Vertige2 : Les Carcans

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 Gilchrist Olympio, « opposant historique » a évolué de ce statut vers celui d’adjuvant latent, puis manifeste…

Il y a donc dix ans. Après la mort de son père, Gnassingbé, épaulé par les généraux putschistes, nous jouait à la télévision sa petite comédie ubuesque de l’investiture, costume d’apparat, écharpe, accessoires et décors compris, bien entendu, perpétrant ainsi son propre premier coup d’État. Qu’il nous soit permis de le rappeler, nonobstant la version de certains farfelus qui veulent, de la manière la plus grossière du monde, par de grandes enjambées par-dessus des faits réels dont le monde entier a été témoin, procéder à une falsification encore plus rocambolesque de l’histoire d’une succession qu’ils tentent de faire passer pour régulière et statutaire. Gnassingbé lui-même et son entourage avaient dû avoir conscience qu’ils déclaraient la guerre au peuple togolais. Ils savaient la frustration, l’amertume et le désarroi du peuple qui voulait croire à la fin de son cauchemar et se prenait à rêver d’un changement, mais qui, subitement retombait dans la prostration en assistant à cette parodie d’investiture. Ils avaient, pour sûr, anticipé sa réaction: révolte violente. Mais ils misaient aussi sur sa résignation, à la longue.
Cependant, bien que ce soit nécessaire d’évoquer, comme dans une comédie, ou toute fiction régulière, le rôle des adjuvants , normalement contraire à celui des opposants( ici, c’est surtout le peuple qui est redouté), adjuvants manifestes ou latents, il nous paraît primordial de parler d’abord du décor, c’est-à-dire du décor humain et non de la description du lieu où les choses se sont déroulées, ce décor humain était constitué par la Cour Constitutionnelle qui devait investir le « nouveau président », cela s’entend. Or un décor, ça ne dit ni non, ni oui. Il est là pour impressionner, pour faire parler les gens, pour qu’ils disent : « c’est vrai, c’est réel, c’est sérieux, c’est conforme à la loi…parce que la Cour Constitutionnelle était là et a reçu la prestation de serment du « nouveau président de la République !». Seulement, le Togolais est intelligent, pour ne pas dire que parmi tous ceux qui avaient reçu cette image, qui connaissaient la situation du Togo et qui exerçaient un jugement rationnel sur ce qui leur était présenté comme une investiture, certains pouvaient, se révolter de ce qu’on insultait leur intelligence, tandis que d’autres prendraient de la distance et diraient simplement : « Mais, de qui se moque-t-on? ».

Ce n’est pas que les hommes constituant le décor humain, pris individuellement, soient dépourvus d’intelligence, loin de là, mais c’est qu’en fait, ils ont accepté de jouer un rôle dans lequel il n’ont pas besoin d’exercer leur intelligence comme…des tombes blanchies, selon une expression de Jésus : « Malheur à vous, scribes et Pharisiens, hypocrites, parce que vous ressemblez à des tombes blanchies, qui au-dehors, en effet, paraissent belles, mais qui au-dedans sont pleines d’ossements de morts et d’impuretés de toutes sortes. Pareillement, vous aussi, au-dehors, vous paraissez justes aux hommes, au-dedans vous êtes pleins d’hypocrisie et d’illégalité ».
Comment donc des hommes qui devraient dire le droit, mais qui ont eux-mêmes tué et enseveli dans leur ventre l’esprit des lois, celui de la Constitution surtout, peuvent-ils proférer autre chose que des paroles mortes, c’est-à-dire mensongères? Ils ont beau s’habiller, ou plutôt se badigeonner de couleurs voyantes, rien n’y fait.
Dans la fiction qui dit son nom ( roman, théâtre, conte, poème…) le beau est au service du bon et du vrai. Mais lorsque la fiction prétend elle-même être la réalité, l’esprit du spectateur intelligent n’y lit qu’hypocrisie, mensonge, laideur et manque de sérieux. C’est ce qui s’est passé ce jour où Gnassingbé, le fils, a prêté serment devant les membres de la Cour Constitutionnelle, revêtus de leur habit d’apparat. Et malheureusement, pour eux comme pour nous, c’est ce qui se passera chaque fois que nous reverrons ces messieurs en chair et en os ou dans les médias, dans leurs fonctions officielles: hypocrisie et illégalité, car s’ils avaient été hypocrites et illégaux une fois, surtout au début du règne du fils Gnassingbé, pourquoi ne le seraient-ils pas les autres fois?

Cette mauvaise comédie jouée dans un décor humain inutile et faussement impressionnant semble, aux yeux des tenants du système, si réussie, qu’ils vont vouloir la multiplier : ainsi nous aurons, à part ceux qui existaient déjà ( Cour Constitutionnelle, Assemblée Nationale, CENI ), les Cadres permanents de Dialogue et de Concertation, ancien et rénové, puis la CVJR… et, déjà annoncé, un Haut Commissariat à la Réconciliation présidé par Madame Nana, que les Togolais connaissent bien, mais pas forcément pour un rôle qui serait très positif en faveur de la démocratie et de l’État de droit au Togo. L’idée est la même : un décor, je l’ai dit, n’a pas à prononcer un jugement qui ait de l’effet sur le vrai scénario prévu; il est là pour qu’on dise que c’est bien, qu’on croit qu’il sert à quelque chose, que l’on ait une impression de réalité en le voyant. Prenant l’exemple de l’Assemblée nationale, il fut une époque où Gilchrist Olympio l’appelait assemblée monocolore. Mais Gilchrist lui-même faisant désormais partie du décor humain, pour qu’elle soit plus conforme au nouveau décor, il a fallu la colorer un peu, juste assez pour que toujours en apparence, elle soit jugée bonne et sérieuse.

Gilchrist Olympio, « opposant historique » a évolué de ce statut vers celui d’adjuvant latent, puis manifeste, jusqu’à être aujourd’hui intégré dans le décor humain ( décor transportable, nous l’avons vu récemment lors du déplacement de Gnassingbé à Accra), ainsi le souhaitait le système, l’avait même certainement planifié pour tous les opposants.

Lorsque les députés élus UFC, devenus ANC avaient été exclus de l’assemblée nationale colorée selon le bon vouloir de Gnassingbé, nous avons tous compris, réellement, que les légères touches de couleurs dont on l’avait badigeonnée ne changeaient rien quant à sa nature fondamentale. Et, même si c’est par arrêt rendu par la cour de justice de la CEDEAO, est-ce vraiment sans dessein, je veux dire sans la volonté de Gnassingbé de les faire rentrer dans le décor humain qu’ils ont ensuite été financièrement dédommagés?

Les adjuvants manifestes et latents qui avaient joué leur rôle dans la prise de pouvoir de Gnassingbé, à différents degrés, appartiennent aussi à divers ordres: ceux du réseau international, comme la France de Chirac, le Nigéria d’Obasanjo,le Gabon de Bongo, le Niger de Tandja, le Burkina de Compaoré…Il convient de dire un mot sur l’emploi du possessif pour lever certaines ambiguïtés : si la France de Chirac n’est pas, dans ses rapports avec les anciennes colonies dont le Togo, différente de celle de Sarkozy, ni de celle de Hollande, ni même, en remontant le temps, de celle de Mitterrand, nous n’avons pas à confondre cette France des politiques menées avec celle du peuple français, pas plus que nous n’avons à confondre le Burkina de Blaise Compaoré aujourd’hui chassé du pouvoir avec le peuple burkinabé. Je crois, j’espère que cet amalgame-là, nous ne le commettons pas, ne le commettrons pas. Je vous fais juste remarquer un autre possessif dans la déclaration de Chirac, à la suite de la mort d’Eyadema et du coup d’État perpétré par son fils : « Je ne peux pas abandonner le fils d’un ami de la France ».
Ce n’était donc pas du côté du Togo que se mettait Chirac, mais du côté d’un individu ou d’un clan, en fonction de tous les liens possibles avec ce clan.

A ce propos, oublions le passé et parlons du présent. Je me permets là-dessus une petite digression qui n’est pas tout à fait sans rapport avec le sujet. Il y a eu tout récemment une polémique sur une déclaration de Jean-Louis Borloo qui disait, après une visite à Gnassingbé, vouloir compter sur le Togo pour convaincre les dirigeants africains de l’installation d’un réseau d’électrification en Afrique. Borloo, ancien président de l’Union des Démocrates Indépendants ( UDI), appartient à un courant de pensée « humaniste » que je respecte. Mais, le contexte pré-électoral dans lequel il a fait sa déclaration peut évoquer de mauvais souvenirs à nos compatriotes, insérer cette déclaration dans la veine de celle de Chirac en 2005, autrement dit, le faire apparaître comme un adjuvant du « héros » Gnassingbé et son intervention, si elle est faite dans cette intention-là, serait plus pernicieuse pour le peuple togolais que celle de Chirac: ce dernier avait dit tout haut ce qu’il pensait et on avait su à quoi s’en tenir, tandis que Borloo, qui n’est pas au gouvernement actuel et dont la position d’humaniste pourrait tromper la vigilance de beaucoup de gens, viendrait contribuer au renforcement et au maintien d’un pouvoir qu’il sait être fondé sur la violence et la fraude. Ce n’est pas cette conception-là de l’humanisme que je partage. Ce n’est pas là non plus l’indépendance d’esprit souhaitable pour rendre plus humain le jeu politique.

Cependant, les adjuvants, manifestes et latents ne sont pas tous à aller chercher bien loin. Presque tous rivaux dans leurs ambitions, se détestant même dans le fond, ils ont chacun leur agenda, ne s’entendant que sur le fait qu’il ne faut pas scier la branche sur laquelle ils sont assis ou aspirent tous à s’asseoir. D’ailleurs le système ne le permettrait à aucun d’entre eux. Mais ce qui est caractéristique, c’est que là aussi nous avons les plus pernicieux pour les aspirations du peuple togolais, ceux qui sont revêtus du faux manteau d’opposants et qui se dévoilent eux-mêmes au fil du temps, en fonction de leurs intérêts. Nous n’avons plus à les citer ici, puisque le peuple togolais les connaît. Il est loisible de penser que le système a bien planifié les circonstances( temps, lieu, contexte…) de leur intervention, chacun selon son rôle, sa partition à jouer, ce qu’il représente, ses talents, son influence dans différents réseaux nationaux, internationaux. Un type de discours ( qui pourrait tromper) est attendu de chacun d’eux et je doute fort qu’ils puissent s’y dérober. Il nous appartient de savoir lire.

Alors, qui est l’opposant? J’ai dit que c’est le peuple. J’y reviendrai. Je voudrais juste dire ceci: dans le contexte actuel ( à moins qu’il se livre consciemment à un jeu que je ne comprends pas ), le plus malheureux me semble celui qui, pour un statut de « chef de file », s’est lancé lui-même et s’empêtre dans un labyrinthe où il ne retrouve pas le fil d’Ariane, ou plutôt pour parler comme chez nous, il est pris dans la toile de Yévi l’araignée où, dans son agitation pour en sortir, il a laissé lui échapper le fil pour recoudre ensemble une opposition en lambeaux
(A suivre)

Sénouvo Agbota ZINSOU
 

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