Chronique de Kodjo Epou. La mort du président vivant, une faillite des médias d’état

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La nature a horreur du vide ; alors, elle le remplit avec n’importe quoi. Pendant des jours et des jours, Blogs, articles d’internet ou des réseaux sociaux ont,  abondamment,  parfois rivalisant d’ardeur, annoncé la mort subite du chef de l’Etat togolais, des suites d’une leucémie dont il souffrirait depuis. Pendant tous ces jours, les communicants du président, l’équipe de presse qui l’accompagnait dans son voyage d’Israël n’ont pas cru devoir, pour dissiper cette confusion à haut risque, infirmer la fausse nouvelle. Manque de professionnalisme, mépris de l’opinion ou un pavé dans la mare depuis le haut ?

Il existe, dans nos pays aux institutions encore vacillantes, de nombreuses situations où les journalistes professionnels, en particulier ceux payés sur le budget de l’Etat, ne doivent pas démissionner pour se laisser remplacer par des internautes volontaires avides de sensation (crowdsourcing). La révolution technologique a permis une explosion de l’information, avec des conséquences négatives mais aussi positives pour les médias. Si mes comptes sont bons, étaient du voyage présidentiel, au moins neuf bonshommes des organes de la presse d’Etat, auxquels il faut ajouter quelques acolytes du régime, issus, eux, de la presse privée dite indépendante, Germain Ayivi de « Perroquet », Tchaboré de « Messager» et Dimas Dzikodo de « Forum de la semaine ». Il est étonnant que parmi ce beau monde personne n’ait eu le courage d’improviser une question qui force «l’Autorité » annoncée pour morte à émettre un son, à dégobiller une phrase, quelle qu’elle soit, dont la seule diffusion sur les antennes nationales, aurait suffi pour calmer les incertitudes.

Le journalisme, lorsqu’il est professionnel, ressemble à un rayon X ; si l’on s’en sert convenablement, il transperce n’importe quoi, même les rumeurs les plus têtues comme celles qui s’étaient propagées à Lomé comme une trainée de poudre. Entendu comme celui qui révèle la vérité, apporte du sens ou explique la réalité à l’opinion publique, le journaliste ne doit plus se laisser réduire au fonctionnaire manipulable qui court derrière le « patron », une main sur le porte-monnaie contenant ses per diem et l’autre  grattant désœuvrement la tête du bout de sa plume oisive. Face à l’explosion des sources d’informations, au lieu de continuer à narrer les séminaires de recyclage et les audiences du palais, les professionnels des médias d’Etat devront aussi trouver des niches pour des analyses fouillées et soignées.  Ou encore pour des reportages captivants, qui prennent de la hauteur, qui attaquent les rumeurs et diminuent le lot des embarras que les cacophonies de la mauvaise gouvernance rendent déjà difficile à supporter.

Presque partout, les ordinateurs sont capables de transformer des algorithmes en articles de presse à partir de recherches faciles, permettant aux journalistes de se libérer du temps pour se concentrer sur des sujets de fond. Mais l’on constate que les médias publics, chez nous, ne parviennent pas à tirer leur épingle du jeu et, pire, en sont toujours à ces méthodes surannées qui consistent à attendre le retour, à leur base, des équipes de reportage ou la fin complète des événements aussi importants que ce « voyage historique » du président en Israël avant d’en diffuser les images. Le journalisme de simple narration, du genre «le ministre a dit que… », cette forme scolaire de rédaction, aurait-il toujours cours dans les médias d’Etat au Togo pourtant remplis de têtes formées à prix d’or ? Ce serait inacceptable, pour la simple raison que l’avènement de l’ère numérique impose l’initiative d’un nouveau modèle qui ne passe pas forcément par l’achat d’un spot sur satellite. Manque de moyens matériels et financiers ? Aucun Togolais n’y croira, sachant que c’est dans le même patelin que, récemment, un groupe dénommé « Convention des Femmes pour UNIR » (CFU), des femmes anormalement riches, ont, au sens propre comme figuré, bombé le torse pour vanter la moisson d’une levée de fonds de 200 millions de CFA, le temps d’une soirée de Gala. Qui dit que le Togo est un pays pauvre ? Que le régime n’a pas les moyens de moderniser ses organes de propagande ?

S’agissant des rumeurs de la mort soudaine, en terre  d’Israël, du président vivant, il faut l’imputer à un phénomène de la nature, laquelle n’a fait que remplir un vide injustifiable avec toute sorte de supputations, de potins non avérés, à l’instar de cette fausse alerte qui a fait, ces derniers jours, les choux gras de la toile. S’il n’a pas délibérément orchestré, lui-même, cette comédie à des fins obscures, le système est, alors, victime de son caractère opaque. Faure est connu pour son incapacité à organiser une bonne conversation avec son peuple, à lui expliquer la validité des actions qu’il mène. Le président qui se terre dans un mutisme atypique comme on en voit rarement en démocratie, s’il n’est pas accusé d’insulte au peuple par les gens qui vivent cette tragédie, il peut être donné pour mort par radio cancan.

N’est-il pas plus simple de démentir, depuis Jérusalem, ces rumeurs insupportables, que d’organiser dans le même but, au retour, le spectacle d’un bain de foule dans les environs de l’aéroport, spectacle qui a tout l’air d’un retour triomphal organisé ? Les témoins de la scène rapportent que « la marche de Jérusalem à Lomé » ne fait ni chaud ni froid parce qu’elle n’apportera pas au Togolais de tous les jours des lendemains qui chantent. L’essentiel, disent-ils, est que le président soit revenu au pays, vivant, pour entamer de faire, enfin, les réformes promises.

Kodjo Epou

Washington DC

USA

 

 

 

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