De la posture intellectualiste clamée par Tirbuce Koffi [Alfred Babo ]

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A-t-on besoin d’avoir fait la Sorbonne pour comprendre que le principal bénéficiaire de l’appel de Daoukro est Alassane Ouattara?

Dans ces dernières interventions médiatiques monsieur Tirbuce Koffi a de façon bruyante revendiqué son statut d’intellectuel, parfois sans modestie se présentant a volonté comme le plus grand (et sans doute l’unique érudit) des Ivoiriens et des Africains. La posture que clame monsieur Tirbuce Koffi ne cadre cependant pas avec ses activités et prises de positions qui restent hautement politiques. Monsieur Koffi se dit intellectuel quand il verse dans la critique contre les régimes successifs auxquels il participe, tout en tentant de faire croire que cette prise de participation à ces régimes n’est pas politique mais intellectuelle. Dans les lignes qui suivent je veux démontrer que monsieur Koffi fait des amalgames graves qui le discréditent et forcément effritent le capital confiance que les Ivoiriens pourraient avoir dans les intellectuels. Je voudrais avant tout préciser que je ne renie point à l’intellectuel son droit à l’analyse politique. N’ayant pas lu son livre, je ne discute donc pas ici sa quintessence, mais plutôt le comportement intrigant de l’auteur.

1. L’intellectuel et la politique

En Afrique de nombreuses personnalités ont décidé d’abandonner leur posture d’intellectuel pour embrasser la carrière politique. Contrairement à cette position claire, monsieur Tirbuce Koffi reste ambiguë. D’abord, il explique qu’il a supporté le président Laurent Gbagbo parce qu’il partageait l’idéologie de gauche avec ce dernier. En conséquence face au péril d’un régime militaire, il a décidé d’œuvrer à l’avènement d’un régime civil. Mais, le fait est qu’après la victoire, l’intellectuel ne s’est pas arrêté là, il a plutôt participé au régime du président Gbagbo en étant son conseiller jusqu’en 2004. Pour expliquer cette collaboration, il tente de nous faire croire qu’il était conseiller technique à la culture, et de ce fait menait donc une activité intellectuelle dans ce régime. En conséquence, étant une pensée libre, il pouvait partir des lors qu’il n’était plus en accord avec ce régime. Cet argument passe difficilement parce que monsieur Koffi sait très bien qu’il est resté conseiller de Gbagbo jusqu’en 2004, alors que les dérives dont il parle et que les adversaires de ce dernier lui reprochaient datent de sa prise de pouvoir en 2000 et ont justifié la rébellion de 2002. Monsieur Tirbuce Koffi en attaquant le pouvoir Gbagbo à partir de 2004 tente de nous faire croire qu’il n’est pas comptable de son régime. Non, monsieur Koffi est complice et comptable des dérives qu’il a reproché au pouvoir Gbagbo au moins pour deux raisons :

(i) il a contribué à l’instauration de ce régime, (ii) ensuite il a servi dans l’administration Gbagbo. Ceci est un fait historique et politique que monsieur Koffi ne peut renier. Le déni de monsieur Koffi se poursuit avec le régime actuel.

Dans ses démêlés avec le régime Ouattara, monsieur Koffi tente, encore une fois, d’expliquer sa collaboration avec le régime Ouattara en mettant en avant son statut d’intellectuel. Non ceci est une arnaque intellectuelle pour les raisons suivantes : d’abord, l’intellectuel Koffi n’a pas fait qu’attaquer le régime Gbagbo, mieux il a soutenu avec force son adversaire Ouattara et sa coalition politique du RHDP. Lui, l’intellectuel de gauche a même fait un virage à 360 degré, en passant de l’idéal socialiste au soutien à une droite libérale qu’incarnent Ouattara et le RHDP. Il nous dira qu’il en a le droit et que c’était pour la bonne cause. Soit, mais l’intellectuel qu’il est, veut-il nous faire croire qu’il ignorait que ce régime s’enracine dans la rébellion, qui par définition prône la violence politique, la violation massive des droits humains et la négation des libertés élémentaires et de l’Etat de droit ? Ce que monsieur Koffi tente de dénoncer aujourd’hui, notamment l’absence de liberté d’expression, la promotion d’analphabètes et illettrés n’est pas nouveau et ne devrait pas surprendre l’intellectuel qu’il dit être. Lorsqu’en tant qu’intellectuel on collabore avec un régime porté par une telle rébellion, peut-on vraiment être surpris des restrictions actuelles dont il se dit victime ? Du coup sa surprise naïve m’effare, et me fait douter justement de son intellectualisme qu’il brandi et qui aurait dû, en principe, lui permettre d’analyser et de comprendre que ceux qui sont au pouvoir ne sont autres que ceux qui ont conduit et soutenu une rébellion sanguinaire en Côte d’Ivoire. Mais monsieur Koffi a mis en veilleuse sa posture d’intellectuel. Il a fait campagne pour Ouattara, dont il reconnait avoir été le griot auprès de ses parents Baoule. Mieux l’intellectuel qu’il est n’est pas resté dans sa posture il a décidé de prendre part à la soupe en devenant DG de l’INSAAC. J’ai envie de dire comme l’autre : « tout ça pour ça ? »

Aujourd’hui dans ses difficultés avec le régime, il tente d’expliquer qu’il a accepté d’être DG de INSAAC non pas en tant que politicien, mais intellectuel. Il clame qu’il n’a rien à faire d’un poste de DG après avoir été Conseiller avec rang de ministre. Pourquoi l’intellectuel pense-t-il qu’il devait forcément accepter ce poste ? Pourquoi l’intellectuel libre penseur n’a-t-il pas refusé ce poste ? Voudrait-il nous faire croire qu’il l’a fait pour des intérêts intellectualistes, pour le bien de l’art et du peuple et autres professions de bonne foi qu’il s’y prend mal. Non, cet argument de monsieur Koffi ne peut être valable dans la mesure où il accepté ce poste au moment même où de nombreux Ivoiriens dénonçaient déjà les nominations ethniques (Dioula et Baoule) du régime Ouattara. Etant lui-même Baoule, ce poste apparait clairement comme une récompense pour la débauche d’énergie dont il a fait montre pendant la campagne électorale. Or, encore une fois, monsieur Koffi veut se coiffer d’une casquette d’intellectuel pour s’attaquer au régime actuel qui le pourchasse. Monsieur Koffi tente de nous faire croire qu’il est victime d’une chasse pour avoir appelé dans son livre à la libération de Laurent Gbagbo. Il va jusqu’ à dire que la présence de Gbagbo a la CPI est une honte pour la Cote d’Ivoire. L’intellectuel a-t-il ignoré cela lorsque le régime qu’il a contribué à installer décidait de transférer l’ancien président ? L’intellectuel a-t-il affiché, à cette époque, un seul instant sa désapprobation de cette décision ? A-t-il démissionné ? A-t-il un jour dénoncé ce que les observateurs appellent « la justice des vainqueurs ? » Non.

2. De la confiance en l’intellectuel

Comment faire confiance à cet intellectuel « hors norme » –comme il le clame lui-même– après ces multiples prises de position chaque fois erronées ? Pourquoi c’est toujours l’intellectuel Tirbuce Koffi qui est incompris des différents régimes ? Pourquoi c’est toujours cet intellectuel qui se trompe dans ses choix et qui se méprend sur les personnes et les régimes qu’il soutient et œuvre à installer ? Quelle confiance, quelle crédibilité accorder à un intellectuel de gauche qui renie ses convictions pour embrasser si rapidement l’idéal libéral sur fond ethnique? Quel est le sérieux de ses positions actuelles en faveur de Gbagbo et à l’encontre du régime Ouattara ? Maintenant qu’il s’est aliéné ses anciens amis de la gauche et qu’il est poursuivi par ses amis de la droite, à qui s’adresse Tirbuce Koffi exactement dans ses appels à la libération de Gbagbo et l’avènement d’une liberté d’expression et un Etat de droit en Côte d’Ivoire ? Monsieur Koffi par ses postures, ses réclames décrédibilise, en réalité, le statut d’intellectuel dont il se targue et revendique pour expliquer ses positions hautement politiques. Ses prises de positions, loin d’être intellectuelles, apparaissent plus comme celles d’un militant matérialiste transhumant d’un régime à un autre à la recherche de poste. Il serait alors l’intellectuel hybride qui par ses postures brade ses convictions idéologiques sur l’autel d’intérêts matérialistes. Peut-il vraiment effacer cette idée que les gens se font de lui ?

Je voudrais donner ici deux exemples des incongruités de monsieur Tirbuce Koffi qui m’ont laissées pantois, sans voix, et qui me font douter sérieusement de ce dont se targue ce monsieur. Dans une première interview, il jure qu’il sait que le président Ouattara dont il fait l’apologie n’est ni informé encore moins impliqué dans la décision de son limogeage. Quelques jours plus tard, le président lui inflige une réponse cinglante en soutenant la décision et attestant qu’elle est justifiée. En réponse, monsieur Tirbuce Koffi dans sa dernière interview du 17 janvier refuse de reconnaitre cela et continue de clamer que Ouattara est victime d’une manipulation, abusé qu’il est par le ministre Bandama Maurice. Les bras m’en tombent.

Deuxièmement, notre intellectuel dit qu’il ne comprend pas que ce soit le RDR qui soit remonté contre lui à la suite de la publication de son livre. A-t-on besoin d’avoir fait la Sorbonne pour comprendre que le principal bénéficiaire de l’appel de Daoukro est Alassane Ouattara ? Ensuite, a-t-on besoin d’avoir fait Harvard pour comprendre que le président du RDR n’est personne d’autre que Ouattara ? Comment l’intellectuel Tirbuce Koffi n’a-t-il pas vu cette évidence au point de s’étonner de la réaction virulente du RDR ? Je suis interloqué.

En réalité, un débat d’école fait rage entre intellectuels sur la question de la participation ou non de la société civile (à laquelle appartiennent les intellectuels) aux gouvernements qu’elle contribue parfois à installer. En effet, un courant pense qu’à un certain moment la société civile doit prendre les choses en main et servir directement en montrant le bon exemple. Il en est ainsi des ministres Yahi Constance (AIDF), Martin Blehou (LIDHO) pour ne citer que ces deux exemples. A côté de nous, nous avons vu Youssou N’dour servir comme ministre après son combat contre Abdoulaye Wade. A l’inverse, un autre courant pense que pour garder toute son indépendance, sa liberté de penser et sa capacité de critique la société civile devait garder ses distances avec les régimes et les gouvernements. Or, ici monsieur Koffi fait un mélange de genres qu’il pense faire passer de façon subtile en mettant en avant, quand cela l’arrange, son statut d’intellectuel. Cet intellectualisme a géométrie variable le décrédibilise et ne permet plus de le prendre au sérieux au moins pour deux raisons. D’abord après les critiques à l’endroit du régime Gbagbo si monsieur Koffi voulait garder sa neutralité politique, il n’avait pas à faire campagne pour un camp, encore moins pour l’adversaire direct de ce dernier. Or en faisant campagne ouvertement, monsieur Koffi s’est départi de sa position d’intellectuel et a ainsi adopter une posture politicienne. Lui qui critique aujourd’hui la honte que lui procurerait la présence de Gbagbo à la CPI a trôné sur les mêmes plateaux occidentaux à dépeindre Gbagbo comme le criminel dont il fallait se débarrasser, avant de faire l’apologie de Ouattara. Ensuite, l’intellectuel qui attaque aujourd’hui le régime Ouattara ne s’est pas contenté de son poste de Professeur de lettre ou de philosophie. Je voudrais rappeler à monsieur Koffi qu’il n’a pas écrit « Non à l’appel de Daoukro » en étant « simple » professeur de lettre ou de philosophie, mais bien en étant directeur d’une société d’Etat. Monsieur Tirbuce Koffi n’a pas été radié de son poste de Professeur de lettre et de philosophie, mais bien d’un poste qu’il tient d’une débauche d’énergie sur l’échiquier politique. Il peut continuer d’arguer qu’il n’a commis aucune faute administrative, mais une chose est certaine pour Ouattara et Bandama, il a commis une faute politique. Et elle se paye cash.

En définitive, la contradiction chez monsieur Tirbuce Koffi est flagrante quand il revendique son statut d’intellectuel dans le champ politique. Il continue de faire les louanges d’un homme qui le traque. Il veut critiquer un régime, mais pas le chef de ce régime. Il tente maladroitement de voiler ses erreurs politiques derrière la casquette d’intellectuel. En définitive, monsieur Koffi fait partie des personnes qui s’enferment dans une dissonance cognitive quand elles rencontrent des cas d’exception qui ne sont pas conformes à la compréhension qu’elles se font d’une situation. Pour ce type de personnes, cette dissonance repose sur le fait qu’elle leur permet d’être conséquent avec eux-mêmes et de rester fondés dans leur logique erronée. Or, un intellectuel est le gardien et guide du peuple et ne le trompe pas sans cesse.

Pr. Alfred Babo, Enseignant-Chercheur, Smith College, USA
Auteur de « L’étranger en Côte d’Ivoire : crises et controverses autour d’une catégorie sociale », L’Harmattan, 2013.

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