Togo : Démocratie et insulte au peuple

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Et, je crois qu’il existe un proverbe kotokoli qui conseille de ne pas faire du bien à l’imbécile parce qu’il ne le reconnaîtra pas

 

J’ai déjà prévenu dans On joue la comédie : voici, pour votre seul amusement, « un produit entièrement sain, débarrassé de tout élément toxique et dangereux, soigneusement étudié par les plus grands savants dans les meilleurs laboratoires du monde, qui peut être utilisé, même par les esprits les plus irritables, sans provoquer la moindre démangeaison »[1] . Si malgré cet avertissement, les esprits s’irritent, eh bien, cela ne tue personne de se gratter un peu.

Ce n’est pas seulement parce que cet homme a délibérément et ouvertement déclaré la guerre au peuple togolais, depuis qu’il s’est installé au pouvoir par un coup d’État, parce qu’il s’est montré capable de massacrer ses concitoyens par centaines lorsque ceux-ci veulent exprimer qu’ils n’acceptent pas cette situation, mais c’est surtout parce que dans ses rapports avec ce peuple, il se comporte comme si ce dernier n’était pas composé d’hommes et de femmes ayant autant d’intelligence que lui, sinon plus dans certains domaines et surtout plus d’entendement que lui. Sa préoccupation à lui, monolithique, doit être : comment, par quels moyens anciens et nouveaux, continuer à exercer le pouvoir hérité de son père, outrageant perpétuellement ce peuple, le piétinant dans ses droits humains les plus fondamentaux. Avec, évidemment tous les réseaux mis en place qui ne cessent de le soutenir. Dès lors, il n’y a plus que des niais ou des gens de mauvaise foi pour continuer à parler de démocratie au Togo, à inviter les Togolais à se rendre aux urnes le 15 avril prochain, pour élire qui on sait déjà. Et, me concernant, personnellement, si on me pose la question de savoir qui sont ceux qui font obstacle à l’avènement de la démocratie au Togo, la réponse est claire. Évidemment, nous ne sommes pas obligés d’avoir la même conception de la notion de démocratie : ce que personne ne m’a encore prouvé, c’est que cette conception de la démocratie est la meilleure, qui consiste à se contenter d’appeler les gens aux urnes, alors que l’on sait que ce vote, comme tous ceux qui ont eu lieu au Togo depuis 1963, n’aura aucun sens. Et celui qui n’a pas cette conception puérile et stérile de la démocratie, faite pour perpétuer le Système Gnassingbé est voué aux gémonies.

Et particulièrement, nous avons vu ces derniers temps, celui dont nous parlons agir en sorte que, quoi qu’on fasse, il puisse sortir vainqueur des urnes, notamment par le refus des réformes.

Continuez donc, Mesdames, Messieurs, à crier : Démocratie! Démocratie! Aux urnes! Aux urnes! Nous gagnerons! Nous gagnerons! Alternance! Alternance!… Faites vos jeux, c’est-à-dire faites vos tournées, allez sur toutes les places publiques pour danser. Le folklore n’a jamais fait de mal à qui que ce soit. Égosillez-vous autant que vous voulez, ce n’est pas du tout ce qui le gêne en quoi que ce soit. Dites-lui aussi, en un autre sens que des citoyens se préparent à aller se réfugier au Bénin et au Ghana, horrifiés par ce qui se prépare, ou simplement n’ayant pas envie de lui offrir une nouvelle occasion d’insulter leur intelligence, ou encore que certains sont carrément de marbre quand on leur parle de politique, lassés par ces jeux d’enfants. Il vous répondra que rien ne compte pour lui autant que de rester au pouvoir et que pour cela, il attend tout, il est prêt à tout, il accepte tout. Même les jeux d’enfants. C’est sa profession de foi.

L’esprit est borné, j’en conviens avec vous, mais, devons-nous nous contenter de dire cela sans regarder tout autour de nous? La question est de savoir si d’autres esprits bornés (je m’expliquerai, car je n’injurie personne) ne contribuent pas au maintien de ces jeux, qu’ils soient vus comme étant ceux auxquels se livrent des enfants ou pas. Bornés donc, je veux dire des gens à l’horizon desquels on a fixé des limites et qui ne peuvent ni voir, ni regarder, ni réfléchir en dehors de ces bornes.

Il n’y a pas très longtemps, à la suite des évènements du Burkina Faso, et par peur que le même esprit révolutionnaire qui a fini par avoir raison de Blaise Compaoré, dans ce pays voisin ne contamine les Togolais, Gilchrist Olympio, que l’on doit aujourd’hui plaindre plutôt que d’accabler de reproches, déclarait que le peuple togolais est bien différent du peuple burkinabé. Et en quoi est-il différent, s’il vous plaît ? Si l’on cherche à me montrer que nous avons eu des histoires parallèles, je répondrai, et plusieurs Togolais seront d’accord avec moi, que la nôtre n’est pas particulièrement brillante depuis 1963. Quand on n’a pas eu une histoire particulièrement brillante depuis plusieurs décennies, ne peut-on pas au moins avoir la modestie d’aller voir ce qui se fait pas si loin que cela? Mais, le problème est que les bornes sont là et que nous n’en sortons guère, que nous ne voulons pas même oser entrebâiller la fenêtre, bien sûr, pour certains, hermétiquement fermée.

« Un Lièvre en son gîte songeait
(Car, que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe…)
Dans un profond ennui ce Lièvre se plongeait
Cet animal est triste et la crainte le ronge…»[2]
écrivait La Fontaine.

Et nous, que faire à l’intérieur de nos bornes, à moins que nous ne tournions en rond? Aller, venir, aller de nouveau et revenir encore… L’espace est bien restreint, le tour est vite fait. Mais, fièrement, nous défilons.
J’avais écrit, il y a quelques semaines, que le moment venu, tout le monde va défiler, répétant (« comme un perroquet », m’a dit un moqueur supposé que je félicite pour sa pointe d’ironie,car l’ironie n’est pas la chose la plus facile au monde à manier, quoiqu’il ne soit pas allé la chercher très loin) les paroles de mon propre personnage du Fou[3]. Donc me répétant, au moins, je ne suis le perroquet que de moi-même. Mais, la vérité, c’est que l’on défile effectivement aujourd’hui.

« L’État ne sait et ne peut savoir qu’une seule chose : organiser l’égoïsme. Cela n’est pas indifférent, car l’égoïsme est le plus puissant des mobiles humains. »[4]

Comme le défilé du 13 janvier des heures de gloire d’Eyadema, symbole vivant du Système, symbole qui n’est pas mort, mais revient sous une autre forme, l’État n’a plus qu’à organiser, aujourd’hui, le défilé des égoïsmes.
Il y a en effet ceux qui, défilant au pas de course, vont vite et droit au but. On ne peut que louer leur grande franchise.

Mais il y en a qui marchent de guingois, en sorte que personne, pendant longtemps ne sait vraiment où ils vont.
Il y en a qui évoluent en zigzag, un pas à droite, puis un pas à gauche…On peut louer ceux-là aussi pour leur extrême « sagesse », comme Jésus a dit de louer celle de l’intendant infidèle pour sa fourberie[5], nul ne sait ce que l’avenir nous réserve; il vaut donc mieux se faire amis des voleurs pendant qu’il en est encore temps! Croyez-vous vraiment que le Christ aurait conseillé les pratiques iniques pour ne pas tomber dans le dénuement? Mais, le fait est que, dans notre société, comme dans d’autres au monde, beaucoup de gens aiment qu’on les félicite pour ce qu’ils appellent leur habileté, je veux dire leur esprit retors : ce serait cela, la politique, n’est-ce pas?
C’est peut-être la raison pour laquelle certains ont trouvé le moyen d’avancer masqués. Et si par hasard ils trébuchent en chemin, (comme cela arrive souvent dans la bousculade, les échanges de coups de poing et de coude, les glissades involontaires sur les peaux de banane posées par adversaires et rivaux ) et que leur masque tombe? Mais ce sont généralement des gens qui sont déjà tombés, tombés en plein marché comme on dit en mina ( wo dje anyi le asidome kpō ) et donc la honte n’est pas vraiment ce qui les dérange outre mesure. Vous les verrez se relever et reprendre leur rang, avec vigueur, dans le défilé, gaillardement comme si de rien n’était.

Plaindrons-nous ceux qui, déjà blessés, rendus infirmes par le Système lui-même, traînant le pas clopin-clopant, ne renoncent pas à refaire surface, revenir? Mais non ! Mais non ! Mon grand-père m’a appris qu’il ne faut avoir pitié que de celui qui a pitié de lui-même. Et, je crois qu’il existe un proverbe kotokoli qui conseille de ne pas faire du bien à l’imbécile parce qu’il ne le reconnaîtra pas. J’ai bien dit que je ne veux insulter personne. Donc personne n’est un imbécile, puisque chacun sait ce qu’il veut. En tout cas, ceux qui défilent ne sont pas des moutons à qui on attache une corde autour des reins pour les entraîner dans le mouvement. Même si, à cause de certains de leurs actes passés, il leur est difficile de se départir du Système, sans que celui-ci, à coups de fouet ou à force de menaces de représailles, ne les fasse marcher.

Tout ce qu’il importe de savoir est que le défilé, bien organisé, bien encadré, dans l’univers borné où vivent beaucoup de gens, les conduit à leurs buts individuels, en même temps qu’il sert le Système, quoi que l’on dise, quoi que l’on fasse.

Ce serait pourtant une erreur de croire que le Système n’organise et n’utilise que les égoïsmes des gens qui sont déjà en son sein ou qui aspirent profondément à y être. Il sait aussi profiter des égoïsmes de l’opposition (peut-être même y tient-il plus qu’à ceux de ses propres tenants qui, quoi qu’il arrive, n’ont aucun intérêt à lui nuire, bien au contraire). Il sait les susciter au besoin. Ces égoïsmes-là valent certainement de l’or et le Système, lorsqu’il le faut, sait comment et où les acheter pour son compte. Comme aurait dit Kérékou, « chaque caïman est roi dans son marigot ». Et, la chose étant relativement aisée de se creuser son propre marigot pour y régner, nos leaders ne trouvent aucun mal à s’y adonner. Plus les marigots se multiplient, plus le Système s’en nourrit. Et, le temps que chaque caïman sorte de son marigot…

Cependant, comme l’écrit aussi Renan, « Les gouvernements qui sont partis de cette supposition que l’homme est composé d’instincts cupides se sont trompés. »[6] Il y a donc un jour où le dévouement à la nation, vrai et sincère, la force de ce dévouement s’emparera des Togolais, de la majorité des Togolais.
Et, comme le lièvre de La Fontaine, nous pourrons sortir de notre univers borné de l’ennui, de la tristesse et de la crainte pour voir dehors d’autres peuples, nous rendre compte de nos propres forces et dire, comme lui:

« …J’en fais faire autant
Qu’on m’en fait faire! Ma présence
Effraie aussi les gens! Je mets l’alarme au camp
Et d’où me vient cette vaillance?
Comment! Des animaux qui tremblent devant moi!
Je suis donc un foudre de guerre!
Il n’est, je le vois bien, si poltron sur la terre
Qui ne puisse trouver plus poltron que soi.[7] »
C’est ce grand jour que beaucoup de Togolais attendent, et non pas le 15 avril 2015.

Sénouvo Agbota ZINSOU
 

 

 

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