Bagarre autour d’un tricot vert [1]

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Ce n’est pas un tricot vert, récompensant une course ou une compétition sportive quelconque, porté par un athlète qui monte sur un podium, mais un tricot ordinaire comme on peut en acheter de toutes les couleurs, d’à peu près neuf, de vieux, de terni, de brillant…  sur les marchés de friperie dite abroni, un tricot de 300 francs CFA donc, ou même moins. « Je les ai aperçus, m’a raconté ma Tanty Adakouvi, devant le centre de Santé Jean-Paul II : deux garçons, dans les dix douze ans qui, l’un juste un peu plus grand et plus costaud que l’autre, se ressemblaient comme deux goûtes d’eau, mais se battaient sauvagement, comme des fauves enragés. L’un portait le tricot vert, objet de la dispute. L’autre était torse nu. Ce dernier tirait de toutes ses forces le vêtement de l’enjeu. Celui qui arborait le tricot le défendait furieusement, lançant des coups de poing et de pieds à celui qui était torse nu. Celui-ci, armé d’une pierre, frappait, tout aussi furieusement partout où il pouvait, pour que l’autre lui cède le tricot convoité. »

-Arrêtez ! Arrêtez ! pour l’amour de Dieu, arrêtez ! avait lancé Adakouvi de loin,  horrifiée.

Puis s’étant   approchée d’eux,  elle leur demanda ce qui se passait. Visage et torse ruisselant de sueur et de sang, l’un et l’autre, à bout de souffle, haletant, ils peinaient à exposer clairement et calmement l’objet de la bagarre.

-Lui…lui…il ne veut pas me rendre le tricot

« Lui…lui… » balbutiait l’autre, encore sous l’effet de la rage, qui n’arrivait pas à poursuivre sa phrase.

« L’un de vous a-t-il volé le tricot de l’autre? » demanda Adakouvi.

-Non, c’est notre mère qui nous l’a acheté.

-Comment, votre mère a dû vous acheter un tricot, à chacun et l’autre aurait perdu le sien…

-Non, c’est un tricot pour deux. La règle est que, à notre retour de l’école, quand nous enlevons notre uniforme, nous portions le tricot, chacun jusqu’au lendemain avant de le céder à l’autre qui était resté torse nu la veille.

Il s’agit donc de deux frères, vous l’avez compris,  qu’une mère élève seule. Où est le père ? Adakouvi ne le sait pas. Donc, moi non plus. L’important pour le moment est de savoir que la mère n’a pas assez d’argent pour acheter deux tricots de 300 francs CFA, en plus de deux uniformes scolaires, de l’écolage des deux enfants, des fournitures scolaires pour deux, de la nourriture de chaque jour pour trois.

C’était donc le tour du garçon torse nu de bénéficier temporairement du fameux tricot et l’autre refusait de le lui donner.

Que faire? Adakouvi chercha à amener les deux frères à la raison. A celui qui abusait  du droit de porter le tricot, elle dit de le remettre sagement à son frère pour le récupérer à nouveau le lendemain. Il obéit. Mais l’autre, détenant désormais l’objet tant convoité,  le tricot taché par endroits de sang, comme s’il lui brûlait les mains, comme si ce tricot de tissu ordinaire pesait plus lourd que son poids, ne le porta pas. Il baissa la tête, confus. L’autre aussi eut honte d’avoir refusé tout d’abord de le lui céder. Les deux gamins restèrent donc torse nu et bouche bée.

Situation surréaliste, pour certains, bouleversante pour d’autres? C’est pourtant la réalité quotidienne que vivent des enfants, des hommes, des femmes, dans notre pays, où une minorité festoie, la flûte de champagne pétillant en main, ses milliards, admire ses châteaux, contemple ses voitures de luxe, respirant et avalant la salive de satisfaction, tandis qu’une majorité démunie de tout doit se bagarrer, s’entredéchirer parfois, s’entre-dévorer, impitoyables  comme des  fauves entre eux, non seulement  autour d’un tricot,  mais aussi autour d’une mangue, d’une noix de coco, d’une papaye pour calmer leur faim ; autour d’un bic, d’un crayon, d’un cahier et autres fournitures scolaires, autour d’une pièce de cent francs tombée au sol, autour d’un flacon de mercurochrome ou de quelques comprimés de nivaquine à l’hôpital, au dispensaire.

Et pourtant, faut-il aller bien loin,  plus loin que la famille, plus loin que le voisinage immédiat, plus loin en dehors de Lomé ou de n’importe laquelle de nos localités, très loin en dehors de notre Togo pour trouver deux tricots, deux mangues, deux crayons, deux flacons de médicaments, quelques comprimés de nivaquine…à partager autour de soi ? Et éviter le drame de devenir des fauves, le frère pour le frère, la mère pour la fille, le fils pour le père, l’oncle pour le neveu ?

Faut-il aller très loin en Europe, en Amérique… pour chercher des solutions, pour apprendre la simple solidarité, prendre conscience que la situation pourrissante dans laquelle nous nous installons de jour en jour, ne peut pas continuer ainsi, à ce rythme infernal qui nous transforme tous en animaux les uns pour les autres?

Faut-il attendre de l’Europe, des États-Unis ou je ne sais qui encore, qu’on nous envoie des « experts, des assistants techniques… en politique de solidarité nationale et de justice sociale, des humanitaires de tout acabit, de toutes couleurs, de toutes les intentions avouées ou cachées ?», pour paraphraser notre aîné ivoirien Bernard Dadié[2].

Sénouvo Agbota ZINSOU

[1] Une histoire actuelle et  vraie que m’a racontée ce jeudi 6 mars, Léontine Adakouvi Ayayi, travailleur social à la retraite, ancienne secrétaire générale au Ministère de la Santé et des Affaires sociales, présidente de La Marche des Femmes.

[2] Lire Monsieur Thôgô-Gnini, éd. Présence Africaine, 1970,  de Bernard Dadié.

 

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