Fonctionnaires de Côte d’Ivoire, yako⃰ !

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Abidjan, commune du Plateau, le plus grand centre administratif et des affaires de Côte d’Ivoire. Nous sommes le mercredi…, il est environ huit heures trente. A l’entrée de l’immeuble abritant les Finances et la Solde, sous un soleil de plomb, une impressionnante file composée d’hommes et de femmes contourne l’immeuble et menace de s’étendre au-delà des limites du bâtiment. C’est la période de fin du mois. Des fonctionnaires viennent faire le tirage de leurs bulletins de solde. D’entrée, adressons-leur un vibrant « yako⃰ » !

Aujourd’hui, l’ambiance est toute particulière et la tension est presque palpable. Des fonctionnaires, notamment ceux de l’éducation nationale et de l’enseignement technique, constituant plus de la moitié de l’ensemble des fonctionnaires de Côte d’Ivoire, viennent de subir une mesure inique du régime d’Abidjan: ponctions sur les salaires du mois de mars pour raisons de grève. Plusieurs d’entre eux veulent en avoir le cœur net, avant d’apporter la riposte appropriée à cette mesure arbitraire, véritable menace pour les libertés publiques. C’est à croire que le droit de grève est proscrit en Côte d’Ivoire depuis l’avènement de Ouattara. Menaces, sanctions, intimidations sont devenus les paravents derrière lesquels se cache le régime d’Abidjan pour se soustraire à ses obligations. Mais aussi et surtout pour « décourager » tous ceux qui seraient tenté de réclamer que leurs droits soient respectés par l’Etat de Côte d’Ivoire.

Du côté de la fonction publique, immeuble jouxtant celle des finances, l’ambiance est encore plus électrique, voire mouvementée. On peut voir et entendre plusieurs centaines de jeunes – agglutinés à l’entrée du bâtiment de la Fonction Publique ivoirienne – vociférer, dans un langage à l’ivoirienne : « On veut matricule ! On veut matricule ! ».

Renseignements pris auprès de certains d’entre eux: il s’agit des instituteurs formés et sortis des CAFOP (Centre d’Animation et de Formation Pédagogique) depuis 2009, titularisés en 2011, mais qui jusqu’à cette année 2013, n’ont pas encore reçus leurs numéros matricule qui ferait d’eux des fonctionnaires à part entier, donc bénéficiant d’un salaire mensuel et tous les avantages y afférant. Ils disent être au nombre de 2500 au total pour cette promotion. Quelques policiers dépêchés sur place tentent tant bien que mal d’empêcher le débordement de cette foule survoltée qui entend manifester  sa colère durant toute la journée. Pancartes et banderoles accompagnent le vacarme des manifestants. On peut y lire : « Donnez-nous nos matricules, sinon… » ; « On veut nos matricules, on a faim ! ».

Mercredi, jour de réception des usagers à la fonction publique. Des allées et venues dans les escaliers, bousculades, rangs interminables devant les bureaux, il faut chaud, on murmure, on s’énerve… Chacun tente de savoir où en est son dossier. Dans certains bureaux, des dossiers trainent ça et là. Les visiteurs ont envahis d’autres, c’est le désordre total. A qui s’adresser ? On se plaint. Les agents de la fonction publique sont complètement débordés, dépassés par l’ardeur des usagers impatients. Un homme venu pour en savoir plus sur sa décision de promotion est amer. Après avoir été tourné en rond, il s’exclame : « mais où en sont les réformes, la modernisation et l’information de l’administration promises par monsieur Gnamien Konan ? On en a marre ! ».

L’on se souvient en effet que dès qu’il fut « bombardé » à ce poste, en 2011, monsieur Gnamien Konan avait initié une véritable opération de charme. Sans doute pour « séduire » son mentor Ouattara, mais aussi pour tromper la vigilance des ivoiriens. A l’époque, on pouvait lire dans les colonnes des journaux abonnés aux louanges du régime : « Fonction publique / Gnamien Konan sort les vieux dossiers des tiroirs : 6.000 dossiers traités en une semaine » ; annonçant par la même occasion qu’aucun dossier ne fera désormais plus, plus d’une semaine dans les tiroirs de la fonction publique.

Aujourd’hui, en 2013, soit deux ans après cette mise en scène digne de d’un «boucantier »,  des milliers de dossiers trainent toujours, à la fonction publique, dirigée par Gnamien Konan et les difficultés d’antan, n’ont pas encore trouvé un début de solution. Pour s’en convaincre, il suffit d’aller voir chaque mercredi des foules de fonctionnaires venus prendre d’assaut les bureaux de la fonction publique. Tant et si bien qu’il a été initié une journée spéciale au cours de laquelle le ministre doit recevoir ceux dont les dossiers sont en souffrances depuis des lustres.

Tout de même, Gnamien – en bon informaticien – aura réussi à créer un site web pour la fonction publique ivoirienne pour ceux qui ne peuvent pas ou qui ne veulent pas se déplacer pour aller à ses bureaux. Cela, il faut le lui reconnaitre. Cependant, à raison d’ailleurs, certains nous on laissé entendre qu’il n’y rien sur ce site, à part sa photo qui y trône en bonne place et quelques informations de seconde main. Ils ajoutent que ce site ne résout pas pour autant les problèmes des fonctionnaires. Il ne répond pas aux questions de fond. A savoir : à quel moment sera traité votre dossier ? Où il en est ? En cas de rejet, qui vous informe ? En quoi ce site profite t-il aux fonctionnaires à l’intérieur du pays, dans les villages éloignés, souvent privés d’électricité, du réseau téléphonique et de la couverture internet ?

A part bien sûr, son dernier « one-man-show » télévisé à propos des ponctions faites sur les salaires, on se demande bien où est passée l’enthousiasme qui a marqué les débuts de monsieur Gnamien, à propos de sa volonté de reformer et d’informatiser l’administration de la fonction publique ivoirienne. Car ce monsieur n’est pas du tout là où l’on l’attend effectivement: opération recensement des fonctionnaires, opération d’identification des fonctionnaires, opération un fonctionnaire une photo…, à quoi tout cela a aboutit ? Certes à débusquer certains agents véreux ou fictifs, mais après ?

La question essentielle n’est pas de savoir comment débusquer les agents fictifs, mais celle de savoir comment « gérer », surtout bien « gérer » ceux qui ne le sont pas. Comment satisfaire aux besoins de ceux qui travaillent effectivement à la bonne marche du progrès, du développement socio-économique de la Côte d’Ivoire ? Une question dont devrait se saisir Gnamien.

Mais Gnamien le « réformiste-ponctionneur », serait-il revenu des ses illusions primitives, rattrapé par les mêmes réalités que celles de son mentor Ouattara? Certes les zélateurs de la république ouattariste, vous diront – dans le souci de vous envoyer paître – que les dossiers sont traités. Ils vous brandiront – certes – un tableau de chiffres à l’appui. Mais qui pourra en témoigner ?

Car en effet, la réalité du terrain est là. C’est celle que nous avons pu constater au Plateau, ce mercredi, à la fonction publique ivoirienne : des hommes et des femmes admis à des concours, formés, affectés sur le terrain, remplissant leur part du contrat qui les lie à l’Etat de Côte d’Ivoire, mais que l’Etat en retour méprise, rechignant à remplir sa part du contrat ; des milliers de dossiers « bloqués » dans les tiroirs de la fonction publique ; des fonctionnaires en attente – depuis des temps immémoriaux- de leur premier mandatement (rappel, salaire) ; des avancements bloqués, l’âge de départ à la retraite prorogé d’année en année… Voici la réalité du terrain.

N’est-ce pas pour changer tout cela que la guerre a été menée dans ce pays, contre l’ancien régime ? Et que d’inestimables vies humaines ont été gratuitement ôtées à des milliers d’ivoiriens innocents ? Deux ans après l’arrivée tonitruante des « houphouétistes », les fonctionnaires de Côte d’Ivoire en sont encore là, à se demander, à quand l’amélioration de leurs conditions de vies et de travail.

Par ailleurs, des fonctionnaires qui ont achevé la trentaine d’année de service recommandée dans la fonction publique, nous confient à propos de l’« opération volontaire de départ à la retraite » initiée par le régime en place. Ils voudraient bien prendre une retraite méritée mais, « nous avons peur » disent-ils. Car qui nous dit qu’après avoir postulé, nous recevrons réellement notre dû, en cette ère où la Côte d’Ivoire est aux mains d’un régime abonné aux promesses non tenues et qui, face à la rareté des espèces sonnantes et trébuchantes dont se plaint les ivoiriens, soutient que « l’argent travaille » ? Si donc tous ces dossiers sont « bloqués », c’est que « l’argent travaille », et a du mal à circuler entre les mains des « houphouétistes » au pouvoir, au grand dam des fonctionnaires de Côte d’Ivoire et partant, de l’ensemble des ivoiriens.

L’argent, où et comment en en trouver pour satisfaire aux besoins des fonctionnaires de Côte d’Ivoire confrontés à la cherté de la vie ? Où en trouver pour soulager tous ces jeunes « affamés » qui courent après de simples matricules devant le portail de la fonction publique? Car c’est de cela qu’il s’agit en effet. Voici le mur auquel se heurte un régime dont le mentor a pourtant dit savoir comment en chercher et en trouver.

Au-delà des fonctionnaires de Côte d’Ivoire, qui ne savent plus à quel saint se vouer, c’est le drame des tous les ivoiriens qui est mis en exergue. Des ivoiriens à qui a été promise une « pluie de milliards », sont en train de réaliser qu’en fin de compte, plus les années passent, plus les nuages annoncés comme devant leur apporter cette fameuse « pluie de milliards », sont plutôt en train de se transformer en une bombe sociale à retardement.

Marc Micael

Zemami1er@yahoo.fr

⃰ Yako = mot pour traduire sa compassion chez les Akan

 

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