Le Togolais Edem Kodjo, « sage » de l’UA, à la peine dans la prévention et la résolution des conflits

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Le RPT va être conçu et implanté par Kodjo, nommé secrétariat général. Mais le bébé va vite lui échapper et, en décembre 1971

Pas facile d’être un homme libre quand on a été un homme lige. D’être en adéquation avec l’évolution du monde quand on a appartenu à ces anciens régimes dans lesquels la soumission au chef était la règle, l’acceptation conditionnant la promotion. L’Afrique est passée, dans la violence, du parti unique au multipartisme mais a, aussitôt, pipé les dés : l’alternance n’était pas pour autant à l’ordre du jour. Vingt ans plus tard, au début de la décennie 2010, les populations urbaines* ont dit : « Trop c’est trop ».

En Afrique du Nord, quelques présidents à vie (Ben Ali et Moubarak) ont pris la poudre d’escampette ou la voie céleste (Kadhafi). En Afrique de l’Ouest, quelques uns ont dû passer la main au Niger, au Sénégal, au Burkina Faso… Pour les nouveaux venus, ceux qui ont débuté avec le XXIè siècle, il est désormais difficile d’aller au-delà du deuxième mandat. Et les autocrates qui veulent s’imposer pour l’éternité font figure de dictateurs et doivent s’imposer par la violence. Dans ce contexte, il faut reconnaître que les institutions panafricaines sont à la traîne. Et, encore, c’est un euphémisme. Ainsi l’UA n’est pas capable de proposer (ne soyons pas vulgaire et ne parlons même pas d’imposer) une limitation des mandats, mais elle n’empêche, jamais, le tripatouillage des Constitutions qui limitent le nombre de mandats ; et, cerise sur le gâteau de la démocratie, elle condamne les coups de force/coups d’Etat qui visent, justement, à installer une alternance que les hommes au pouvoir refusent.

Un homme exprime parfaitement cette faillite de l’UA en cette matière comme en d’autres. C’est le Togolais Edem Kodjo. Ancien secrétaire général de l’OUA, il est depuis le 1er septembre 2014, membre du Groupe des sages de l’UA** qui est une des composantes du Conseil de Paix et de Sécurité de l’institution panafricaine. A ce titre, Kodjo s’est voulu visible dans la résolution de la crise burkinabè en 2014 et, récemment, dans celle du Burundi. En ce qui concerne le Burkina Faso, Kodjo a été particulièrement enthousiaste : « C’est magnifique ! La mission est accomplie pour l’Union africaine ». Une charte de la transition signée et un président de la transition désigné, tout était OK : « A nos yeux de représentants de l’Union africaine, le rapport que nous ferons au prochain Conseil de Paix et de Sécurité sera que le processus démocratique a été rétabli au Burkina ». Alléluia. Bien sûr, les choses se compliquent quand, Guillaume Thibault, le journaliste de RFI (entretien diffusé le mardi 18 novembre 2014), l’a interrogé sur la question cruciale de la limitation des mandats. « Pourquoi pas ? On en discutera ! […] Ce n’est pas à moi de passer un tel message [si les « sages » de l’UA ne le font pas, qui le fera ?]. Moi, je ne suis qu’un envoyé de l’Union africaine […] Pourquoi voulez-vous que moi, aujourd’hui, je dise que c’est deux mandats ? Et si l’Union africaine trouvait que c’est un mandat et demi ? Et aussi trouvait que c’est trois mandats ? ». Et d’ajouter : « Finalement, les Burkinabè sont bien contents du travail qui a été fait. Bon… C’est très bien ainsi […] Mais il ne faut pas croire que l’Union africaine n’agit qu’à posteriori. Elle ne fait pas que le médecin après la mort. Puisqu’au fond nous considérons notre mission comme étant un succès ! ».

Avec une telle vision des choses, il est improbable que l’UA évolue. La preuve en est que Kodjo est aujourd’hui confronté à la crise au Burundi qui résulte, là encore, d’une volonté de tripatouillage constitutionnel par le chef de l’Etat afin de se maintenir au pouvoir (cf. LDD Spécial Week-End 0682/Samedi 23-dimanche 24 mai 2015).

Mais peut-on demander à Edem Kodjo, formaté par sa vie politique au service d’un président qui avait accédé au pouvoir à la suite d’un coup d’Etat et s’y maintenu par la violence, puis de son fils, imposé par l’armée et qui vient de débuter son troisième mandat, de scier la branche sur laquelle il a été assis pendant cinquante ans ?

C’est le 23 mai 1938 qu’est né Kodjo, à Noépé, à une vingtaine de kilomètres à l’Ouest de Lomé, sur la route de Kévé. C’est un Ewé. Bachot à Lomé, droit et sciences économiques à Rennes, ENA (promotion « Blaise-Pascal » 1962-1964) à Paris où il était installé depuis 1957. Début de carrière administrative à l’ORTF. Après l’accession au pouvoir d’Etienne Eyadéma, ce sont Alex Mivedor (bête noire de Jacques Foccart qui le considérait comme un « communiste » infiltré au sein du gouvernement d’Eyadéma) et Guy Kouassidan (tout comme Mivedor, il pense qu’Eyadéma doit préparer le terrain au profit des « progressistes ») qui vont le persuader de revenir à Lomé. Kodjo va rapidement rencontrer le nouveau chef de l’Etat par l’intermédiaire du colonel Yaovi Assila, adjoint au chef d’état-major des Forces armées togolaises. Kodjo est alors nommé secrétaire général du ministère de l’Economie et des Finances.

Devenu un proche du chef de l’Etat, Kodjo sera un des dix membres du groupe de la « Nouvelle Marche » qui réfléchit à la « reconversion totale des mentalités en matière politique » et à la « restructuration totale de l’économie, des finances et de l’administration ». Le fer de lancer de cette « Nouvelle Marche » sera le Rassemblement du peuple togolais (RPT) dont Eyadéma va annoncer la création à Kpalimé le 30 août 1969. Le RPT va être conçu et implanté par Kodjo, nommé secrétariat général. Mais le bébé va vite lui échapper et, en décembre 1971, mis en minorité, il devra céder un poste qui sera, du même coup, supprimé. Il est sur la touche ; ce qui au Togo ne voulait pas dire grand-chose tant que l’on n’était pas parti en exil (ou, plus radicalement, envoyé ad patres). Eyadéma va lui confier l’examen des dossiers financiers et, en 1973, il le nommera ministre de l’Economie et des Finances (1973-1976). Avec son ami Mivedor et quelques conseillers (dont l’homme d’affaires Maurice Assor et le marocain Karim Lamrani), Kodjo va s’atteler à la nationalisation des phosphates dans le cadre de l’OPT.

Puis Eyadéma va nommer Kodjo ministre des Affaires étrangères (1976-1978). Objectif des deux hommes : la conquête du secrétariat général de l’OUA. C’était un objectif de longue date : dès le lundi 6 septembre 1971, à Lomé, Eyadéma avait présenté Kodjo à Foccart en lui annonçant « qu’il allait en faire le secrétaire général de l’OUA ». Foccart ajoutera dans son « Journal de l’Elysée » : « Kodjo me semble très triste parce qu’en réalité Eyadéma veut l’éloigner sous la pression de certains autres dont, je crois, Hunlédé et Djondo ». Kodjo sera élu secrétaire général de l’OUA, à Khartoum, le 21 juillet 1978, par 39 voix contre 8 après sept tours de scrutin (les « progressistes » s’opposant au « candidat de la France »). C’est un poste qui conviendra à merveille au protégé d’Eyadéma : il y gagnera une dimension internationale et échappera à l’ambiance délétère (dirait son ami et voisin parisien Alassane D. Ouattara) qui règne dans la nébuleuse politique togolaise. Mais il va se heurter, dès 1980, à la question de l’admission du Sahara occidental. L’irruption de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) au sein de l’OUA va provoquer une crise majeure de l’organisation panafricaine. Le 26 novembre 1982, au sommet de Tripoli, le quorum n’étant pas atteint du fait de la défection de nombreux Etats, Kodjo sauvera son poste de secrétaire général ; son mandat sera prorogé jusqu’en juin 1983. A Addis Abeba, la situation reste bloquée ; un « intérimaire » est nommé : le Nigerian Peter Onu. Kodjo lui transmettra le pouvoir le 18 juillet 1983. Son testament politique (« L’Afrique et l’OUA face à l’avenir ») sera le point de départ d’une de ses premiers ouvrages.

* L’Afrique est le continent où l’urbanisation progresse le plus rapidement. Le taux d’urbanisation est passé de 20 % en 1970 à 30 % en 1990 et 40 % en 2010.

** Les autres « sages » sont l’Algérien Lakhdar Brahimi, l’Angolaise Albina Faria de Assis Pereira Africano, la Mozambicaine Luisa Diogo et l’Ougandaise Specioza Naigaga Wandira Kazibwe.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique
    

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