L’obstination Gnassingbé !

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  Alors que Ahoomey-Zunu monte au créneau pour clamer qu’il n’y a pas de crise au Togo et que Gilbert Bawara déclare à qui veut l’entendre que le mouvement de désobéissance civile en cours ne pourra pas s’amplifier, tous les deux n’étant ni sourds, ni frappés de cécité et tous les deux sur ordre de leur maître tout-puissant et obstiné, alors que notre Assemblée nationale» ( ce n’est donc pas une Assemblée Mouton comme celle dont je parlais dans mon dernier article  ) désigne les membres de la CENI, des partis ou regroupements de partis, des personnalités de l’opposition ou proches de l’opposition, bien intentionnées, je veux croire, proposent des solutions pour sortir de la crise.

Il n’y a donc déjà pas une lecture concordante entre Gnassingbé et ses partisans d’une part et l’opposition et la société civile dont se réclame par exemple le GRAD de Victor Alipui, d’autre part. Cependant, le pouvoir, comme si tout était normal, ou voulant se persuader que tout est normal et par-là, persuader le monde que tout est normal, continue de préparer les élections législatives, locales….Comment appelle-t-on une telle attitude? Tout le monde s’accordera pour dire que c’est de l’obstination pure et simple. A juste titre, Agbéyomé Kodjo, au nom de son parti OBUTS parle d’entêtement.

Des propositions qui sont faites çà et là, pour sortir de la crise, par ceux qui la voient et  par ceux qui l’entendent crier, ceux qui la vivent, non seulement dans la rue, mais aussi dans les maisons,  les quartiers, les marchés, les ateliers, les bureaux, les hameaux…bref ceux qui se situent sous un autre angle de vue que celui du RPT-UNIR, ou de la défense par tous les moyens du pouvoir Gnassingbé, que peut-on retenir?

En ce qui me concerne, la question que je me suis posée en les lisant, sans nullement vouloir diminuer le mérite de ceux qui les font, est de savoir ce qu’elles ont de neuf par rapport à toutes celles qui par le passé, avaient été faites au pouvoir. Il m’est apparu ceci : si Gnassingbé se sent vraiment acculé ( il ne l’avoue pas encore si on s’en tient aux déclarations et aux actes de ses lieutenants ), soit il fera semblant de les accepter ou simplement il s’en saisira comme prétexte pour rencontrer ceux qui font ces propositions avec l’intention bien arrêtée de les vider de leur vrai sens, c’est-à-dire d’en élaguer tout ce qui signifierait  un abandon d’une partie de ses prérogatives actuelles, soit il les interprétera comme un simple moyen trouvé par ses auteurs, une voie détournée pour avoir ce qu’il a toujours  su habilement offrir aux opposants pour qu’ils se tiennent tranquilles  et le laissent, lui à son tour, continuer à jouir tranquillement de son pouvoir. Dans tous les cas, propositions ou pas propositions, ceux qui se réclament de l’opposition ou en sont proches, des plus radicaux ou aux plus  modérés, selon l’habitude ( si ce n’est encore une manœuvre insidieuse du système ) que nous avons prise, à tort ou à raison, de les distinguer,  parviendront-ils à leurs fins, à savoir l’organisation d’élections véritables au Togo, pour la première fois depuis 1963 et l’avènement de la démocratie  et de l’État de Droit?  Je suppose que des six millions de Togolais, nous serons au moins plus de cinq millions à répondre à cette question avec scepticisme. À quelques nuances près, peut-être.

Alors, au lieu de dresser une liste de propositions ( ce n’est pas le principe que je critique, mais son utilité et sa portée réelle ), je me demande si les responsables togolais ne devraient pas plutôt se poser la question de savoir comment guérir Gnassingbé de son obstination.

La principale de ces propositions, leur clé, si l’on veut, est indubitablement l’ouverture d’un dialogue entre le pouvoir d’une part et les partis d’opposition et les représentants de la société civile d’autre part.

D’accord, à moins d’user du langage des armes, rien ne peut se faire si les Togolais ne se parlent, s’il n’y a pas de dialogue entre eux.

Mais, alors, il faudra créer un autre champ sémantique à cette notion de dialogue, bien différent de celui que nous avons connu jusqu’à ce jour. La simple identification des partenaires du dialogue ( RPT, partis de l’opposition, société civile, observateurs ou facilitateurs étrangers…) me semble bien insuffisante. Or, on ne trouve rien d’autre sur les différentes listes de propositions rendues publiques. Il est vrai que OBUTS évoque la religion ou même Dieu ( la présence de Dieu, l’œil de Dieu, la main de Dieu…). Je ne doute pas que le peuple togolais tout entier croie en Dieu, craigne Dieu. Mais il faudra, pour  remonter si haut, que nous empruntions tous le même escalier, la même échelle, si l’on veut, comme celle de Jacob dans l’Ancien Testament. La Commission Vérité-Justice-Réconciliation confiée à la direction d’un évêque, donc d’un homme de Dieu ( l’expression est biblique ), le fonctionnement et les résultats jusqu’ici obtenus par cette commission, ne nous permettent pas de penser que l’échelle choisie pour atteindre l’au-delà soit identique pour tous les citoyens togolais et que par conséquent, une fois montés sur ce mont Sinaï, comme Moise ( si toutefois nous y montions) nous pourrions tous descendre de là, sur terre, puisque c’est sur terre que cela se passe, avec la même table de lois, sacrées pour tous, acceptées par tous et applicables pour tous. Il s’agit donc bien de TOUS et non de quelques individus, ou de quelques groupes d’individus, antagonistes, mal intégrés dans un ensemble national.

OBUTS fait bien de parler de notre vivre en commun. Or, le problème togolais est que c’est bien des individus ou  des groupes d’individus qui ont chacun leurs intérêts, leur territoire à défendre qui sont en présence.

Examinant les «nouvelles» propositions présentées çà et là, si nous sommes honnêtes ( je veux dire intellectuellement ), nous pourrons les confier à un groupe d’experts pour un travail purement technique d’analyse, de comparaison, d’examen de l’intertextualité : que disent-elles ensemble? Que disent-elles de différent les unes par rapport aux autres? Et que disent-elles, que les autres textes, instruments proposés comme bases de dialogue entre Togolais, que l’on pourrait considérer comme dépassés, n’aient pas déjà dit? A moins que ce soit le contexte qui change, ou les circonstances de leur rédaction, ou encore la forme que leurs auteurs leur donnent.

Un tel travail aura un seul but : savoir pourquoi ces textes, peut-être un monticule de papiers, ajoutés à ceux des constitutions (car nous en avons eu tant que nous nous y perdions), des lois etc. ne nous aient jamais sortis de la crise.

Je tâche d’éviter, autant que possible, les raccourcis. Mais, le plus grand raccourci du Togo, celui dont souffrent les Togolais, n’est-ce pas la conception que les Gnassingbé ont du pouvoir? Il leur appartient, un point, c’est tout. Et de cette idée, ce n’est pas un texte, ce ne sont pas des textes, anciens ou nouveaux qui les  guériraient. Le pouvoir est leur âme, pour paraphraser l’évangile. Que donnerait-on à un Gnassingbé, en échange de son âme, c’est-à-dire de son pouvoir? Ou encore, donnez tout à un Gnassingbé il l’acceptera, mais si en retour vous lui demandez son pouvoir, il mourra ou il vous tuera. Pour sauver son âme.

J’en arrive presque à donner raison à ceux de nos concitoyens qui se sont sagement rendus à cette évidence, des hommes comme Koffigoh, Edem Kodjo, Agboyibo, Gilchrist Olympio qui ont compris qu’il n’y a rien à faire sur ce plan:  certains ont eu leur tour  de Primature. Ils ne peuvent rien obtenir de plus au Togo des Gnassinbgé. Le cas Gilchrist est différent,   mais c’est à la même réalité qu’il s’est vu confronté et comme son objectif à lui n’est pas d’être premier ministre, il s’est créé une mission ou plutôt une fiction : incarner le rôle de l’homme qui est au-dessus d’un premier ministre et même d’un président. Gnassingbé le lui a concédé, à condition qu’il demeure dans ce rôle fictif, sinon illusoire. Une illusion n’a jamais gêné personne. Une ombre qui suit ou qui précède n’a jamais effrayé que les faibles d’esprit.

Moi, je créerais bien une fiction pour exprimer ma pensée. Supposons qu’un jour ou une nuit, Gnassingbé rêve qu’il a perdu le pouvoir. Il est saisi de panique, s’agite, gesticule, se cogne la tête contre le mur, a un accès de fièvre et de diarrhée, tremble, se jette contre tout ce qui est en face de lui, écume comme un épileptique, remue ciel et terre, court par-ci, par-là, massacre tout sur son passage ( là, ce n’est pas tout à fait de la fiction ), puis on le réveille et il se rend compte qu’il s’agit d’un cauchemar. Il pousse un soupir de soulagement et tout le Togo respire ( du moins le croit-il ). Vous dites que cette fiction n’a aucun référent réel? Je vous aurais donné raison si des images de ce genre de comportement ubuesque dans les années 90, 91, 92, 93, 98, 2005, 2007, 2010 ne défilaient dans mon esprit, ne me hantaient. Au fond, n’est-ce pas ce que nous avons fait plusieurs années de suite? Créer l’atmosphère de cette perte du pouvoir aux Gnassingbé, père ou fils et compagnie, puis, devant les dégâts, les désastres souvent inutiles causés, les réveiller nous-mêmes avec une douce musique de dialogue et leur dire :«Ce n’était qu’un mauvais rêve, Monsieur le Président. C’est passé!»

Dans les différents textes proposés, une notion revient souvent : celle d’apaisement. Qui croyez-vous que l’on cherche à apaiser? Eh bien, aussi paradoxal et aussi absurde que cela puisse paraître, ce n’est pas le peuple togolais meurtri, bafoué, piétiné dans son corps et dans son âme, dans ses droits et dans sa vie quotidienne. C’est Gnassingbé, la «victime», qui n’est apaisé que par la pleine possession du pouvoir. Et, sur ce plan, ce ne sont pas seulement les Togolais qui ont cette conception de l’apaisement au Togo, mais c’est aussi des personnalités étrangères, des représentants d’institutions internationales, africaines, des hommes comme Chirac, Obasanjo, Sarkozy, Compaoré… Si nous les écoutons, nous les entendrons nous dire : « Attention, si vous faites vivre à Gnassingbé le cauchemar de la perte de son pouvoir, vous n’aurez aucun apaisement au Togo ». Voilà pourquoi la résolution d’une crise provenant d’une obstination elle-même basée sur une conception si courte du pouvoir devient si compliquée.

Mais, ceux qui proposent de former un gouvernement ( de transition, d’union…de tout ce qu’on veut ) avec un premier ministre qui partagerait les prérogatives de l’exécutif avec le Chef de l’État ( lequel?) peuvent toujours essayer de mettre en application leur idée. Nous verrons jusqu’où cela peut aller.

Seulement, moi, ce n’est pas ce que j’ai compris en attendant la foule des manifestants du CST et du Collectif Arc-en-Ciel crier :« Faure Gnassingbé, démission!»

«Le bons sens, écrit Descartes, est la chose au monde la mieux partagée.» Toutes les propositions, anciennes, nouvelles et même futures   pour sortir de la crise relèvent du bon sens des Togolais qui veulent vivre ensemble. Mais, l’obstination des Gnassingbé et de leur entourage est simplement hors du bon sens. Je souhaite que l’on me prouve le contraire.

Assemblée constituante, oui! Et même gouvernement de transition, oui. Mais quand? Avant, ou après la démission de Gnassingbé? Ou pendant son règne? Victor Alipui dit, bien sagement, que c’est au peuple togolais souverain de décider en dernier ressort. Mais le peuple, comment s’exprimera-t-il? Le laissera-t-on parler librement? Et le pouvoir autiste Gnassingbé l’écoute-t-il quand il parle?

Sénouvo Agbota ZINSOU

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