L’exil, face et profil

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Un gros naïf m’a récemment interpellé pour me dire que mon exil  ne m’a rien appris. Je voudrais le rassurer que mes quatorze ans d’exil au Bénin, en Hollande et en Guinée, m’ont appris qu’il ne faut jamais partir en exil ! Comme toutes les règles de ce monde ont au moins une exception, dans le ca d’espèce, l’exil n’est vraiment utile que si l’exilé est parti chercher, hors de son pays, les voies et moyens pour libérer son propre pays de la tyrannie ou de l’occupation étrangère. C’est le sens de l’exil éphémère du Général DE GAULE à LONDRES, ou très longue de PAUL KAGAME en OUGANDA…

« Il n’y a pas de douleur plus grande que la perte de sa terre natale ». C’est Euripide qui l’a dit, treize siècles avant Jésus Christ ! Ceci est valable pour les vivants, mais aussi pour les morts. En ce qui concerne les morts, l’exil de Sylvanus  Olympio, (assassiné depuis le 13 janvier 1963, et enterré au Benin, dans une tombe anonyme et un cimetière anonyme) doit être particulièrement douloureux. J’ai interpellé plus d’une vingtaine  de fois  le peuple Togolais sur ce cas, mais, ni les prétendus défenseurs des droits de l’Homme, ni les politiques, ni la famille ne m’ont pas écouté. J’y reviens.

L’exil a plusieurs facettes, et ceux qui vont en exil peuvent être classés en plusieurs catégories :

Les refugiés politiques ;

Les refugiés économiques et socio-économiques ;

Les refugiés massifs des catastrophes naturelles des guerres.

L’exil politique est l’exil le plus structuré, le plus officialisé, le mieux protégé et le plus médiatisé. Le Général  DE GAULE, la Reine Béatrice des Pays-Bas, Alpha Condé de Guinée,  Gilchrist olympio du Togo, Kwame Nkrumah du Ghana et des milliers et milliers d’hommes et de femmes ont été contraints de s’exiler, dans des pays voisins ou lointains, pour des raisons politiques ou politico-guerrières.

Ainsi, le Général DE GAULE s’est refugié à Londres pour préparer la reconquête de la France occupée par les nazis ; Paul KAGAME et les Tutsi s’étaient refugiés en Ouganda et ont formé une Armée pour revenir  conquérir le pouvoir à KIGALI ; la majorité des intellectuels guinéens sont partis en exil  sous le règne sanglant de Sékou TOURE …

L’exil de guerre est massif, non discriminé,  dramatique et est, le plus souvent relativement court, le temps que durera la guerre. L’exemple poignant et brûlant est la Syrie, avec une guerre civile qui a jeté dans les pays voisins, près de un million de refugiés,  en dix-huit mois de conflits…

L’exil socio-économique est connu aussi depuis des siècles. L’exemple le plus frappant est l’exil des Italiens, au 19ème siècle, par millions, aux Etats Unis d’Amérique, chassés de leur pays par la misère…

Au-delà toutes ces classifications, un exilé est un exilé. Il souffre de ce que les psychologues appellent « le syndrome du placenta » : là où, le jour de votre venue au monde, le placenta est tombé avec vous, vous avez une envie folle et irrésistible de retrouver ce lieu ; c’est pourquoi tous les exilés du monde aspirent à rentrer le plus tôt possible, au bercail, dès que la cause de l’exil disparait…

Les premiers à rentrer au pays sont les exilés politiques, dès que la  situation politique se décante dans leur pays, surtout si ces exilés avaient une situation professionnelle florissante,  avant de quitter leur pays d’origine. D’autres tardent à rentrer pour des raisons familiales (enfants en scolarisation, mariage…), des raisons professionnelles (nouvel emploi dans le pays d’accueil, retraite relativement convenable, lendemains professionnels incertains au pays etc…)

Ceux qui tardent à rentrer sont les refugiés socio-économiques. Ils ont trouvé un nouveau job prometteur et une situation socio-économique favorable dans le pays d’accueil et c’est plus intelligent de garder ce statut, surtout si on peut se rendre en vacances, sans crainte, dans son pays natal.

A côté de ces groupes de refugiés et d’exilés, il y a une catégorie de cas dramatiques que nous appelons les « refugiés hiatus » : ce sont ceux qui ne peuvent pas rentrer au pays par crainte d’y trouver la misère  (boulots perdus et impossible d’en retrouver au pays, âge avancé sans possibilité de retrouver la retraite), et qui, en même temps, n’ont pas une bonne situation dans le pays d’accueil…

Enfin, le cas le plus dramatique (terriblement dramatique) est celui des exilés et refugiés de guerre.

Après la fin de la guerre civile en Syrie par exemple, tous ces millions d’exilés  vont rentrer au pays, pour ne retrouver que des ruines partout, des morts, des cimetières et leurs maisons rasées. L’exil est en général court (un à cinq ou six ans) mais amer, terriblement amer…

Au Togo, l’histoire des exilés a commencé en 1958 après les élections législatives de cette année –là, qui ont vu la large victoire du CUT  (Comité  de l’Unité Togolaise) et de la JUVENTO,  sur le parti du Progrès, de Nicolas Grunistzky. Le grand gagnant de ce scrutin fut Mr Sylvanus Olympio, qui, avec ses alliés de la Juvento (Mr Anani SANTOS notamment)  obtinrent l’Indépendance pour le Togo, le 27 Avril 1960.

L’espoir était permis pour le jeune état, mais très vite, le pays s’enflamma. Les togolais n’avaient rien compris à la démocratie et se déchirèrent sur d’inutiles questions d’appartenance à tel ou tel parti. Les militants du CUT  traitaient les militants des partis d’opposition comme de la merde ! Une des expressions favorites de ces moments là était « Il sent le Progrès », entendez, le parti du Progrès ! Puis c’est la chasse à l’homme, la destruction des biens mobiliers et immobiliers… et les premiers exilés et embastillés. Le pire arriva en 1961, quand, lors d’une séance plénière à l’Assemblée Nationale, les députés de l’opposition (les malheureux n’étaient que sept, sur un parlement de 47 députés au total) furent tabassés et chassés de l’hémicycle !…l’Assemblée devint monocolore et Sylvanus Olympio,  Président de la République, devint un dictateur mégalomane et le CUT, un parti Unique,  puisque même son allié, la Juvento , fut vouée aux gémonies,  et son leader, Anani SANTOS  et ses partisans contraints à l’exil ou a la clandestinité. Les plus célèbres exilés de ces moments-là furent  Nicolas Grunitzky au Bénin, Antoine Meatchi au Ghana. Dès lors, tout était fin pour le levé de rideau de la tragédie togolaise. Sylvanus Olympio fut assassiné le 13 janvier 1963, et les premiers exilés après sa mort, furent ses propres enfants, Gilchrist et Bonito Olympio. Théophile Mally, son Ministre de l’Intérieur s’exila au Nigeria. Cet assassinat a plombé la vie politique togolaise jusqu’à ce jour !

La troisième vague de refugiés survient en 1967-1968, avec le groupe des Me Noé KUTUKLI et Me KOUASSIGAN, accusés de complot. Mais, la ligne rouge fut franchie dès le processus  de démocratisation déclenchée le 5 Octobre 1990.Le siège de la primature, le 3 décembre 1991 (et la capture du Premier Ministre Koffigoh) provoqua la mort de 102 militaires (les militaires assaillants et défenseurs de la primature). Puis, ce fut l’escalade des massacres et des tueries, avec celle de  Fléau JARDIN, en 1993, qui envoyèrent, en 24 heures, 200.000 de nos compatriotes au Bénin et au Ghana ! Puis ce furent pratiquement tous les pays africains européens et américains qui accueillirent les refugiés togolais. Beaucoup ne sont toujours pas revenus, pour les raisons évoquées plus haut, et par peur pour leur sécurité (surtout les refugiés militaires)…

L’exil, pour moi, n’a pas été ce que les autres exilés ont connu, puisque j’ai repris du service  comme agent secret dès que je suis parti hors du pays. J’ai lu plus d’une douzaine de livres écrits par des anciens espions dont certains ont même désigné le nom des agence pour lesquelles ils ont travaillé. Le tocard qui m’a interpellé, s’il n’est pas trop « bêbête », n’a qu’à aller sur toile, et il peut lire aussi ces bouquins. Il ne trouvera aucune « carte de visite » d’un agent dans ces livres, pas plus qu’aucun tocard ne peut avoir ma « carte de visite » d’agent secret à se mettre sous les yeux.

Ma vie d’espion  a été tellement excitante que si c’était à refaire, je le referai  volontiers. Je suis dans ma 66e année et pour moi, l’exil est derrière moi. Si par malheur le Togo connait dans les prochaines années, une guerre civile, je serai aussi armé, et du côté des futurs vainqueurs de préférence. Si par malheur, le Togo tout entier brûle demain, je serai dans les flammes, préférant mourir que d’aller encore en exil. Tu vois bien, tocard, que l’exil m’a servi à ne plus jamais aller en exil?

Dr. IHOU 

Ancien Ministre de la Santé et de la Population,   Consultant en géopolitique et stratégie sécuritaire.

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