Scandale des écoutes téléphoniques: Que dit Ouattara des accusations portées contre lui ?

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J’en ai parlé avec Guillaume Soro. Au moment venu, nous allons traiter cette question

Nous avons le sentiment que relativement à la question du scandale des écoutes téléphoniques entre Guillaume Soro et Djibril Bassalé, l’exécutif ivoirien et l’opinion nationale et internationale ne se comprennent pas du tout. Une sorte de dialogue de sourds. On nous dit : « Ouattara prend le dossier en main ». Parce qu’à son arrivée à l’aéroport de Port-Bouët, le 5 décembre 2015, après un long séjour en Europe, le chef de l’Etat ivoirien a déclaré : « J’en ai parlé avec Guillaume Soro. Au moment venu, nous allons traiter cette question ». On voit que le chef de l’Etat veut esquiver les préoccupations des Ivoiriens et les questions sur les lèvres. L’affaire a pris des proportions qui dépassent Guillaume Soro et n’est plus un dossier Soro-Djibril pour qu’il le mette en atteinte, pour le traiter quand il en aura l’humeur. C’est désormais une affaire entre l’Etat de Côte d’Ivoire et l’Etat burkinabé. Et voilà les révélations du Premier ministre burkinabé Yacouba Isaac Zida, sur la radio Savane Fm, qui le manifestent : « Quand je suis sorti de prison (prise d’otage pendant le putsch), j’ai demandé à Guillaume Soro pourquoi il n’avait pas condamné le coup d’Etat. Il m’a dit qu’il n’y avait pas pensé, mais s’est dit disposé à le faire. Il m’a même demandé un texte ; un texte que j’ai rédigé dans mon bureau. Je le lui ai envoyé par mail. Le lendemain, quand j’ai vu qu’il n’avait pas encore condamné le coup d’Etat, il m’a dit qu’il a montré le texte au Président Alassane. Et que le Président Alassane ne veut pas qu’il condamne le coup d’Etat. Et qu’Alassane lui a dit de laisser parce que c’est une affaire entre Burkinabé ». Première accusation. Et dans un autre enregistrement, cette fois entre le même Guillaume Soro et le Général putschiste Gilbert Diendéré, communication tenue pendant même le coup d’Etat, Soro dit à Diendéré : « Voilà. Bon, donc, Ouattara est informé. Je cherche encore à informer tout le monde, pour qu’on fasse un peu de pression sur la nonciature ». Deuxième accusation !

L’Etat ivoirien désormais accusé

Dès lors que le nom d’Alassane Ouattara revient avec insistance dans cette affaire de putsch et de déstabilisation d’un pays voisin et frère, le dossier ne doit plus porter le nom de Soro. On sait que Guillaume Soro, depuis la rébellion jusqu’à la guerre contre le régime Gbagbo en 2010-2011, a toujours été le « commandant du théâtre des opérations » pour Ouattara qui a d’ailleurs jugé son combat noble. Il n’a jamais craint de se mouiller, de porter le visage de la rébellion ou de chef de guerre, pour que la volonté de Ouattara se réalise. En se montrant chef d’orchestre à distance du putsch manqué à Ouaga et en mêlant sans cesse le nom d’Alassane Ouattara à cette affaire, Soro laisse penser qu’il continue sa mission. Ce, même en étant Président de l’Assemblée nationale. Dans ces conditions, ce qu’on attend du chef de l’Etat après son retour au pays, ce n’est pas de prendre en main « un dossier Soro ». Mais le scandale d’implication de l’exécutif ivoirien dans le coup d’Etat échoué au Burkina Faso. Alassane Ouattara prétend apporter la démocratie en Côte d’Ivoire. Les gouvernements démocratiques ont pour réflexe de condamner tout coup d’Etat, par principe. Même si c’est une affaire interne. Peu importe si certains le font par hypocrisie. Mais ils le font quand même. D’où vient-il donc qu’on apprend de Yacouba Zida « que le Président Alassane ne veut pas qu’il (Soro) condamne le coup d’Etat. Et qu’Alassane lui a dit de laisser parce que c’est une affaire entre Burkinabé » ?

Que dit Ouattara des accusations contre lui ?

Soro qui est bien futé, laisse comprendre là, qu’il reçoit des instructions de Ouattara. Et qu’il ne peut rien faire qui aille contre la volonté du chef de l’exécutif ivoirien. Alors que dit Ouattara de telles accusations ? Il ne s’agit plus de Soro seul, mais du régime ivoirien (le No 1 et le No 2) que les autorités burkinabé accusent solennellement. Pourquoi Ouattara a-t-il refusé de condamner ce coup d’Etat, lui le démocrate ? Ce coup serait-il parti d’Abidjan ? Lorsqu’il se disait « anéanti » lors de sa première réaction, par ce scandale des écoutes téléphoniques, Ouattara plaignait-il son propre sort plutôt que celui de Guillaume Soro ? Ce que redouterait le nouvel élu de la présidentielle 2015 à Abidjan (l’apparition de son nom dans ce dossier), ne serait-il pas en train d’arriver ? Dans l’un de nos articles publiés sur ce sujet, avec pour titre « Soro parle sans convaincre », face aux menaces de Guillaume Soro qui se prononçait pour la première fois sur cette affaire, nous avons écrit ceci dans Le Temps : « Il (Soro) parle et menace. Mais aurait-il une idée d’autres preuves que les autorités burkinabé posséderaient contre lui ? Sait-il sur quoi serait assis Ouaga contre lui, et qui se prépare minutieusement et méthodiquement ? Soro est sur la tangente, sur un terrain bien mouvant où ses certitudes ne peuvent plus qu’être qu’illusoires.» Trop de mystères dépassent Soro. Et dans ces conditions, on ne fait pas le boucan. Voilà que le coq n’a pas encore chanté trois fois, que le Premier ministre burkinabé Yacouba Zida le crucifie en révélant ce qu’il lui a dit au téléphone : «Tu as donc intérêt à condamner le coup d’Etat avant qu’il ne soit trop tard. Sinon je suis désolé mais on ne pourra pas te tirer d’affaire. Parce que nous avons suffisamment d’éléments pour ton implication. » Si Guillaume Soro et Alassane Ouattara sont liés, et que Soro ne cesse de citer Ouattara, c’est que la menace pointée contre le Président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire ne peut qu’« anéantir » d’avance le Président de la République de ce pays. Surtout que Zida insiste en ces termes : « Mais à un moment quand je me suis rendu compte qu’il y avait vraiment un entêtement, je lui ai dit mon cher ami tu as fait un mauvais choix et ce choix va être fatal », il y a de quoi être anéanti. Trop de graves révélations ont été faites qui déshonorent la Côte d’Ivoire. Pis, des accusations malheureuses sont portées contre le chef de l’Etat ivoirien lui-même. Il n’est donc plus question d’essayer d’étouffer le scandale. Il faut communiquer avant que les autorités burkinabé ne sortent d’autres révélations plus retentissantes contre l’exécutif ivoirien.

L’ombre de Blaise Compaoré ?

Soro sait qu’il doit son poste de Premier ministre sous Laurent Gbagbo au Burkina Faso. Même si c’était sous Blaise Compaoré, l’administration est une continuité. Et l’Accord de Ouagadougou a plus profité à Ouattara qu’à Laurent Gbagbo. C’est pourquoi même si Blaise Compaoré n’est plus aux affaires au Burkina, un coup d’Etat contre la Transition de ce pays, ne devrait pas laisser indifférent le régime Ouattara. Or, non seulement Alassane Ouattara lui-même ne condamne pas, il interdit Soro, selon Zida, de le condamner. Comment donc devrait-on comprendre ce signal d’Abidjan ? Est-ce l’aveu d’un soutien, d’une bénédiction ? Est-ce, mieux, la manifestation d’une paternité, d’une signature ? Est-ce revendication ? Le sujet est délicat. S’il n’en parle pas depuis plus de deux semaines ou remet à demain la gestion de ce dossier brûlant, n’est-ce pas parce que Ouattara est si embarrassé qu’il ne sait par quel bout le traiter ? Si ce coup d’Etat conduit par le Général Gilbert Diendéré est la volonté d’Abidjan, la logique voudrait qu’on ne condamne pas son propre acte. Quitte à se faire harakiri. Seulement, la logique seule d’un raisonnement ne suffit pas pour établir la certitude absolue de cette démonstration. Malgré la gravité du contenu des écoutes téléphoniques entre Soro et Bassolé et entre Soro et le Général Diendéré, de même que les déclarations du Premier ministre Zida, par prudence, nous pouvons considérer toutes ces données comme des hypothèses explicatives dont la certitude rester à établir. Parce que des commanditaires d’un putsch peuvent bien condamner avec la dernière énergie ce coup rien que pour faire diversion. En clair, Ouattara peut être ni de près ni de loin mêlé à cette affaire, même s’il ne l’a pas condamné. C’est pourquoi il doit rassurer les Ivoiriens et les amis de la Côte d’Ivoire sur les accusations portées contre sa personne et donc contre l’honneur de la Côte d’Ivoire. Car on peut comprendre qu’il ne soit pas d’humeur à condamner un putsch. Mais pour quelle raison transmet-il son humeur à Soro ? Pourquoi ni lui, ni Soro ne devraient condamner ce coup d’Etat ? Est-ce par fidélité ou reconnaissance à Blaise Compaoré qu’ils accueillent en Côte s’Ivoire comme refugié politique ? Plus les jours passent plus cette affaire enfle. Ouattara penserait-il que son silence pourrait désamorcer la « bombé » burkinabé ? A bien analyser l’attitude du chef de l’Etat ivoirien, on prend conscience qu’il fait face en ce moment à une des affaires les plus déstabilisantes de sa gouvernance depuis le 11 avril 2011. Ouattara semble ne rien maîtriser de ce qui risque de lui arriver.

Car le confrère Mathieu Bouabré, journaliste aux Etats-Unis que Soro avait menacé pour avoir rendu publique la première vidéo, avait prévenu : « D’ailleurs aux dernières nouvelles, les autorités ivoiriennes seraient en train de mener une coriace bataille diplomatique derrière les rideaux pour sauver la face. A quoi cela va-t-il aboutir quand on sait que dans tous les cas, la publication des audio n’est pas encore terminée ». Cette « coriace bataille diplomatique derrière les rideaux pour sauver la face » n’aurait-elle pas porté fruit ? Est-ce cela qui attriste Ouattara et explique son silence ? Le moins qu’on puisse dire, c’est que le silence et le report à plus tard de la gestion de cette affaire devenue « scandale entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso » attire des soupçons sur le chef de l’Etat. Il doit dire un mot, maintenant, sur le fait que son nom revienne dans ce dossier.

Une contribution de Germain Séhoué
gs05895444@yahoo.fr

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