, n’en était pas à sa première, ni à sa dernière manœuvre pour décrocher les clés de la « Primature », à défaut d’être hissé à la tête du pays ( ce dernier trait de son caractère ne relève pas d’une simple rumeur ).

La rumeur n’était peut-être pas fondée, mais si des Togolais avaient pu l’inventer, ce n’était pas gratuit: c’est qu’ils connaissent bien l’esprit de nos politiciens, c’est qu’il y avait une moralité à tirer de ce „ conte“. On ne demandera à personne de jurer quoi que ce soit sur quelque livre sacré que ce soit. Mais la leçon est ici : dans le jeu politique au Togo, il y a un camp qui aime bien que ses adversaires, ou prétendus tels, se dribblent entre eux et finalement, lui passent la balle, sciemment ou involontairement; la leçon est aussi que nous avons en face de nous les plus grands spécialistes de l’anti-jeu. Il est évident que, club pratiquant l’anti-jeu contre club pratiquant l’anti-jeu, ce n’est pas nous  qui tirerons aux buts, les buts de la victoire qu’attend le peuple togolais pour la réalisation d’un projet de société aussi merveilleux ( mais pas flottant ) que celui proposé par la coalition Alliance-OBUTS ou une autre coalition, ou un parti quelconque, peut-être déjà en campagne pour les législatives de 2012!Attention pour ne plus botter le ballon dans le vide, ne plus jouer uniquement pour les beaux yeux d’Ayélévi, qui regarderait le match, émerveillée.

 Nous avons plutôt intérêt à jouer franc-jeu, d’abord entre nous-mêmes, réellement collectivement sans arrière-pensée, sans concurrence inutile et nuisible, ensuite, face à l’adversaire en lui faisant comprendre que sa conception du dialogue est fausse. Il ne saurait avoir pour but principal de renforcer son propre pouvoir. La remise en cause de cette conception du dialogue serait le préalable même au dialogue au sein d’un CPDC rénové ou pas ( combien de fois sera-t-il rénové, s’il vous plaît dans son existence?) Un compatriote m’a dit un jour : «  Ɖekaʣeŋua, wo ȡo la do nusu be gbe ne! » (Ce jeune homme-là, il faut lui parler un langage d’homme! ) Vous savez de quel jeune homme il s’agit. Vous comprenez aussi, qu’il ne s’agit pas d’aller lui dire gentiment et poliment : «  Monsieur le président, ne vous présentez plus aux élections présidentielles », mais de lui rappeler chaque fois qu’on en a l’occasion, sur le ton le plus énergique possible, qu’il est assis dans un fauteuil présidentiel usurpé et qu’il doit dégager. D’autres oppositions, d’autres peuples l’ont fait, non pas pour détruire, mais pour reconstruire leur pays sur de nouvelles et bonnes bases.

  Et enfin, c’est là le plus important, nous devons jouer  franc-jeu avec le peuple togolais en ne lui promettant pas ce que, dans le système actuel des Gnassingbé, nous ne sommes pas en mesure de réaliser. Ne l’a-t-on pas déjà tenté, sans succès, à plusieurs reprises? Autrement dit, la réalisation d’un vrai projet de société pour le Togo, élaboré par l’Alliance, l’OBUTS,  les autres partis politiques, les associations de la société civile, la diaspora…c’est pour l’après Gnassingbé et non au cours du règne usurpateur des Gnassingbé. C’est après avoir dégagé les décombres et non dans les décombres.

Sénouvo Agbota ZINSOU

 

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