Moscou vote l’envoi de troupes « en Ukraine » : le jeu gagnant de Poutine

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En 48 heures, tout Le Parlement de Crimée sous bonne garde a été plié. Moins d’une semaine après le changement de pouvoir à Kiev qu’il n’a pas apprécié, Vladimir Poutine a pris le contrôle de la Crimée, une République autonome au sein de l’Ukraine, jugée stratégique pour les intérêts russes. Et il n’en bougera pas.

Samedi, il a poussé son avantage plus loin : il a fait voter par le Parlement russe, à l’unanimité, une résolution autorisant l’envoi de troupes « en Ukraine », sans que l’on sache s’il s’agit seulement d’entériner l’occupation de la Crimée, ou d’aller plus loin, comme pourraient le suggérer les incidents qui se sont produits samedi à Donetsk, lors de manifestations pro-russes.

Ou cette scène à Kharkov, dans l’Est de l’Ukraine, où a eu lieu cette scène audacieuse de remplacement de drapeaux !

S’il décidait d’aller plus loin en Ukraine, Poutine prendrait un risque majeur, non pas tant militairement car il n’a pas grand monde en face, mais politiquement et sans doute économiquement.

Le Président russe est un calculateur froid. Il sait que les Etats-Unis ou l’Union européenne ne vont pas intervenir militairement pour le déloger de Crimée. Il sait que l’Ukraine n’en a pas les moyens. Et que le monde actuel ne peut rien, en particulier pas les Nations Unies, contre le fait accompli.

Le précédent de la Géorgie le conforte : malgré les gesticulations de Nicolas Sarkozy en 2008, la Russie occupe toujours, six ans plus tard, l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie, deux régions géorgiennes à majorité russe. Les frontières ont bougé sans le dire, et les Européens se sont écrasés.

La réaction de Barack Obama, vendredi soir, peut effectivement conforter Poutine dans cette certitude : le président des Etats-Unis a mis en garde Moscou contre une action armée contre l’Ukraine, comme si celle-ci n’avait pas encore commencé.

Une manière de considérer la Crimée comme un cas à part, et que la véritable « ligne rouge », si tant est que cette formule soit encore crédible après la volte-face américaine sur les armes chimiques en Syrie l’an dernier, serait une intervention dans la partie orientale de l’Ukraine, ou tout simplement dans l’Ukraine pre-rattachement de la Crimée en 1954.

Et que dire du silence radio enregistré à Bruxelles et dans les principales capitales, Paris se contentant d’appeler à une « solution diplomatique » qui n’est guère sur la table. [Les ministres des Affaires étrangères de l’UE se retrouveront lundi midi à Bruxelles, le sentiment d’urgence n’est pas au rendez-vous]

Un scénario efficace

Le scénario de la conquête de la Crimée est un formidable cas d’école.

Dès le changement de pouvoir à Kiev la semaine dernière, que Moscou et ses organes de propagande assimilent à un « coup d’Etat fasciste », l’agitation commence au sein de la majorité russophone de Crimée (les deux tiers des 2 millions d’habitants de la péninsule) ;

Jeudi, des « hommes armés » prennent le contrôle du siège du gouvernement et du Parlement de Simferopol, la capitale de la Crimée, et hissent le drapeau russe ;

Vendredi, des soldats professionnels « non identifés » prennent le contrôle des aéroports et ports de la région, installent des postes frontières, patrouillent dans les rues… L’espace aérien est clos, les communications internet coupées. Très vite, on comprend qu’il s’agit de soldats russes, qui recoivent des renforts de Russie.

Samedi, le nouveau Premier ministre de Crimée, Sergei Aksyonov, un homme politique pro-russe nommé la veille, annonce un référendum pour le 30 mars sur le statut de la région autonome (dont l’issue ne fait pas de doute), et demande à Poutine d’« aider à maintenir l’ordre ».

En 48 heures, la Russie, qui disposait déjà de forces armées en Crimée du fait de son accord avec l’Ukraine pour l’utilisation du port de Sebastopol par sa flotte de la mer noire, a donc pris le contrôle intégral de la Crimée, bénéficiant de l’accueil enthousiaste de la majorité de ses habitants d’origine russe.

Poutine s’assoit sur les mises en gardes occidentales

Sans le proclamer publiquement, Vladimir Poutine s’est assis sur les mises en garde occidentales à respecter « l’intégrité territoriale » de l’Ukraine. Et a montré, à la fois en accueillant sur son sol le Président ukrainien déchu Viktor Ianoukovitch, et en agissant sans la moindre hésitation en Crimée, qu’il entendait rester maître du jeu dans sa « zone d’influence » post-soviétique.

Reste le nouveau pouvoir de Kiev qui doit aujourd’hui se débrouiller avec un héritage désastreux, une légitimité qui n’est pas admise par tous les Ukrainiens, des caisses vides, et un voisin plus que menaçant.

Et des puissances occidentales bien démunies dans un tel contexte. Ni les Etats-Unis, ni l’Union européenne ne s’embarqueront dans une nouvelle « guerre de Crimée » contre la Russie, 160 ans après la tristement célèbre guerre qui coûta la vie, entre autre, à 90 000 Français !

La réaction restera donc largement diplomatique, avec le risque de voir naître une nouvelle « guerre froide » entre un Occident fragilisé et une Russie plus forte. Une guerre froide qui ne ressemblera pas à la précédente, sans les mêmes enjeux idéologiques et planétaires, dans un monde devenu multipolaire, mais qui plombe la partie orientale de l’Europe pour longtemps.

Au moins, les Occidentaux tenteront-ils de conforter le pouvoir ukrainien, ne serait-ce qu’économiquement. Mais la facture sera lourde, trop lourde sans doute, tant l’Ukraine est exsangue, et en grande partie dépendante de son voisin russe jusqu’ici. C’est ce que vont évaluer les experts du FMI attendus lundi à Kiev.

C’est un sacré défi qu’a lancé Vladimir Poutine aux Occidentaux dès le mois de novembre, en imposant à Ianoukovitch de renoncer à signer l’Accord d’association avec l’Union européenne. Jusqu’ici, même lorsqu’il a semblé perdre la partie, il a trouvé le moyen de rebondir et de coincer ses adversaires.

La non-guerre de Crimée conforte le Tsar russe de ce début de XXI° siècle. Il a la détermination, les moyens, et le cynisme qui manquent à ses adversaires. A moins qu’il ne pousse son avantage trop loin.

Pierre Haski

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