Restitue II « Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres »

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Restituez la vraie couleur de votre révolution, c’est-à-dire de votre système. 
 

Voilà des décennies que le peuple togolais attend la vérité sur un certain nombre de questions, que le peuple étouffe, gémit comme sous une chape lourde de mensonges. Restitue la vérité! La vérité sur les vraies raisons qui ont poussé ton père à prendre le pouvoir, les vrais assassins, leurs vrais complices…les vrais chiffres demeurés jusqu’ici secrets. On chantait dans l’entourage de ton père (certains nostalgiques de ces « temps glorieux » le font encore) : faux militant, faux citoyen, sors de nos rangs! Que leur répondre? Mais les vrais faux, n’est-ce pas vous-mêmes? Les fraudeurs, les menteurs, n’est-ce pas vous?

La fausse réconciliation, la fausse paix, les mascarades électorales, le développement de façade. Vous avez toujours peint le tableau en couleurs réjouissantes, apaisantes, clinquantes, alors que tout est sombre et misérable. Ignorons volontairement les couleurs des cadavres, de chacun des cadavres que vous avez faits. Ignorons encore, si cela peut vous rassurer, si c’est le seul moyen de vous éviter la panique devant d’éventuels fantômes, les dépouilles, celles qui ont bénéficié d’un dernier hommage et celles qui en ont été privées, de même que celles dont les proches ne savent plus rien, dont ils ne peuvent pas faire le deuil. Mais parlons des couleurs des mourants, des suppliciés, des agonisants, toutes les couleurs jusqu’au moment du dernier souffle : savez-vous qu’ils en ont chacun une différente? Couleurs des yeux jaillis hors des orbites, couleurs des têtes fracassées, des cervelles répandues, couleurs des viscères échappés de l’abdomen, couleurs des sexes et des anus ensanglantés, couleurs des fesses, du dos cuits sous les coups ardents des fouets, couleurs des oreilles, des nez sanguinolents, des langues qui pendent ou sautillent hors de la bouche, des doigts coupés, couleurs des hommes-bœufs-ou-cochons écorchés, ou rôtis dans l’incendie volontaire pour le festin des Gnassingbé, couleurs effrayantes obtenues par des peintres de l’horreur…Ces mots sont rudes, aussi rudes que les paroles du Christ « Si vous ne mangez de ma chair et ne buvez de mon sang, vous ne pouvez entrer au royaume des cieux », mais ne traduisent-ils pas des réalités? Si, au moins en esprit, nous ne savons communiquer, communier aux douleurs de ceux qui ont subi ces atrocités, comment pouvons-nous prétendre construire le pays qu’ils ont rêvé et pour lequel ils les ont subies? Je décevrai toujours ceux qui attendent des paroles lénifiantes sur nos sites. Savez-vous la durée de chacune de ces couleurs, celle de l’angoisse à la vue des instruments de torture et de la mort, du premier cri de douleur, de l’appel au secours, à un dieu, à des anges, à des saints, à des hommes…celle du gémissement, puis du râle, du dernier mot, dernier soupir. Peignez! Peignez chacune de vos victimes sous ses propres couleurs, à partir du moment où votre coup (balle, bâton, machette, grenade, poignard, pierre, décharge électrique, brûlure…) l’a atteinte. Avez-vous jamais connu, vous, ces couleurs? Peignez les couleurs de l’innocent emprisonné, peignez les couleurs de l’homme citoyen affamé, alors que vous chantiez le pays de l’abondance, de la révolution verte ou après que vous l’avez longtemps chanté...Restituez la vraie couleur de votre révolution, c’est-à-dire de votre système. Et, y songez-vous parfois, à la couleur de la détresse, du deuil, du déchirement subis dans l’impuissance par les familles de vos victimes? Peignez toutes ces couleurs, alors que, satisfaits de célébrer votre victoire, vos milliards, vos nouveaux châteaux, de sabrer le champagne, vous exhibez vos tableaux recouverts d’un vernis clinquant, spectaculaire. Belle récolte, n’est-ce pas? Venez nous montrer tous ces tableaux et dites-nous que c’est joli, que nous pouvons supporter cela pendant encore cinq ans, dix ans, vingt ans, que nous sommes condamnés à ce sort. Nous vous dirons bien merci.

Et toi, notre « champion », si je te tutoie, ce n’est pas par un besoin inutile de t’outrager, encore moins pour rechercher une quelconque familiarité impossible avec toi, mais pour un semblant de dialogue (le mot est toujours à la mode dans notre pays), direct, d’homme à homme, sans les fioritures d’une politesse factice.

On a dit que tu as un destin exceptionnel! Dans ton for intérieur, tu sais que tu as le destin le plus ordinaire, le plus vulgaire du monde et que seuls, la duplicité, le mensonge, la violence exercée par ton père t’ont hissé là où tu es. Tu n’as aucun mérite spécial. Avoue, restitue toi-même cette vérité. C’est par là que tu feras un pas, un petit pas sur le chemin de l’humain. Un petit pas vers la « réconciliation » dont tu voudrais nous faire croire qu’elle est en route, car de réconciliation véritable, nous avons tous besoin au Togo, mais pas de cette parodie sur laquelle ton père a bâti son règne de 38 ans. Tu n’auras pas les 38 ans de règne. Tu n’atteindras pas ton horizon 2030, que tu caressais déjà comme une réalité. Voici une vérité : de ton père, que l’on a voulu Père de la Nation, et de l’autre à qui on a voulu concéder juste d’être le Père de l’Indépendance, c’est ce dernier qui est un personnage historique. Ceux qui ont voulu le tuer lui ont donné la vie dans l’Histoire et ton père, qui, en fait, lui avait toujours envié son sort, avait voulu l’imiter en montant la tragicomédie de Sarakawa. Ce qui lui manque? Soit le choix du destin, soit la vérité envers soi-même, ou les deux. On ne peut avoir le destin historique dans le mensonge, le montage mensonger tel qu’il a été conçu par son entourage : ton père voulait envoyer d’autres mourir à sa place, et en même temps, avoir le bonheur, les honneurs, le triomphe d’un héros. Et tout est raté.
Prends aussi exemple sur ce qui s’est passé au Burkina : un homme a été assassiné ; un autre a profité du crime pour prendre le pouvoir et l’exercer pendant vingt-sept. Le plus heureux des deux aujourd’hui, c’est celui qui a été tué physiquement, mais spirituellement, n’a cessé de vivre. Ainsi se vérifie la parole de l’évangile que nous pouvons paraphraser : si quelqu’un veut sauver sa place, il la perdra ; mais si quelqu’un y renonce à cause d’une idée plus haute et de l’Histoire, il la retrouvera pour toujours dans le cœur des hommes. C’est le cas de Thomas Sankara, c’est aussi le cas de Sylvanus Olympio. En dépit de tout ce qu’on a pu, de tout ce qu’on peut imaginer pour les effacer de l’Histoire. C’est le cas de beaucoup d’autres comme Tavio Amorin.

Héritier du trône de ton père et de ses méthodes, tu as voulu remplacer la vérité historique par le folklore: folklore, le fait d’avoir décrété la fin des célébrations du 13 janvier, folklore le fait d’avoir cru qu’il te suffit de te promener bras dessus bras dessous avec Gilchrist Olympio pour conjurer la réconciliation, folklore d’avoir baptisé le CHU, du nom de Sylvanus Olympio, car ce que tu veux, par tous ces actes, c’est qu’on te laisse tranquillement régner sur le Togo. Sans le baptême de l’hôpital, Sylvanus Olympio est vivant, dans le cœur des Togolais, vivant dans l’Histoire. L’historicité, ça ne se fabrique pas à force de montage mensonger. Tu as donné le nom de ton père à l’aéroport de Lomé : sais-tu pendant combien d’années encore on continuera à l’appeler par ce nom?

On te dit jeune. Cela pouvait être un atout si tu avais vraiment su rompre avec le passé. Or, sans un passé lourd de crimes, de coups de force de toutes sortes, tu n’existes pas politiquement. Ce n’est pas que quelqu’un cherche à te charger de crimes que tu n’as pas commis, d’actes datant d’avant ta naissance, mais parce que tu t’es toi-même inscrit dans la continuité de ces actes, tu t’y englues, tu t’y enlises de plus en plus. Ta descente aux enfers a commencé à partir du moment où (si d’autres ont voulu t’y pousser, tu pouvais dire non) tu as décidé ou accepté de lui succéder. On n’hérite pas du pouvoir en République sans élections. Ton père avait déjà cassé la fondation sur laquelle reposait cette République et toi, tu l’as brisée. Et vous deux, vous êtes la cause du fait qu’il faudra beaucoup reconstruire. Tu en es conscient, peut-être. Mais quiconque sait faire usage du réverbère de l’esprit découvrira combien tu es vieux, trop vieux pour le faire, non seulement vieux comme le système mis en place par ton père, mais surtout, aussi vieux que le Caïn de la Bible qui croit que ce que l’on ne peut acquérir par la force de l’esprit, l’élection divine ou le suffrage des hommes, il faut s’en emparer par la violence meurtrière. Je sais que parfois tu dois te sentir otage de ce passé, otage des hommes de ce passé qui t’entourent et que la peur de perdre leurs propres privilèges pousse à te dire presque chaque jour de t’accrocher au pouvoir, mais, quand apprendras-tu à exercer ton libre arbitre?

Les médias (en compensation ou non de tes largesses, je ne sais) font de toi un portrait enjolivé : voilà le jeune et beau pré…souverain du Togo. Mais, c’est à contre-jour que les esprits avertis lisent ce portrait : derrière les traits embellis d’une fausse sérénité, on voit encore les couleurs bouleversantes et sombres de la violence, du meurtre, de la misère du peuple togolais. Tu n’es porteur, en réalité, d’aucun avenir radieux, d’aucun progrès véritable qui est d’abord une affaire de l’esprit. Rien que des trompe-l’œil, peints en couleur mièvre : quelques routes, quais du port… Ta face retouchée dont d’habiles photographes ont tenté de gommer ce qui heurte est en fait comme une surface huilée d’une eau qui cache mal une boue marécageuse dégageant un miasme évident. Les pêcheurs en eau trouble qui t’entourent en font leurs délices car ils savent en tirer profit, des poissons d’argent, mais pas le peuple togolais son « Or de l’humanité ». Mais, de même qu’il existe des pêcheurs en eau trouble, il y a des plongeurs en eau profonde, qui ne craignent aucun monstre aquatique, ni même de se salir en traversant la couche boueuse, par laquelle il faut passer pour pêcher l’Or de l’humanité.

L’Or de l’humanité ne tombera pas du ciel par miracle comme la manne. Il faut aller le chercher.
Les chercheurs de l’Or ne te demandent qu’une chose : RESTITUE! Ils te le répètent : RESTITUE! RESTITUE! RESTITUE!

Sénouvo Agbota ZINSOU

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[1] Jean 8, 32.
 

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