Qui a fait Gnassingbé Cesar à Lomé ?

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Quelqu’un a employé, naïvement, donc ignorant son contexte, ou abusivement, donc sciemment et de mauvaise foi, comme élément d’un argumentaire de défense du régime togolais(on en trouve souvent, de manière plus ou moins dissimulée sur nos sites Internet), la formule lapidaire de Jésus pour répondre aux pharisiens hypocrites qui lui tendaient un piège en lui demandant s’il fallait payer l’impôt à César ou non: « Rendez à César ce qui est à César et rendez à Dieu ce qui est à Dieu ».

 

D’abord, ceux qui disent aujourd’hui, appliquant cette formule à Gnassingbé, qu’il faut rendre à César ce qui est à César, ne sont-ils pas plutôt à ranger dans le camp des hypocrites, des pharisiens de mauvaise foi, souvent en service commandé, qui se servent de la parole de Dieu à des fins inavouables? Faisons attention ! Ensuite, César était empereur. Il régnait sur un système totalitaire et monarchique qui disait bien son nom. On peut être pour ou contre ce système. Là n’est pas la question. Surtout, telle n’était pas la question posée à Jésus. A partir du moment où ce système était en place, les femmes et les hommes à qui il s’imposait, qu’ils l’aient voulu ou non, devaient assurer son fonctionnement en lui payant l’impôt. Que Gnassingbé se proclame ouvertement, publiquement empereur ou roi, chef d’un système totalitaire et chaque Togolais décidera en son âme et conscience si oui ou non il est disposé à le considérer comme tel, à payer l’impôt à un empereur ou à un roi, à remplir tous ses devoirs de sujets, conscient qu’il vit sous un régime totalitaire qui comme tous les systèmes de gouvernement a besoin de nos impôts pour son fonctionnement. Mais, que l’on nous dise que nous serions dans une République, que l’on nous mente de manière éhontée et permanente que nous pratiquerions la démocratie, que nous voterions pour élire un président de la République, des députés et, peut-être bientôt des maires, des sénateurs ( ce genre d’élection a déjà eu lieu au Burkina Faso, modèle, les puissances occidentales aidant, dans notre sous-région, de pouvoir totalitaire avec des dehors de démocratie ), alors nous sommes en droit, simplement en tant qu’hommes de montrer que nous ne sommes pas dupes, que Gnassingbé est un menteur et un voleur qui nous vole nos impôts. Nous sommes en droit de lancer à la face du monde que Gnassingbé détourne les fonds de la République pour pérenniser une monarchie, celle dont il est l’héritier, qu’il organise des élections uniquement pour donner le change, nous tromper et tromper le monde. Nous pourrons même dire que ce monde, la partie du monde, les nations du monde qui font semblant de croire que nous sommes dans une République normale sont complices du mensonge, de la tromperie organisée qui règne au Togo.

En fait, si Gnassingbé est César à Lomé, qui ou qu’est-ce qui l’a fait César? Un nom. Si ce nom signifie crime et c’est bien ce qu’il signifie, c’est le crime qui l’a fait César. Si ce nom évoque la violence et il l’évoque haut et fort, c’est la violence qui l’a intronisé. Si ce nom est synonyme de sang versé, et il l’est, c’est ce sang, celui des enfants, des femmes, des hommes, presque tous innocents qui l’a conduit au pouvoir et qui l’alimente, le nourrit. Si ce nom nous fait trembler de terreur et il le fait de manière ostentatoire, c’est cette terreur qui l’a fondé et qui le refonde chaque fois qu’il est ébranlé. Si ce nom nous révolte parce qu’il nous traite en peuple d’abrutis, et cela fait partie de ses caractéristiques, ce sont ses méthodes, les pièges qu’il nous tend et dans lesquels il nous prend qui lui permettent de se maintenir en place depuis des décennies.

Je cherche, je me demande comment un peuple d’hommes et de femmes intelligents a pu, à maintes reprises, échouer devant ce régime totalitaire, abject, dégoulinant du sang versé, usant de terreur, de mensonge…N’est-ce pas parce que nous n’utilisons pas notre intelligence à bon escient? J’ai appris qu’un des députés élus ou plutôt désignés le 25 juillet 2013 par le régime se vante d’être en mesure, une fois installé à l’assemblée nationale, de mener la vie dure au régime. J’ai un peu rigolé : combien de ceux qui étaient élus, réellement élus en 2007 ont pu mener la vie dure au régime, au point d’y changer quoi que ce soit? Et combien des hommes et des femmes de l’opposition qui étaient entrés au gouvernement, ou qui ont même, du moins en titre, dirigé le gouvernement, ont pu faire bouger sa nature totalitaire et arbitraire d’un seul iota?

J’ai trouvé dans un roman d’Isabel Allende censé se dérouler dans un pays qui ressemble au Chili (seulement au Chili?) quelques passages édifiants. Un homme, convaincu d’être « de la race des vainqueurs » , donc toujours vainqueur, montre ses pouvoirs et propriétés à sa petite fille. Celle-ci lui demande :

« -Tout ça est à toi, grand-père?

-Tout, depuis la route panaméricaine jusqu’au sommet des collines…

-Mais pour quelle raison, grand-père?

-Comment pour quelle raison? Parce que j’en suis le propriétaire!

-Mais pourquoi t’en es le propriétaire?

-Parce que c’est dans la famille.

-Et pourquoi?

-Parce qu’on l’avait acheté aux Indiens. »

Cet entretien pourrait se passer de commentaire si on voulait l’appliquer à notre situation au Togo. Cependant, imaginez ce qu’aurait dit Gnassingbé Eyadema à ses enfants ou à l’un de ses enfants pour justifier l’héritage qu’il laisserait à sa mort, concernant son droit de propriété sur le Togo, sur tous les biens du Togo, sur les femmes et les hommes du Togo, sur les institutions du Togo, sur les députés et les ministres du Togo… Et même sur « la route panaméricaine », la voie qui mène au soutien des Etats-Unis et des autres puissances occidentales.

Pour quelle raison?

« Comment, pour quelle raison? » aurait répondu Eyadema. Malheureusement, Eyadema n’était pas le seul, n’est pas le seul à ne pas comprendre pourquoi on lui demanderait pour quelle raison il dispose du Togo comme de sa propriété privée et que c’est dans la famille. Nous en avons tous entendu un qui, à la mort du dictateur togolais, déclarait ouvertement et publiquement qu’il ne pouvait pas ne pas soutenir le fils d’un ami personnel et d’un ami de la France. Il reconnaissait donc lui aussi que c’est « dans la famille ». Quelle famille! Dans la famille les hommes, nés pour dominer les autres, insulter l’intelligence des autres, traiter les autres comme des abrutis…! Or, précisément, de qui, de quelle période héritons-nous cette notion, cette théorie de « la race des vainqueurs », des hommes forts? C’est en vain qu’on nous parle de démocratie, d’élections…que l’on baptise même notre régime du nom de République. Comme sur un palimpseste, on écrit, à chaque période, un texte qui se veut nouveau sur un vieux parchemin dont le texte ancien, sciemment ou par paresse de l’esprit, mal gratté, transparaît toujours. Ce n’est pas seulement le pouvoir togolais qui écrit ce texte prétendument nouveau, ni les puissances étrangères qui interviennent dans notre vie politique, mais, malheureusement, par manque d’imagination, certainement, nos leaders de l’opposition également. À défaut de déchirer le parchemin ancien et de le remplacer par un autre, ne pourrait-on pas le gratter à fond pour y effacer complètement le texte ancien ? Du reste, les hommes de la prétendue « race des vainqueurs » souffrent tout particulièrement d’un mal: un autisme dans sa forme la plus aiguë, la plus dangereuse qui n’admet pas que les autres, qui sont aussi des hommes, puissent jamais les vaincre. Ce n’est en aucun cas avec de tels hommes que nous pourrions construire du neuf au Togo. Jésus ne recommande-t-il pas de ne pas mettre du vin nouveau dans une vieille outre et de ne pas coudre une pièce nouvelle sur un vieux vêtement? Le personnage central du roman d’Isabel Allende, Esteban Trueba , lucide en dehors du domaine dans lequel il est autiste, comprend et exprime très bien la chose :

« Le jour où nous ne pouvons plus mettre la main sur les urnes avant le décompte des voix, nous sommes foutus!  ».

Or au Togo, on avait cru ce jour arrivé en 2005, à la mort d’Eyadema. Erreur : si ce régime ne peut voler les urnes, les bourrer de bulletins pré-votés qui lui sont favorables avant le décompte des voix, il dispose d’armes, de munitions, de bombes, de machettes, de flèches pour parvenir à ses fins. Le monde entier le sait. Et, puisque tout est à lui, il possède aussi argent, postes à offrir à tous ceux qui acceptent de le servir. Il a tout acheté…non seulement aux Togolais, mais aussi aux puissances étrangères (silence, complaisance, complicité et même protection…), aux hommes et aux femmes dans le monde dont il garantit les intérêts au Togo et en Afrique.

Rendre à César ce qui est César, au Togo, si César c’était Gnassingbé, reviendrait à dire : lui rendre ou lui reconnaître( ne l’a-t-il pas et n’en use-t-il pas déjà? ) le droit d’organiser des élections gagnées d’avance, d’assassiner, de massacrer ceux qui s’opposent à son pouvoir, de verser le sang de ses concitoyens, d’acheter ce qui ne se vend pas, d’exclure des députés d’une assemblée dite nationale, bref cela signifierait pour les Togolais : assister résignés et impuissants à tous les abus d’un pouvoir totalitaire.

Et pourquoi ne rendrait-on pas toutes ces prérogatives à tous ceux qui voudraient être César, aujourd’hui, non seulement à Rome, mais aussi à Moscou, à Berlin, à Paris, à Washington, à Damas…? Qui me convaincra qu’il n’y en a jamais eu et qu’il n’y en aura jamais?

Mais, je reviens à ceci : au moins nous Togolais, ne pourrons-nous pas cesser de lui vendre quoi  ce soit, de notre liberté, de notre conscience, de notre force de caractère si nous en avons, pour quoi que soit : argent, postes, carrières, titres…? Ne pourrons-nous pas cesser d’emprunter « la route panaméricaine » qui mène droit à nos échecs ? Ce ne sera peut-être pas suffisant pour  renverser le régime tout de suite, mais ce sera au moins le début d’un mouvement pour rendre au Togo ce qui est au Togo, les valeurs de la République, et aux Togolais ce qui est aux Togolais, la dignité de citoyens et d’hommes. C’est à ces valeurs que nous aspirons ardemment depuis longtemps. C’est pour elles que nous nous battons, que nous avons déjà fait beaucoup de sacrifices.

Sénouvo Agbota ZINSOU

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