L’Élysée exige …et les chiens se taisent

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Je ne suis pas un fervent adepte de la tragédie et, au théâtre, certaines scènes trop sérieuses et un certain tragique poussé à l’extrême ont plutôt tendance à me faire rire. Parmi les quelques rares fois où j’ai été ému par des scènes tragiques, il y a eu celle, en 1977 où j’ai assisté, au Festival des Arts et de la Culture Négro-africains de Lagos, à une pièce ivoirienne, Béatrice du Congo de Bernard Dadié, jouée par la troupe de l’institut national des arts dramatiques d’Abidjan, avec dans le rôle du Roi du Zaïre, l’excellent acteur Bitty Moro. Je crois qu’aujourd’hui, les Ivoiriens, donc les Africains devraient relire, rejouer ou revoir cette pièce. Le sujet en est les relations entre le roi du Zaïre (un royaume précolonial et non le pays de Mobutu) et le roi du Bitanda (pays que l’on peut facilement situe ), les deux rois étant „cousins“, à la manière que nous savons tous. Deux scènes m’avaient particulièrement frappé.

La première est le troisième tableau de l’acte III où le Roi qui croyait à une amitié sincère avec son homologue du Bitanda et s’était fait baptiser, avait tout donné aux envoyés de son „cousin“, est finalement exécuté par un conseiller bitandais, Lopez :

„Le Roi (peu avant sa mort)
Les Bitandais ! Les Bitandais ! Susciter la guerre civile, alimenter la guerre civile, miner mon trône, me sourire, me décorer…La ruse ! Le mensonge ! Et les seules victimes : Nous ! Les armes distribuées ne tuent que les hommes du Zaïre…après, il faut leur payer, et les armes et la poudre, et leurs soldats…Pourquoi veulent-ils toujours que leur richesse ait pour assise la pauvreté des autres.[1] (…)
Lopez (donnant le coup de grâce au roi )
Ainsi meurent ceux qui osent nous braver.“

La deuxième scène est celle du quatrième tableau du même acte III, où la prophétesse Dona Béatrice, opposée au roi en quelque sorte, qui tout au long de l’histoire avait tenté de le mettre en garde contre les agissements des envoyés bitandais, est exécutée à son tour, sur un bûcher :

„ Dona Béatrice
N’Zambé ! N’Zambé ! Dieu au-dessus des dieux, des castes et des couleurs…Que ma terre cesse d’être appendice, mine, caverne, réservoir, carrière, grenier pour les autres, enfer pour nous.“[2]

J’ai pleuré, ai-je dit, à ces deux scènes de Béatrice du Congo.

Pourquoi ? Eh bien, parce que dans les quelques secondes qu’ont duré ces scènes d’exécution, bien que je fusse lucide et conscient que j’étais au théâtre, j’avais senti m’envahir quelque chose comme un concentré des injustices du monde qui font que l’homme désarmé sera presque toujours victime du détenteur des armes, quel que soit le type de relations qu’il entretient avec ce dernier, de quelque côté qu’il se situe. Et il y a plusieurs façons d’être victime.

Évidemment, le théâtre n’est pas la politique. Bernard Dadié qui a été ministre de la Culture de Côte d’Ivoire est mieux placé que moi pour le savoir. Peut-être, Dadié comme moi, aurait-t-il mieux fait de s’occuper uniquement de théâtre plutôt que de se mêler de politique, car parfois, c’est à devenir fou. Mais, peut-être, le dramaturge a-t-il une vision des choses qui pourrait faire réfléchir aujourd’hui non seulement les politiques, mais tous les citoyens ivoiriens et partant les Africains sur notre actualité brûlante.

Je connais un proverbe mina qui commence par „ lorsque plus fort que soi…“ (par décence pure, j’évite d’employer le mot concret) et se termine par“ on ne peut pas lui faire comprendre que ça sent mauvais“.

Ce qui est sûr, c’est que le pouvoir actuellement en jeu en Côte d’Ivoire, qui semble conquis par le camp Ouattara, l’est plus sûrement par la force que par autre chose. Il sent et il sentira longtemps mauvais : il sentira toutes les pestilences des cadavres des innocents, il sentira la puanteur des charniers proches ou lointains, frais ou anciens, il sentira les viscères, la chair humaine broyée, en lambeaux, calcinée, gonflée ou qui pourrit dans la brousse ou au fond des eaux ; il sentira l’odeur âcre de la guerre, il sentira le sang séché ou qui coule encore, il sentira la poudre, il sentira le treillis, le kaki, la mitraillette, les moteurs des blindés et des bombardiers de la Licorne et de l’ONUCI, il sentira toutes les injustices, mais par-dessus tout, il sentira, il sent déjà un avenir incertain de règlements de compte internes, de factures des armes à régler, de rémunérations aux mercenaires, de vengeances, de plaies purulentes, de pillages…Sans être un prophète de malheur, je citerai un autre proverbe :

„Lorsque ton frère a un oeil crevé et que tu lui dis que ça lui va très bien, tu es un menteur et un assassin „.

Je ne pourrais pas dire, dans la situation présente aux Ivoiriens que l’état dans lequel ils se trouvent et surtout l’état dans lequel ils vont être plongés, dans lequel ils vont, un peu plus de jour en jour baigner leur va très bien.

À moins qu’ils cherchent d’abord à ouvrir les yeux, bien ouvrir les deux yeux sur ce qui s’est réellement passé, sur ceux qui sont réellement leurs nouveaux dirigeants, leurs nouveaux maîtres et vers quoi ceux-ci vont les conduire. Mais, peuvent-ils simplement ouvrir les yeux ? La même question pourra s’adresser aux Africains qui ont contribué à l’instauration de cet état, les Africains qui n’ont pas pu trouver une autre solution que celle de toutes ces puanteurs.

Un chantre populaire du temps où j’étais enfant chantait à travers les rues et les places de Lomé et terminait ses morceaux par ces mots :

„Magbloè ma ku ! Ma gbloe ma gã !“ ( Je le dirai pour mourir ! Je le dirai pour vivre ! )

Est-ce un hasard si la veille du jour où il fait entrer au Panthéon l’auteur, entre autres oeuvres, du Discours sur le colonialisme, et de Et les chiens se taisaient, Sarkozy, avec l’aide de ses barbouzes ( pour emprunter l’expression au Canard enchaîné ) lance un assaut contre ce que l’on a appelé les derniers bastions de Gbagbo à Abidjan, non seulement sa résidence privée, mais aussi le palais présidentiel, les garnisons restées fidèles au chef d’État ivoirien sortant, l’université supposée être le repaire des „ Jeunes patriotes“ ? Le héros de Et les chiens se taisaient est bien Le Rebelle, au sens noble du terme, celui qui n’accepte pas un ordre qu’il considère comme injuste, celui qui se permet de dire que ça pue quand ça pue, même si l’un des auteurs de cette chose qui pue est l’homme le plus puissant de la terre. Le rebelle est celui qui se dresse, même seul s’il le faut, contre toutes les situations injustes de ce monde. La question est de savoir qui est le vrai rebelle dans ce sens-là.

En Côte d’Ivoire, où depuis 2002, on a mélangé tout et n’importe quoi, ça sent tout, sauf la justice, tout sauf la vraie démocratie, tout sauf un avenir de paix, de stabilité et de vrai développement du pays, pour les Ivoiriens. Bien sûr qu’il y a Gbagbo et Ouattara qui l’un et l’autre n’ont pas fait preuve de la sagesse que l’on pourrait attendre des dirigeants. Mais les autres chefs d’État africains, que font-ils ?

Qu’ont-ils fait jusqu’ici dans cette crise ? Et l’Union Africaine, où est-elle ? Les voix qui portent, celles qui trouent nos maisons, nos cases et nous envahissent, celles qui percent nos tympans au risque de nous étourdir, comme les frappes de la Licorne et de l’ONUCI ont étourdi les Abidjanais du dimanche 10 au lundi 11 avril, celles qui s’imposent à nous, grâce aux puissants médias, ne sont pas celles des Africains. Ces médias nous ont permis le vendredi 8 avril d’entendre Ouattara appeler les Ivoiriens à la réconciliation ! Drôle de réconciliation, du genre de celle qu’Eyadema a instaurée au Togo pendant plus de quarante ans et dont nous connaissons les fruits.

Avant cette voix de Ouattara, avant l’appel à la réconciliation, le mercredi 6 avril, alors qu’après les frappes massives de l’armée française ( elles auraient fait 2707 morts selon certaines sources ), après la prise de l’aéroport d’Abidjan, quand les autorités françaises semblaient sûres de la victoire militaire définitive sur Gbagbo, leur ennemi, les expressions en vogue étaient „ Gbagbo assiégé“, „ Gbagbo négocie sa reddition“, „ Gbagbo demande la protection de l’ONU“…

Puis progressivement, quand le doute semblait s’installer en France, „ Gbagbo entre reddition et tractations“ „ Gbagbo s’entête“…

Le même doute ( ou une certaine amertume ), déguisé en mépris souverain sera dans la bouche de l’Ambassadeur de France en Côte d’Ivoire qui, dans une mise en scène médiatique où lui-même et son collègue américain ainsi qu’un envoyé spécial du Secrétaire Général de l’ONU rendaient visite, le vendredi 8 avril au „ président élu Ouattara“ déclarait à l’Hôtel du Golf : „ Monsieur Gbagbo n’existe plus“.

Ces propos empreints d’arrogance inutile et d’imbécillité ressemblent bien à ceux de son maître Sarkozy. Après le refus de Gbagbo de signer le document de l’Élysée, bien sûr. Cela ressemble à l’histoire du chasseur qui, ayant poursuivi toute une journée une biche qu’il n’avait pas pu atteindre, alors qu’il avait juré devant ses collègues de l’avoir à tout prix, est rentré bredouille, honteux, épuisé ; lorsqu’on lui demandera le lendemain ce qu’il en est de cette biche, il répondra :

“ J’ai cessé de la poursuivre parce que son arrière-train pue“.

Puis il repartira aussitôt à la chasse, à la quête de cette biche dont l’existence l’obsède. Malgré (ou à cause de ) son arrière-train qui pue !

Pour pouvoir dire que Gbagbo n’existe plus, il faut avoir la preuve que la moitié au moins de la population ivoirienne qui a voté pour lui a cessé d’exister. Il faut aussi pouvoir réduire au silence, anéantir d’une façon ou d’une autre tous ceux (les Africains notamment ) qui pensent que la crise ivoirienne pourrait être résolue autrement que par une victoire militaire sur Gbagbo ou un simple document de reddition signé de celui-ci et envoyé à Sarkozy pour lui dire qu’il se soumet à ses volontés. Il faut être capable d’étouffer la voix de tous ceux qui estiment que, même Gbagbo déchu, ses partisans sont des acteurs incontournables dans les tâches de réconciliation des Ivoiriens, de reconstruction de la Côte d’Ivoire, si toutefois ces tâches à accomplir sont les buts de l’installation d’un nouveau pouvoir pour les Ivoiriens, et non pas une victoire pour la France de Sarkozy.

Le lundi 11 avril, avant la capture de Gbagbo, Le Monde nous parle des „ Ivoiriens entre deux violences“. On commence peut-être à reconnaître que la violence est dans les deux camps ivoiriens en présence. Merci. Il faudra parler du millier de morts à Duekoué, mais il faudra parler aussi des victimes innocentes des frappes de l’armée française ( là, ce n’est plus seulement les deux violences ).

Il faudra remonter à 2002, au coup d’État, à l’assassinat de Robert Guéi, au déclenchement de la rébellion, à tous les massacres des populations par les forces loyalistes d’un côté, les rebelles de l’autre, mais aussi aux victimes de la Licorne. Combien sont-ils au total, ces morts, ces blessés, ces déplacés ? Ce n’est pas tout de prêter les médias occidentaux à Ouattara pour appeler les Ivoiriens à la réconciliation. Mais le clou ou le marteau, au cours des jours qui ont suivi les frappes françaises et le retrait de Gbagbo dans son bunker, le marteau qui écrasait tout c’était que, l’Élysée exigeait un document signé de Gbagbo qui renoncerait désormais à revendiquer la victoire de l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire. Nul ne peut nous convaincre que la France aurait aussi reçu mandat de l’ONU pour une telle exigence.

Peut-être est-il inscrit dans la Constitution ivoirienne ou dans les constitutions de toutes les anciennes colonies françaises qu’à l’issue des élections présidentielles, le vaincu devrait signer à l’attention de l’ancienne puissance coloniale un document pour reconnaître sa défaite. Faut-il s’étonner de cette exigence de l’Élysée où règne en maître absolu monsieur Sarkozy ? Cet homme, on le sait, tourmenté par les échecs accumulés aux élections en France, depuis qu’il est à l’Élysée, et surtout taraudé par les sondages qui le donnent éliminé au premier tour de l’élection présidentielle de 2012, cet homme dont on connaît la nature vindicative, éprouve le besoin morbide, non seulement d’écraser définitivement l’adversaire vaincu, mais aussi d’obtenir des trophées à brandir.

On le sait accompli manoeuvrier, mais en même temps on sait que ce n’est pas un homme profondément réfléchi. Que Sarkozy se serve des barbouzes pour parvenir à ses fins, c’est normal, il est tout à fait dans son milieu. Mais que des hommes intelligents et expérimentés comme Juppé, dans son ombre, le suivent dans ses aventures insensées ( qui peut jurer que la crise a pris fin le 11 avril de même que tous les risques qu’elle comporte pour les ressortissants français en Côte d’Ivoire ? ), voilà le comble.

Sait-on par exemple pourquoi la Chancelière allemande, malgré le coup que cela pourrait porter à l’Union Européenne et surtout au couple franco-allemand, n’a pas voulu entrer en guerre à ses côtés ? Et, en Afrique, les chiens se sont tus, se sont couchés. Ces chefs d’État africains, surtout ceux dont les concitoyens résidant en Côte d’Ivoire sont tués, jetés sur le chemin risqué de l’exil, se sont-ils une fois demandé si les Français auraient pardonné à Sarkozy de laisser leurs compatriotes de Côte d’Ivoire subir le même sort ? Les Français de Côte d’Ivoire ont été regroupés, sont protégés, évacués ( l’aéroport d’Abidjan leur appartient).

Mais, nos hommes, nos femmes, nos enfants africains, qui s’occupe d’eux ? Qui leur a simplement envoyé des camions de transport de bétail pour les rapatrier ? J’avais mis en garde contre ce genre de situation au moyen du fabliau de la Chatte et de la Panthère…comme une voix qui crie dans le désert, qui n’a pas beaucoup de chance d’être entendue. Je continuerai de crier, même si pour cela il faut être seul.

Je lis quelque part, dans la presse française qu’il fallait aller sauver la démocratie en Côte d’Ivoire sinon les hommes au pouvoir battus aux élections s’accrocheraient impunément. D’accord sur le beau principe ! Mais ces hommes qui suivent Sarkozy dans sa croisade pour défendre la démocratie, nous ont-ils déjà fait la preuve qu’ils étaient prêts à appliquer ce même principe chez eux ? Et pourquoi est-ce derrière Sarkozy qu’ils iraient le défendre, ce principe universel ? Est-ce sous la conduite de Sarkozy que les Tunisiens ont réussi leur révolution du jasmin ? Est-ce sous la bannière de la France que les Egyptiens se sont libérés du clan Moubarak ?

Ah ! J’oubliais que dans certaines anciennes colonies françaises, à défaut du vrai suffrage du peuple, il suffit d’une lettre de félicitations de Sarkozy au chef d’Etat sortant pour être réélu, il suffit d’être un ami de la France pour conserver son pouvoir, même par des fraudes et des massacres. En tout cas, c’est une belle armée de démocrates, que conduit Sarkozy, avec les Gnassingbé, les Compaoré, les Sassou-NGesso, les Paul Biya, les Abdoulaye Wade…

Ce qui est sûr, c’est que Césaire n’aurait jamais fait partie de cette armée-là, de ce cortège-là. On ne fait pas entrer Césaire au Panthéon pour enterrer ses idées, ses idées sur le droit des peuples et des hommes à disposer d’eux-mêmes. On ne fait pas entrer Césaire au Panthéon pour avoir l’autorisation de faire le contraire de ce qu’il réclamait dans son combat, de piétiner ses idées. On ne fait pas entrer Césaire au Panthéon pour le récupérer et même pour déshonorer ses idées. On ne fait pas entrer Césaire au Panthéon pour s’offrir l’occasion de rétorquer à ceux qui cherchent à appliquer ses idées encore actuelles qu’il s’agit d’un combat d’un autre siècle.

Le Président élu Ouattara nous a gratifiés, le soir du lundi 11 avril d’un discours, relayé par tous les médias occidentaux. Qu’y a-t-il dans ce discours ? Presque rien, sauf qu’il fallait le voir, dans le monde entier, comme le tombeur de Gbagbo. Et s’il y a quelque chose entre les lignes de ce discours, c’est plutôt le malaise : par-delà le bla-bla connu sur la réconciliation, la création d’une commission „ Vérité-Justice-Réconciliation“ facile après la conquête du pouvoir par la force, Ouattara évoque la procédure à engager pour que Gbagbo et les siens soient jugés. Le malaise ne provient pas du fait que ces choses soient incompatibles. Il provient du fait que ce discours est tenu par un homme qui, s’il avait perdu la guerre pour le pouvoir, se retrouverait exactement dans la même situation que Gbagbo aujourd’hui.

Qui engagerait une procédure, devant quel tribunal, contre Ouattara, Soro, Chirac, Sarkozy…qui ont tous des responsabilités dans des meurtres politico-militaires perpétrés en Côte d’Ivoire ces dernières années ? La fin ne justifie pas, n’efface pas toujours les moyens.

Obama dans sa lettre de félicitations à Ouattara lui demande de faire la lumière sur toutes les atrocités commises et que leurs auteurs en répondent devant les tribunaux, quel que soit le camp qu’ils aient soutenu. Voeu pieux à mon avis : comment imaginer que Ouattara livre aux tribunaux des hommes qui l’ont aidé à conquérir le pouvoir ?

Fera-t-on par exemple la lumière sur la mort de l’ancien ministre de Gbagbo, Désiré Tagro ? La lumière sur les massacres de Dékoué au sujet desquels les hommes de Ouattara ont déjà avoué avoir tué des miliciens et non pas des civils ? Dressera-t-on la liste complète de tous les morts connus ou anonymes ? Ouattara a parlé d’une page blanche qui s’ouvrirait pour l’Histoire de la Côte d’Ivoire : il faudrait avoir la berlue pour affirmer cela, aujourd’hui, sans ciller. À moins qu’il s’agisse de la haute politique, à laquelle, je l’avoue, je ne comprends rien.

Cette page blanche est du même ordre, de la même couleur que la liesse populaire que le même Ouattara avait vue, accueillant partout sur leur passage ses troupes, en route pour conquérir Abidjan ! À mon humble entendement, cette page est rouge du sang des Ivoiriens et d’autres hommes, rouge de la tension palpable dans toute la Côte d’ivoire. Elle est sale des taches de feu, de fumée, de sang, sale de tous les crimes dont nous ne connaissons pas encore toute l’ampleur. D’accord qu’il faudra la tourner, mais il faut d’abord la voir telle qu’elle est aujourd’hui. L’allocution du président se termine par l’exécution instrumentale de l’hymne national ivoirien.

Ce détail n’est pas à négliger. Il est significatif d’une certaine situation. Cet hymne, joué le 11 avril 2011 pour inaugurer l’ère Ouattara, avait été chanté de vives voix par toutes les parties en conflit, le 23 janvier 2003, quand il y a eu le semblant de réconciliation à Marcoussis, chanté à l’unisson :

« Salut, ô Terre d’espérance
Pays de l’hospitalité… » ( Cet hymne, faut-il le rappeler, a été chanté pour le première fois en août 1960 ! ).

On voit aujourd’hui où nous en sommes.

„Que triomphe la voix humaine sur les cuivres“

Et donne une raison de vivre

A ceux que tout semblait inviter au trépas[3], demande Louis Aragon.

En Côte d’Ivoire, aujourd’hui, la voix des armes a tonné, puis triomphé pour que la voix des cuivres retentisse. Pendant combien de temps attendra-t-on la voix humaine, la vraie, et non pas celle entendue le 23 janvier 2003 à Marcoussis ?

Le seul espoir, la raison de vivre, sur la Terre d’espérance, en Afrique et ailleurs dans le monde, c’est que des voix humaines restent vivantes. Et celle du rebelle de Césaire :

„Le Rebelle
Et maintenant
seul
tout est seul
j’ai beau aiguiser ma voix
ma voix peine
ma voix tangue dans le cornet des brumes sans carrefour
et je n’ai pas de mère
et je n’ai pas de fils…“[4]

Être seul contre tous, ce n’est pas là la question. La question est de savoir quelles valeurs on défend, même tout seul.

Sénouvo Agbota ZINSOU

[1] Bernard Dadié, Béatrice du Congo, acte III, 3e tableau, éd. Présence africaine 1970
[2] idem, acte III, 4e tableau
[3] Louis Aragon, Cantique à Elsa 1941, Pierre Seghers éd.
[4] Aimé Césaire, Et les chiens se taisaient, acte 1. Éd. Présence africaine

 

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