La chaise vide, le criminel, et l’homme qui a dit le mot [Par Laala Bechetoula]

0

Commençons par l’image, puisqu’elle dit tout avant que personne n’ait ouvert la bouche. À l’Assemblée générale de l’ONU, cette semaine, le président palestinien s’est adressé au monde par écran interposé — les États-Unis lui ont refusé un visa, ce qui est une manière élégante, administrative, d’interdire à un peuple de parler de sa propre mort. Pendant ce temps, l’homme sous mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale entrait dans la salle en personne, la tête haute, protégé par la puissance qui refuse de voir la justice. Ce n’est pas de l’ironie. C’est l’architecture de l’impunité : la victime est confinée dans un flux vidéo, le suspect a un fauteuil, un micro, et quarante minutes.

Il faut rendre cette justice aux faits : quand Benyamin Netanyahou a pris la parole, une grande partie de la salle s’est levée et est sortie avant même qu’il commence. Des dizaines de délégations. On a rarement vu une assemblée d’États voter ainsi, sans bulletin, avec ses pieds. Ceux qui restaient ont eu droit au spectacle complet : les accusations de génocide ne seraient pas seulement fausses, elles seraient «la plus grande escroquerie du siècle». Les partants furent promus «lâches moraux». Et le maire de New York, Zohran Mamdani — élu, donc, par les New-Yorkais, ce qui dans certaines capitales passe encore pour un délit — reçut son «shame on you». Le maire de New York n’est pas le sujet. Il est simplement la dernière cible d’une méthode.

Restons un instant dans l’arithmétique du mensonge, puisque l’accusé a choisi le chiffre comme terrain.

Gaza, bilan du ministère de la Santé, début septembre 2026 : 73 662 morts, 174 627 blessés. Ajoutez les quelque dix mille corps que personne n’a encore extraits des gravats — le déblaiement n’a pas commencé — et l’ONU elle-même redoute un total qui approcherait les cent mille. Presque 90% des infrastructures civiles détruites ; soixante-dix milliards de dollars de reconstruction, prix d’un monde qu’on aura d’abord réduit en poussière. Et l’argument massue de ceux qui disent «la guerre est finie» : depuis le cessez-le-feu du 10 octobre 2025, plus de mille Palestiniens — mille quatre cent quatre-vingt-quatorze au dernier décompte — ont encore été tués, tandis que la nourriture, les médicaments et le matériel de shelter restent bloqués pour deux millions et demi d’êtres humains. Une «escroquerie», donc. Soixante-seize mille fois, la même escroquerie, avec des noms, des dates de naissance, parfois des certificats que le ministère ne parvient plus à délivrer faute de papier, d’encre, de bâtiment.

Une escroquerie qui aurait, paraît-il, nécessité la complicité de la Commission d’enquête des Nations unies, des organisations de défense des droits humains, des universitaires spécialistes du droit des génocides — et, la semaine dernière, d’une salle d’Assemblée générale qui s’est vidée. Autant de complices. Quand le mensonge exige une conspiration de cette taille, ce n’est plus un mensonge : c’est une théologie.

À ce podium, Donald Trump a apporté la version impériale du procédé. Trente-huit minutes de discours ; une seule mention d’Israël. On notera l’économie du genre : le président qui a reconnu Jérusalem, tué l’accord sur le nucléaire iranien et promis de faire de Gaza une «Riviera» a trouvé le moyen de ne presque rien dire sur le seul sujet qui empoisonnait la salle. Il s’est montré beaucoup plus bavard sur la Cour pénale internationale, qu’il a sommé tous les États membres de quitter sur-le-champ — une «institution voyou». Le raisonnement est limpide et mérite d’être écrit noir sur blanc, car il est la doctrine de l’époque : le droit international est légitime quand il incarcère les faibles ; dès qu’il s’intéresse aux forts, il devient une voyoucratie. On retire alors ses contributions, on coupe les visas, on déclare l’institution «inutile» — puis on lui remet un chèque de gratitude pour vingt points de «plan de paix» dont le compte bancaire humanitaire est resté, nous dit-on, vide. L’impunité n’est plus un état de fait ; c’est un programme, doté, présenté, plaidé.

Et Nasser Bourita ? Le ministre marocain des Affaires étrangères a parlé, beaucoup : du Sahara, des groupes armés, de la candidature du Royaume au Conseil de sécurité — et, en traversée obligée, d’un cessez-le-feu et d’une aide humanitaire pour Gaza. Qu’on ne lui fasse pas dire ce qu’il n’a pas dit : il a prononcé les mots humanitaires. Mais il y a une distance, que le protocole ne mesure pas, entre demander de l’aide pour les mourants et cesser de serrer la main de ceux qui les tuent. Le Maroc a normalisé avec Israël, signé les accords d’Abraham, ouvert ses cieux et ses marchés — et vient ensuite demander, à New York, un siège de juge parmi les juges du droit. On ne plaide pas pour la protection des civils le matin et on ne contresigne pas la normalisation l’après-midi sans que quelqu’un, quelque part, remarque l’écart. La chaise de Rabat à l’ONU n’était pas vide. C’est peut-être pire : elle était occupée, et bien polie.

Vient alors l’homme qui a dit le mot — et ce qui le distingue n’est pas la vertu, c’est la facture.

Pedro Sánchez est monté à la tribune de la 81e Assemblée générale et a réaffirmé la condamnation «non équivoque» de l’Espagne contre «le génocide que Netanyahou continue de perpétrer à Gaza». Il a nommé le mécanisme du déni mieux que tous les éditorialistes : on commence par questionner les règles, puis on les enfreint, puis on coupe les financements, puis on s’étonne que l’édifice vacille — un démantèlement planifié du multilatéralisme. Et il a payé. Ce détail est essentiel, car il sépare la rhétorique du courage : l’Espagne a rendu permanent par décret-loi son embargo sur les armes, interdit l’accostage aux navires qui ravitaillent l’armée israélienne, fermé son espace aérien au matériel militaire destiné à Gaza, banni les responsables présumés de crimes, boycotté les produits des colonies, reconnu l’État palestinien et promis 150 millions d’euros d’aide. La réponse ne s’est pas fait attendre : M. Netanyahou l’a comparé à l’Inquisition, et Madrid a rappelé son ambassadeur. Accuser d’antisémitisme celui qui dénonce un génocide est le dernier tour de passe-passe d’une propagande à court d’arguments : quand on ne peut plus répondre au fait, on répond au faciès.

Voici donc le réquisitoire, et qu’on ne le prenne pas pour une colère — c’est un inventaire.

Contre M. Netanyahou et son gouvernement, qui massacrent, affament, puis déclarent «escroquerie» le constat de leurs victimes, avec la méthode de l’incendiaire qui porte plainte contre l’odeur de fumée. Contre M. Trump, qui transforme l’ONU en scène de sa légende personnelle, arme le déni, met la justice internationale au banc des accusés et prétend régler un génocide par un comité bancaire au compte vide. Contre ceux qui normalisent, temporisent et rêvent de siéger parmi les arbitres sans jamais vouloir payer le prix moral de l’arbitrage.

Et pour M. Sánchez, la gratitude doit être politique, pas sentimentale. Il a dit ce que tout le monde voit — mais surtout, il a accepté ce que tout le monde évite : la facture. Sa formule mérite de survivre au discours : il y a «des causes qui méritent qu’on se batte, même si les gagner ne dépend pas de nous seuls». C’est exactement ce que les puissants de cette semaine ont refusé d’entendre : qu’on peut perdre en se battant, et qu’on perd infiniment plus en ne se battant pas.

L’Histoire, qui est une comptable sans humour, ne retiendra ni les vingt points du «Conseil de la paix», ni les trente-huit minutes, ni la chasse aux visas. Elle retiendra trois choses : qui a massacré, qui a applaudi — et qui, dans une salle où le président palestinien n’avait même pas le droit d’entrer, a eu la décence glaciale de dire le mot juste.

Le seul mensonge dans cette salle, jeudi, est celui qui a été prononcé depuis la tribune — par un homme en costume, devant une assemblée qui a eu la dignité de se vider avant qu’il ait fini de parler.

Laala Bechetoula

Partager

Laisser une réponse