Chronique de Kodjo Epou. Opposition togolaise : La guerre des égos n’est pas près de finir!

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« Rien n’empêche Faure Gnassingbé de se représenter en 2015 » : ainsi parlait le ministre Robert Dussey. « Pour ce qui est de la limitation du mandat, la réforme doit être examinée par les députés. En tout état de cause il ne peut y avoir de rétroactivité en la matière » : confirmera quelques jours plutard Republicoftogo, le site de UNIR. En 42 mots au total, le pouvoir a planté le décor de 2015: Faure Gnassingbé sera candidat à sa propre succession. De quels moyens disposent les opposants pour l’en empêcher? A ce jour, aucun. Quelle organisation unitaire mettent-ils en place au cas où ils sont obligés de l’affronter dans les urnes? Aucune.  Leur silence parle pour eux: la routine comme si de rien n’était.

L’opposition togolaise a ceci de particulier que sa raison d’être semble se limiter à participer juste à l’existence du pluralisme politique, sans représenter une réelle possibilité d’alternance. Cela dure depuis bientôt un quart de siècle. Une génération. Et les Togolais ne sont toujours pas sortis de l’auberge. Irresponsabilité collective, allégeances au vice et à l’argent, double langage, Crucifixion de la morale, guéguerres et culture du “moi moi” : c’est à toutes ces sauces que notre démocratie s’est nourrie. Le résultat est bien là : catastrophique. Tout part à vau l’eau. Qui en payent le prix? Ce sont les masses laborieuses, victimes expiatoires d’une longue et effroyable pénitence consentie sur l’autel d’intérêts égoïstes. Cela fait 25 ans que l’imposture détruit l’âme de la patrie, jette les derniers résistants sur les fronts de la désespérance et réduit les citoyens au statut de mineurs assistés, de cobayes impuissants.

Par son refus de  prendre en compte la réalité qui veut que « là où est l’intérêt général, le  moi  n’est pas », l’opposition togolaise est allée de défaites en déroute , pour s’installer dans une accoutumance qui agace et ennuie. Cette propension à la routine  n’augure rien de radieux pour demain. Ces derniers temps, elle s’est même considérablement dégradée. Comme une peau de chagrin. Sa cote, réduite à sa portion congue, est si infime qu’elle laisse  transparaître le parti présidentiel sans contre-pouvoir, le vent en poupe. UNIR, bel et bien, salive de l’incapacité de ses adversaires à se fonder sur une vision commune, seul moyen pour eux de sortir la tête des vagues intermittentes qui les font tourner en bourrique. Faure Gnassingbé aura réussi, au terme de son présent mandat(?), à prolonger de dix ans les quatre décennies sanglantes de son père. Qui pouvait le croire! Sans trop forcer sa machine à fraude, il sera encore parti pour rafler la mise en 2015 et rempiler, cap sur 2020.

C’est dire le labyrinthe sans fond dans lequel est constamment fourvoyée l’opposition, laquelle ne cesse de créer un sentiment de solitude chez beaucoup de Togolais. Pour notre peuple, la soif du changement est rythmée  par une éphéméride de revendications indécises, mouvantes, jetées à l’emporte-pièce. Les déçus en sont à de terribles questionnements : que faisons-nous dans les rangs de ces hommes et femmes qui ne sont pas en mesure de faire aboutir nos revendications? On ne sait plus qui est opposant, qui ne l’est pas, quelle est leur feuille de route! Il n’y a pas une personne digne de nous représenter. De faire entendre nos voix bafouées quotidiennement par des gouvernants que nous n’avons pas élus, avec qui nous n’avons aucun lien et dont nous voulons le départ. Entre les intentions affichées de ceux-là qui prétendent nous représenter , leurs calculs et ambitions inavoués,  il y a un vaste fossé que le pouvoir, de jour en jour revigoré, manipule au gré de ses intérêts ou de ses lubies, en fonction des alliances et mésalliances qui se font et se défont en face de lui.

Pour cacher leurs égos sordides, surdimentionnés, ces leaders simulent une marche sans jamais avancer. C’est la main tremblante, le verbe frémissant qu’ils évacuent la question de l’unité de pensée et d’action, hors de toute appréciation politique, morale ou du simple bon sens. Tels de véritables néophytes, pétris de populisme et de démagogie, d’arguments gazeux – parfois vaseux – les partis, éparpillés, passent le temps à se taper dessus.Tout le monde cherche des noises à tout le monde! Alors même que, pris séparément, aucun parmi eux ne représente un poids réel capable de faire courber l’échine à l’adversaire qui lui, à tout moment, opère en rang serré. Difficile pour une opposition aussi éparse de s’imposer comme  une réalité, d’avoir le culot lui permettant de faire pression, de déployer une  force de frappe à l’ukrainienne.

Le peuple, longtemps mené en bateau mais toujours convaincu que l’heure de la vérité, un jour, va sonner, se retrouve, aujourd’hui plus qu’hier, démuni, abandonné au milieu de la confusion, sur les chemins de traverse, contraintes de se replier sous l’autorité de ses souffrances habituelles. Pourquoi ne pas libérer la voie et laisser les victimes  prendre leurs  responsabilités, se débrouiller toute seules, face à un régime qui empile les petits plats dans les grands, procède par mirages, non sans effets, faisant semblant de gouverner au profit des masses laborieuses ? Faure structure son système. Les récentes nominations au sein des FAT, la fusion en une seule (OTR) des plus grosses caisses de l’état, le lancement en grande pompe de projets sociaux, notamment, à Kara, du Fonds National de la Finance Inclusive (Fnfi) en sont des signes tangibles. Après avoir torpillé puis tué le RPT, c’est sans peine que le président des milles  cadavres dépoussière son entourage, cognent ses opposants les uns contre les autres, taille au canif dans la caste des barons de l’ère RPT et, étape après étape, imprime sa marque.

Pendant qu’il manoeuvre en toute illégitimité en vue d’installer son pouvoir dans la durée, l’opposition quant à elle, si elle ne se perd pas dans les commérages à n’en point finir, se contente de construire, dans la bouche, le grand rassemblement que le peuple lui réclame avec insistance. Finalement, les Togolais sont tous devenus des otages, tant qu’ils sont. Otages d’un système en butte à l’implosion mais qui parvient à tenir, jonglant sur la misère des populations, otages d’une opposition incompatible, obsolète. Aujourd’hui, les enjeux sont tels qu’ils nous interdisent toute auto-complaisance.

On ne peut donc pas, par souci de plaire, se cacher derrière son petit doigt et continuer d’agiter naïvement un encensoir à la gloire des gens sans volonté ni courage que le pouvoir, aisément tous les cinq ans, peut conduire  à « Golgotha » pour les crucifier, pendant qu’ils haranguent les foules avec une victoire qui ne vient jamais. On dit souvent, « à  bon chat bon rat ». Malheureusement, les responsables du CST, d’Arc-En-ciel, du FRAC, de l’ANC font la part belle aux déclarations et sont absents lorsqu’il s’agit de passer à des actions collectives capables de brouiller les nuisances du pouvoir. Aussi refutent-ils, sans le dire, l’idée d’un conclave, des états généraux visant à déterminer, derrière portes closes, des stratégies sophistiquées proportionnelles aux modes d’opération du régime. C’est par leurs propres soins que ces regroupements, de portée franchement limitée, renvoient  une image surréaliste à la limite de l’absurde, permettant au parti présidentiel, UNIR, d’avancer sans encombre, le vent dans le dos. Quoi de plus pour dire que l’impuissance pavoise chez notre opposition. Que la faiblesse commande ses instincts.

C’est le moment de descendre les pieds sur terre, de juger à leur juste valeur les forces et faiblesses de chacun et, sans artifice, s’organiser en vue de s’entendre  une fois pour de bon sur son « homme de la situation ». Cet homme doit avoir tout à offrir et rien à demander en retour.Un fin stratège, un démolisseur qui doit aussi prouver qu’il est capable de construire, un dur à cuir qui sait prendre ses distances vis-a-vis de l’argent. Et, au dessus de tout cela – la situation le demande – un leader des leaders qui doit aussi incarner l’insoumission populaire, c’est-à- dire un climat qui oblige le système à s’ouvrir lui-même aux réformes ou qui le pousse dans une position de demandeur d’un  dialogue politique. Il ne s’agit pas forcément de celui qui se targue d’être le plus ancien opposant au régime, le plus intellectuel ou encore celui dont le parti possède le plus grand nombre d’élus au parlement. Somme toute, il s’agit d’un homme ingénieux capable de deux œuvres principales: RASSEMBLER, RASSURER. Ces critères, compte tenu des expériences vécues et des peines que lui fait subir le pouvoir, l’opposition ne peut pas se permettre de les balayer tous d’un revers de main et continuer à fonctionner sur des abrégés, des arguments à courte vue, les mêmes qui la portent à se focaliser, comme cela se dessine sous nos yeux, sur la présidentielle en laissant de côté  le plus important qui est le règlement des élections au Togo. A défaut de ce travail de remise en cause de soi, d’introspection en profondeur, on peut craindre que les meilleures  alliées de cette opposition, la sympathie et la générosité du public d’ailleurs en constant recul, s’éloignent  d’elle et la quittent définitivement.

LesTogolais ont souffert de la dictature. D’une façon torride. Tellement qu’entre  eux et l’opposition qui sans cesse promet de les délivrer, c’était jusqu’à une période récente un amour hors norme. Beaucoup ont même donné leurs vies en chantant. Fièrement. Des couplets de «Ablodé gbadja » sur les lèvres. Aujourd’hui, c’est à leur corps défendant que les survivants  s’efforcent de donner carte blanche à l’opposition démocratique. La déception dépasse toutes les mesures. Elle est même pharaonique. Au point que, dans l’opinion, on n’entend que des soupirs. Des complaintes d’un amour perdu. On questionne aussi Dieu : « Eli, Eli, Lama Sabachthani ».

A propos, si par malchance certains venaient encore à mourir, victimes de notre état terroriste, de grâce, il serait plus sain que personne dans cette opposition ne leur rende hommage et les honore du doux nom de « martyrs ». Car notre peuple a fini par comprendre que c’est vainement que sont morts les Etienne Yakanou, Atsutsè Agbobli, Anselme Sinandaré, Léopold Ayivi Togbassa et tout le reste . Au lieu de les proclamer hypocritement « martyrs » qu’on dise simplement « morts ». ils auront au moins la satisfaction, dans leurs tombes, d’avoir crevé de façon naturelle, dignement. Leurs âmes en souffriraient moins!

Kodjo Epou

Washington DC

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