Le retour de « KLATCHA A …» [ Sénouvo Agbota ZINSOU]

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Dans leurs visions et dans leurs actes, les pouvoirs publics se distinguent par leur conception de l’essentiel d’une part et leur imbécillité, d’autre part, cette imbécillité étant la caractéristique principale de certains. C’est en cela que se mesure le degré de développement humain et de civilisation d’un pays, et non par quelque action de faux éclat, de trompe-l’œil. Lorsque la vision est mûrement réfléchie et clairement définie, et les actes posés après une délibération approfondie, notamment après un bon débat démocratique, les risques pour ces pouvoirs de tomber dans l’imbécillité, de baigner dans l’imbécillité sont moindres. L’erreur est humaine, mais persévérer dans l’erreur, c’est-à-dire volontairement et délibérément dans les errements, avec les mêmes méthodes, les mêmes hommes autant que possible, sinon des nouveaux qui ressemblent parfaitement aux anciens ou encore des anciens qui jouent la comédie de la novation, est proprement diabolique. Or, qu’est-ce qui est diabolique ?

L’acte diabolique n’est, certes, pas celui qu’un être invisible nous pousserait à accomplir, un être sombre ( ténébreux dans ses intentions, absurde dans sa visée), laid, cornu, portant des griffes comme souvent représenté dans ces livres de catéchisme, allégorie pour effrayer les enfants et les éduquer dans la détestation du mal, cet être foncièrement méchant dont le dessein est de se jeter sur nous pour nous obliger à nuire, d’abord à nous-mêmes, c’est-à-dire à la partie lumineuse que Dieu a mise en nous et qui n’aspire qu’au Bien, au Beau, au Vrai, et ensuite à nuire á nos prochains. Si jamais un tel être existe, c’est d’abord nous-mêmes qui allons le chercher, comme notre allié dans notre haine de nos prochains, mais aussi notre haine inconsciente de nous-mêmes.

Ma Tortue, non pas exclusivement la mienne, mais celle de chacun de nous, car « tout le monde a sa Tortue », ai-je écrit dans la scène finale de ma pièce, chante (et cette Tortue existe depuis le commencement des contes, c’est-à-dire depuis que les hommes sont capables de réfléchir et de conter des histoires) : « Le malheur ne provoque pas l’homme, c’est l’homme qui provoque le malheur ».

Je possède beaucoup de tortues en diverses matières (plastique, métaux, plâtre, bois, suif, vannerie, verroterie…) parce que beaucoup de gens, sachant que j’attache une importance particulière au symbolisme de la Tortue, dont le sens est résistance tranquille, persévérance silencieuse et lucidité ironique, face aux bruyantes agitations, m’ ont fait cadeaux de différentes tortues, petites et grandes, dans diverses circonstances. Parmi elles, il y en a qui sont en or, ou dorées, il y en a qui s’allument à l’aide d’une ampoule introduite à l’intérieur de leur carapace. Mais, de là, á aller prendre ces gadgets pour l’essentiel, ne serait-ce pas le propre d’un caractère imbécile, les vessies pour les lanternes dirait-on ? La réalité est dans le symbolisme et ce que l’on fait en se basant sur le contenu du signe.

Or, nous vivons dans un monde où, sans plus réfléchir et sans un brin de sagesse, de discernement, les hommes, pour l’argent, la célébrité et le pouvoir vont chercher le « diable « et en faire leur allié privilégié. Résultat, le champ de l’imbécillité ne fait que s’accroître.

Les pouvoirs publics ne sont-ils pas en place pour servir une vision, le Bien de leurs concitoyens, le Bon, c’est-à-dire le bien-être de ces mêmes concitoyens, le Vrai, c’est-à-dire la justice à laquelle ceux-ci aspirent et qui leur permette de vivre en harmonie et dans la paix véritable et durable ? Mais voilà que ceux dans les mains desquels ces pouvoirs échouent, le plus souvent par des moyens non démocratiques, violents, illicites ne font que ce qui a déjà été fait et qui s’est révélé, á la longue, n’avoir aucun sens.

Je prendrai maintenant un exemple : nous avons au Togo un homme qui, contre toute conception démocratique de la vie politique et de la vision d’un État, a hérité le pouvoir d’un autre homme qui est son père. Ce dernier avait cru tout le temps qu’il brillait en Afrique et dans le monde, parce que, selon lui, il avait fait de Lomé un grand centre international où plusieurs accords avaient été signés, à grand renfort, c’est-à-dire bousculades forcées et sonores de haies d’écoliers grondements étourdissants et époustouflants de chansons, de slogans et de danses d’animation, dans des décors dignes de l’expressionnisme, papillotement de drapeaux, alignement de portraits géants, éclat de tissus bigarrés, au rythme endiablé de tam-tams, guitares, key bords, cuivres… amplifiées à merveille, tout cela hérité , imité d’un certain Mobutu Sesse Seko Kuku Ngbendu Waza Banga !… L’imbécillité ronflante et triomphante, organisée au détail près ! Où est passé tout cela aujourd’hui ?

Toute la paperasse consommée dans ces réunions, ou plutôt ces messes, pouvait-elle servir de toit et de vêtements au citoyen ? Et de couverture médicale en cas de maladie ?…Était-ce l’essentiel ? Les lustres clinquants des salles de conférence le nourrissaient-ils ? Changeaient-ils en quoi que ce fût, le sort bien ténébreux du Togolais moyen, victime en plus d’un pouvoir usurpé et dictatorial qui l’opprimait ?

La misère en pagne á l’effigie du Guide, d’hommes, de femmes, vieux et jeunes dansant et chantant (ne dites pas chancelant, grimaçant et vociférant, sinon…Attention !)
C’est bien dans cette ligne du système que s’est inscrite la Conférence de l’Union Africaine sur la Sécurité maritime. Ce label de l’Union Africaine ne peut tromper que ceux qui veulent bien se laisser berner. On sait que cette organisation n’a jamais réussi à mettre fin à la perpétuation de l’imbécillité à l’intérieur de nos États, l’exemple de ce qui se passe et qui s’est plutôt aggravé en Côte-d’Ivoire, surtout depuis l’accession de Ouattara et des rebelles au pouvoir, grâce à l’intervention des armées françaises et celle de l’ONU, est éloquent sur ce plan( coups d’État, massacres de populations, génocides, modifications de constitutions à des fins de transformation des mandats démocratique en pouvoirs à vie…), ni à réellement unir nos peuples pour qu’ils constituent une force contre l’exploitation de nos ressources, les interventions intempestives des puissances étrangères pour nous imposer les hommes à leur merci, ce qui á mon humble avis devait compter parmi les priorités de nos États s’ils aspiraient vraiment à l’indépendance, mais qu’elle s’est souvent confinée dans le rôle d’instrument de consolidation et de perpétuation des pouvoirs en place.

Les exemples en sont maintenant légion.

Il en est de l’organisation du sommet sur la Sécurité maritime, comme d’un acte récent dont l’actuel système togolais peut se vanter : l’érection d’une statue à la gloire de Gnassingbé Eyadema. Cet acte imbécile passe á côté de l’essentiel. Un pouvoir réellement intelligent se serait interrogé. L’homme en question, n’avait-il pas, de son vivant même déjà, construit une statue pareille à sa propre gloire ? Et où est-elle maintenant, cette statue, depuis que le peuple togolais, galvanisé par le vent de démocratie qui soufflait dans les années 90 l’avait renversée ? Et, des enfants innocents, n’avaient-ils pas payé tribut de leur sang versé sur cette statue pendant le mouvement de révolte populaire ? Qu’attend-on de la nouvelle statue, maintenant installée à Kara ? Le prestige, la gloire que s’octroyait Eyadema, ou d’autres sacrifices sanglants lors d’une prochaine révolte populaire ?

Passant á côté de la statue en question, dans les années 80, en compagnie d’un paysan qui venait de son village admirer les merveilles de la capitale, ce dernier m’a soufflé bas à l’oreille « Eh ! Les Chinois-là, ils ont bien représenté Eyadema, ils l’ont bien réussi : Klatchaa sigbe lo kuku nene (klatchaa comme un cadavre de crocodile» ) s’était-il écrié! (Vous comprenez que ces années-là, il ne pouvait pas faire cette déclaration á haute voix. S’il le faisait, il passerait par un trou où même un serpent, doué de prudence et d’habileté ne passerait pas) L’homme ne savait pas faire la différence entre Chinois et Coréens, mais bien entre un homme et un cadavre de crocodile. Il savait aussi que, du point de vue du style( ou d’absence de style esthétique), cette réalisation n’avait aucun rapport avec notre culture. La preuve, c’est que voyant à côté notre monument de l’Indépendance, cette mère nourricière énorme, avec ses grosses mamelles, représentation de nos idéaux de nation-mère et portant la flamme de l’Indépendance, ayant derrière elle, comme la soutenant de sa force physique l’homme taillé dans le béton, le paysan dit, avec l’intuition savante qui caractérise nos anciens instruits des traditions culturelles africaines : « Voici un vrai Du-legba ! ». Entre deux monuments, l’un qui se veut figuratif et ressemblant et l’autre, également figuratif, mais stylisé, qui ne ressemble à personne, surtout pas à l’homme qui, ces années -là, présidait aux destinées de la nation togolaise, un paysan savait lire et savait distinguer celui qui est intégré dans nos cultures et porte nos idéaux, de celui qui n’était ni plus ni moins qu’un cadavre de crocodile, klatchaa. Et le sens de ce « klatchaa» qui ne représentait rien, nous le verrons multiplié comme était multipliée une autre représentation par une effigie du même homme que les hommes et les femmes arboraient sur chemises, boubous, camisoles, de même origine et de même style (ou absence de style), et qu’on appelait, « Chinoua-via » (le petit Chinois). Le sens de l’onomatopée « klatchaa !», ironique, va donc se révéler et se multiplier, se répandre à travers les nombreuses caricatures d’Eyadema ces années 90, quand les Togolais croirons á la démocratie. L’art, dit-on, ne représente pas les objets et les hommes tels qu’ils sont naturellement, mais tels que nous les voyons dans la nature. Et combien de Togolais voyaient l’homme en question, comme un cadavre de crocodile, effrayant, klatchaa… ? 

Et les Togolais n’ont rien perdu de ce sens de l’humour, du pouvoir de l’humour.
J’ai parlé de l’essentiel, c’est-à-dire ce qui relève du Beau, du Bien et du Vrai. Il est évident que klatchaa ne relève pas de ces trois ordres. La statue d’Eyadema, même ressemblante, qu’elle soit en pierre, en marbre ou même en or…ne sera regardée par la majorité des Togolais que comme laide, étant le fruit d’un mauvais jugement esthétique, fausse (parce que aux yeux de ces Togolais-là, rien dans la vision et dans l‘exercice du pouvoir de cet homme n’en fait une icône nationale).
N’oubliez pas l’humour paysan : klatchaa, ressemblant, raide, sans vrai beauté, mort, insensible á la vraie raison.

L’homme que j’ai baptisé Bodémakutu II ressemble bien á celui qu’ailleurs j’ai appelé Bodémakutu 1er.( cf.Yévi et l’éléphant chanteur, Paris, éd. A 3, 2003). Il s’inscrit bien dans la lignée de son père, fait ce qu’il faisait, ce qui lui plaît. Bodémakutu II peut dire au peuple togolais : « Vous aviez dit que vous ne vouliez pas de mon père eh bien, moi, je vous l’imposerai. Il voulait être connu, reconnu par les étrangers comme un grand président. C’est chose faite, grâce aux Chinois qui ont construit à Lomé un grand aéroport que j’ai baptisé de son nom.

Vous avez renversé sa statue, je lui en érige une autre, tant pis, si vous la trouvez klatchaa, comme l’autre. Klatchaa ou pas klatchaa, klatchaa s’imposera aux Togolais…Klatchaa est mort au pouvoir…moi aussi, je mourrai au pouvoir… ; Klatchaa si vous voulez… mais Klatchaa triomphera ! Ne me parlez donc plus de réformes qui pourraient m’enlever mon pouvoir á vie… ».
Bodémakutu II passe allégrement á côté de l’essentiel pour se vautrer dans l’imbécillité, se vanter de l’imbécillité. Eh bien, qu’y pouvez-vous, vous ses complices qui, de temps à autre, pour les besoins de la cause, vous déguisez en opposants ?

Est-ce à dire qu’il ne faut pas construire de monuments dans nos villes et villages ? J’habite depuis quelque temps à Munich. Dans Munich comme dans toutes les belles villes d’Europe et du monde, il y a plusieurs monuments célébrant les thèmes et les valeurs de l’humanité. Je passe souvent devant un de ces monuments, baptisé Platz der Freiheit (Place de la Liberté). Reposant à l’ombre de grands arbres centenaires, comme si ces arbres donnaient leur vie aux hommes célébrés en ce lieu, treize plaques individuelles blanches, dressées verticalement, comme des hommes et des femmes debout dans la résistance, avec leurs noms et leurs photos dessus, accompagnés d’un résumé biographique, et une stèle collective de granit noir, portant l’inscription « Den Opfern im Widerstand gegen den National Sozialismus ( Aux Victimes de la Résistance au National-Socialisme). A leur pied, pousse du gazon vert, symbole de la vie et de l’espérance qui triomphent de la barbarie sanglante. Des couronnes de fleurs y sont déposées. Toute la place est aménagée en un jardinet garni de bancs où les citoyens et les touristes de passage peuvent s’asseoir, lire les textes gravés sur le monument, méditer s’ils le veulent, sur les valeurs de courage, d’abnégation et de résistance au mal dont étaient porteurs ces héros. Quel est le Togolais, ou l’Africain conscient et capable de se projeter dans l’avenir, dont le pays, comme l’Allemagne, a connu des tragédies sanglantes et cauchemardesques au cours de l’histoire, qui, passant prés de ce monument, ne penserait pas aux victimes de son propre pays, morts pour avoir résisté au pouvoir totalitaire et imbécile? Au Togo on écrirait sûrement un jour : « Aux victimes de la dynastie totalitaire des Gnassingbé, morts dans les lieux de torture, morts dans la rue, morts noyés dans la lagune, fusillés au Freau Jardin, morts rejetés sur nos plages, morts à Agombio,, morts pour la faune de Mango…morts de faim, de bastonnade, morts calcinés dans des carcasses de véhicules incendiés, …tous tués par la Bête, un pouvoir qui a toujours préféré l’imbécillité macabre à l’essentiel.
Un tel monument, s’il est un jour érigé au Togo, s’inscrirait bien dans l’essentiel pour nourrir le Vrai, le Beau et le Bon, pour nourrir ce qui contribue à la construction de la nation, du sentiment national, à la réconciliation, à l’harmonie et à la paix vraies. Un pouvoir intelligent aurait songé à cela, plutôt que de se lancer dans l’érection d’une sculpture à la gloire du dictateur vomi par le peuple.

Sénouvo Agbota ZINSOU

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