« Agenda de l’innovation démocratique » France-Afrique : Achille Mbembe indispensable à la France d’Emmanuel Macron

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UN AFRICAIN POUR UNE FONDATION OU UNE FONDATION POUR UN AFRICAIN ?

RFI publiait le 6 octobre une interview : « Achille Mbembe : Il faut « relancer l’agenda démocratique sur le continent », de celui qui fut la cheville ouvrière du sommet Afrique-France de Montpellier en octobre 2021 et dévoile la création de la Fondation de l’innovation pour la démocratie, déclinaison des recommandations du sommet, sans préciser le contenu de l’action concrète de la fondation. Il est malgré tout précisé que cette Fondation ne soutiendra pas les partis d’opposition en Afrique[1].

1. DANS LE SILLAGE DE LA POLITIQUE AFRICAINE DE LA FRANCE D’EMMANUEL MACRON

C’est bien l’absence de développement de la vision concrète de ce que pourrait être le champ d’intervention de la fondation qui intrigue à la lecture de cette interview.

Le problème pour Achille Mbembe est que son positionnement l’oblige à rester bien ancré dans le sillage de la doxa africaine d’Emmanuel Macron. Lequel perpétue sans rupture la ligne politique par laquelle tous les présidents de la Vème République française – de De Gaulle à Giscard en passant par Pompidou, puis de Mitterrand à Chirac et de Sarkozy à Hollande -, ont installé dans une médiocrité patente la diplomatie des gouvernements français successifs à l’égard de l’Afrique. A cet égard nul ne peut oublier le rôle ambigu d’un personnage comme Jacques Foccart, le « prince des ténèbres »[2], qui des présidences de De Gaulle à celle de Mitterrand cohabitant avec Chirac a hanté les arcanes de la très controversée « cellule africaine » de l’Elysée[3].

Cette diplomatie a produit des effets de plus en plus désastreux, pour aboutir aux ruptures cinglantes survenues ces dernières années. De fait, cette diplomatie militaro-compradore reste invariablement fondée sur des relations de domination et n’a jamais affiché la moindre volonté d’instaurer des rapports de vraie coopération qui auraient pu être bénéfiques pour les peuples d’Afrique concernés.

Aujourd’hui rien de positif, ne semble pouvoir sortir des initiatives entreprises par E. Macron pour tenter de redorer le blason de cette oligarchie insolente, qui méprise autant les peuples africains qu’elle méprise en France le peuple français.

2. LES INTÉRÊTS DE LA FRANCE DE MACRON PROMEUVENT LA DYNASTIE DEBY AU TCHAD

Sans changement de cap et de politique, on ne voit pas comment la Fondation de l’innovation pour la démocratie pourrait, davantage que le sommet Afrique-France de Montpellier, apporter de résultats probants et surtout concrets en termes d’amélioration des relations entre la France et l’Afrique. Il est vrai que le passif reste lourd. Lorsque se tint le 8 octobre 2021 le sommet à Montpellier, personne n’avait oublié que 5 mois et 14 jours auparavant, le 23 avril 2021, E. Macron assistait à N’Djamena aux obsèques de son « cher Idriss » et adoubait en même temps son fils Mahamat Idriss Déby, pourtant devenu président par la grâce d’un coup d’état militaire et constitutionnel.

Un coup d’état qui ne contrarie nullement E. Macron à l’inverse de la haine et du mépris que lui inspire celui du Mali et le processus de transition en cours dans ce pays. Vérité en deçà de N’Djamena, erreur à Bamako !

Près de 18 mois depuis la mort tragique du Président Idriss Déby (20 avril 2021), qui avait dirigé d’une main de fer pendant près de 30 ans le Tchad, sans compter sa fonction avec le précédent régime d’Hissène Habré, c’est son fils Mahamat Idriss Déby, jeune général de 37 ans, qui s’est vu proclamé, en présence d’Emmanuel Macron et donc avec sa caution implicite, chef d’une junte de 15 généraux et Président de la République de transition.

Avec des participants soigneusement présélectionnés à la Conférence en charge du « Dialogue national », la fameuse « Assemblée constitutive du Dialogue national souverain et inclusif (DNIS) est le reflet d’une vraie « fausse » inclusivité. Le boycott des principaux protagonistes de l’opposition est effectif[4] et ne semble pas constituer un problème dans l’agenda poursuivi par ceux qui ont souhaité et obtenu le maintien de la famille « Deby » au pouvoir au Tchad.

La France est silencieuse sur le « renouvellement de 2 ans » de M. Mahamat Idriss Déby à la tête de la Transition au Tchad et sur la possibilité de l’inscription pour ce dernier sur la liste des candidats et de se présenter à la prochaine élection présidentielle[5]. Le silence coupable de Paris sur le soutien à une dynastie au Tchad comme au Togo saute aux yeux de tous.

3. LE « PHILOSOPHE » MBEMBE OU L’ART DE LA « PIROUETTE »

Ainsi, lorsque Achille Mbembe évoque « l’objectif de relancer l’agenda démocratique » il est logique, peut-être à son corps défendant, qu’il déclenche des signaux d’alerte en relation avec le sentiment de suspicion qui anime bien des peuples d’Afrique à l’égard de la sincérité de la parole présidentielle française. Quelle signification peuvent ainsi donner les peuples d’Afrique à un « agenda démocratique » cornaqué par E. Macron et les plus hautes autorités françaises ainsi que par les gouvernements occidentaux au rang desquels celui de la France mais pas uniquement, qui depuis plus de cinquante ans avalisent en Afrique des élections truquées, volées, usurpées, selon des processus électoraux organisés pour empêcher la prééminence de la vérité des urnes ?

Et qui pour faire bonne mesure soutiennent les dirigeants africains de leurs pré-carrés respectifs, qui sont désignés élus à la suite de ces processus électoraux entachés d’illégalité et n’ont d’autre légitimité que celle de la force (souvent armée) toujours utilisée contre les peuples pour contenir justement leur désir et leur aspiration à vivre en démocratie.

Le problème de l’avancée de la démocratie est bien celui-là. Même en partant du postulat qu’elle reste encore souvent une construction imparfaite, si elle peut offrir la possibilité des alternatives politiques, cela permet au moins à des sociétés humaines qui ont fait nation, d’assurer un minimum d’harmonie et de garantie de respect mutuel entre individus.

Il faut être autistes comme le sont souvent les membres de ces oligarchies, ou mal intentionnés, pour ne pas observer comment en ce début de 21ème siècle le désir de démocratie irrigue les aspirations populaires à travers le monde entier sur les cinq continents. En Afrique particulièrement, ou les peuples ont payé jusqu’à ce jour un très lourd tribut en matière de « déficit » démocratique.

Les peuples africains ont observé avec grand intérêt comment les peuples d’Amérique latine dont la presque totalité après avoir vécu pendant des décennies sous le joug de dictatures, souvent féroces et meurtrières, ont réussi à se libérer et connaissent aujourd’hui des avancées démocratiques, qui même encore imparfaites, sont tangibles et réelles et se sont soldées par des améliorations des conditions de vie des populations.

Les peuples africains sont autant désireux aujourd’hui de se lancer dans de tels processus de libération tels que leurs homologues sud-américains les ont engagés de leur côté.

C’est justement parce que les oligarchies ont senti cela qu’elles vont tenter par tous les moyens de phagocyter ces aspirations en inventant des « agendas démocratiques », destinés avant tout à sauvegarder le statu quo et par voie de conséquence leurs intérêts particuliers qui sont presque toujours contradictoires avec les intérêts des peuples.

Il est permis d’observer à ce titre, qu’Achille Mbembe tenait avec cette interview une occasion de préciser le fond de sa pensée et sa propre vision en matière de contenu réel de la démocratie et de ses fondements. Le constat qui ressort de ses déclarations est qu’il s’est bien gardé de s’aventurer sur ce terrain et a fait preuve de beaucoup de retenue.

Dans cette même veine, questionné sur les contradictions de la politique de Macron, Achille Mbembe a choisi de recourir à l’art de la pirouette : « On ne peut pas dire une chose au sujet du Tchad et une autre au sujet du Burkina ou de la Guinée. Il faudra harmoniser tout cela et aller de l’avant. » Harmoniser, tiens donc et par quelle opération ? L’intervention du Saint-Esprit ?

4. 10 MILLIONS PAR AN POUR REFONDER LA RELATION « FRANÇAFRIQUE » OU FRANCE-AFRIQUE ?

Depuis quand Achille Mbembe serait-il devenu l’homme qui murmure à l’oreille d’E. Macron ? Et qu’E. Macron écouterait, lui qui fut justement surnommé Jupiter car se considérant comme siégeant sur un Olympe présidentiel et réputé ne jamais, ou presque, tenir compte des avis des autres ! Même quand il s’agit d’avis sensés et éclairés.

Quoi qu’il en soit les peuples africains et français jugerons aux actes.

Il ne manque pas de pays en Afrique où la fondation lancée par Achille Mbembe pourra exercer son magistère avec pertinence et efficacité. Et l’on peut ajouter que le temps presse, vu l’impatience de certains peuples du continent et leur ardent désir de reconquérir leur souveraineté pour forger un destin commun harmonieux et apaisé. Au risque de voir se multiplier les coups d’état et la prolifération des matamores et des aventuriers, en cas de pérennisation de l’actuel statu quo. La tâche est donc immense et le travail ne manque pas.

Le jour où les peuples africains pourront voir la Fondation de l’innovation pour la démocratie – dont il ne faut pas perdre de vue qu’elle est déjà dotée de 30 millions d’Euros sur trois ans[6] -, apporter une réelle contribution pour, dans au moins un pays d’Afrique, fournir l’aide concrète multisectorielle qui aide à l’organisation de fond en comble d’un processus électoral, libre, transparent et non-faussé et permet enfin, au bulletin près, l’expression réelle de la vérité des urnes, nous pourrons prendre au sérieux Achille Mbembe et sa fondation d’emprunt.

Il serait important de préciser et de défalquer les sommes consacrées à payer les salaires, les voyages, les hôtels et comparer avec ce qu’il restera pour soutenir l’influence, car il s’agit bien d’influence. Mais celle-ci est-elle au profit des peuples africains ? Il s’agit sur la base d’une « gouvernance indépendante » de la Fondation pour l’innovation et la démocratie, d’aider les « acteurs du changement » sur les questions de gouvernance et de démocratie en Afrique[7]. Décidemment, il est encore question d’aider les « africains » incapables de s’en sortir sans la « France », mais avec Mbembe le « philosophe ». Il est question en réalité d’affecter 10 millions par an pour refonder la relation France-Afrique, à moins qu’il ne s’agisse de la relation « françafrique » ?

5. LE CHANGEMENT DANS LA CONTINUITÉ

C’est le sentiment que pourrait inspirer, entre autres, le silence d’Achille Mbembe sur la vision d’une nécessaire réforme dans maints pays du pré-carré français en Afrique des processus électoraux qui constituent pourtant la clef de voute de toute société démocratique, afin qu’ils permettent l’expression réelle de la vérité des urnes. Hors d’une démarche de rupture la Fondation de l’innovation pour la démocratie restera selon les circonstances, soit un gadget, soit un instrument de perpétuation du statu quo, au service de groupes de domination qui s’inscrivent dans le sillage des promoteurs du catéchisme sur la « transition vers la démocratie » qui fait florès depuis les années 1990 : il faut que tout change pour que rien ne change. FF.

François FABREGAT

Membre de la Direction Afrocentricity Think Tank

[email protected]

13 octobre 2022

© Afrocentricity Think Tank

Notes :

  1. Bargelès, C. (2022). « Achille Mbembe. Il faut « relancer l’agenda démocratique sur le continent ». In www.rfi.fr Accédé l e 7 octobre 2022. Voir https://rfi.my/8nW8.F 
  2. Boisbouvier C. (2022). « Françafrique : Jacques Foccart, le prince des ténèbres », in Jeune Afriquewww.jeuneafrique.com. Accédé le 12 octobre 2022. Voir https://www.jeuneafrique.com/mag/471170/politique/francafrique-jacques-foccart-le-prince-des-tenebres/ 
  3. Claude, Gérard. « Chirac « l’Africain ». Dix ans de politique africaine de la France, 1996-2006 », in Politique étrangère, vol., no. 4, 2007, pp. 905-918., accédé le 12 octobre 2022. Voir : https://doi.org/10.3917/pe.074.0905 
  4. Bensimon, C. (2022). « Au Tchad, Mahamat Idriss Déby, président une fois de plus ». In www.lemonde.fr/afrique. Accédé le 11 octobre 2022. Voir https://www.lemonde.fr/afrique/article/2022/10/10/au-tchad-mahamat-idriss-deby-president-une-fois-de-plus_6145223_3212.html 
  5. France 24 (2022). « Tchad : Mahamat Idriss Déby, président d’une “transition” prolongée de deux ans ». In www.france24.frAccédé l e 09 octobre 2022. Voir https://www.france24.com/fr/afrique/20221009-tchad-mahamat-idriss-d%C3%A9by-pr%C3%A9sident-d-une-transition-prolong%C3%A9e-de-deux-ans 
  6. Bargelès, C. (2022). Op. Cit. 
  7. Le Point Afrique (2022). « Afrique-France : la Fondation de l’innovation pour la démocratie lancée ». In www.lepoint.fr/afrique. Accédé le 7 octobre 2022. Voir https://www.lepoint.fr/afrique/afrique-france-la-fondation-de-l-innovation-pour-la-democratie-lancee-06-10-2022-2492783_3826.php#11 
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