Le bout de leur nez !

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Une nation, c’est, entre autres définitions, une vision commune de ceux qui sont nés, de ceux dont les parents et ancêtres sont nés sur une même terre, sur laquelle ils envisagent de voir naître et grandir dans les meilleures conditions humaines, leurs propres descendants.  Or, au vu de ce qui se passe actuellement au Togo, non seulement des habitudes dans lesquelles nous nous installons et que nous perpétuons, refusant toute idée de lucidité, de regard critique sur nous-mêmes et donc de changement de nos mauvaises habitudes, pratiques, passions, avons-nous cette vision de notre nation aujourd’hui? Au-delà de  nos luttes, au-delà même des victoires vraies ou fausses, doit demeurer la nation.

J’avais fait allusion, dans mon dernier article , au roman d’Isabel Allende, La maison aux esprits, dominé par le personnage d’Esteban Trueba. Il est beaucoup question de voyance, synonyme de vision  dans ce roman. En même temps  l’auteur y relate les « victoires » accumulées par Esteban Trueba et son camp, le parti conservateur, la « race des vainqueurs », si on  veut. Mais, au  bout du compte? Eh bien, Trueba se verra décrépir, sombrer, finir solitaire, abandonné de tous et abandonnant lui-même tout, perdant tout tour à tour  santé, famille, affection des siens, estime, pouvoirs, propriétés, forces physiques, forces politiques, forces morales…Il se verra victime lui-même de forces que lui et son camp  ont déclenchées. La dégradation de Trueba correspond donc  à celle de son parti, celle de sa patrie  réduite au bout de son nez, c’est-à-dire de sa volonté de puissance, de son désir personnel de marquer son époque, de sa farouche lutte pour acquérir richesse familiale…Isabel Allende symbolise très bien toute la prétendue réussite de Trueba, ironiquement par le nom donné à sa demeure  «  La plus grande maison du coin ». Elle ne peut donc être, malgré la volonté, la puissance de Trueba que la maison du coin. Car, au-delà, Trueba était incapable de voir autre chose. Comment donc se fait-il que dans un univers où les femmes autour d’Esteban Trueba, ( épouse, fille, petite-fille) toutes portant symboliquement des prénoms qui évoquent la clarté, la luminosité, toutes peu ou prou voyantes, donc visionnaires, Clara, Blanca, Alba, sans oublier la première fiancée de Trueba, Rosa, la beauté fragile et délicate, morte avant ses noces avec Trueba, l’histoire à laquelle nous assistons soit seulement celle de la déchéance individuelle et nationale? Je crois avoir trouvé la réponse chez Ionesco  dont le personnage « découvre un monde transfiguré qui avait été défiguré…un paradis après avoir quitté la ville pluvieuse.

-Ce qui est inquiétant, c’est que ce paradis soit habité par un criminel. Que signifie alors ce monde lumineux et menacé?

-C’est la dégradation, la chute. »

Nourrir le rêve, la vision d’une nation « or de l’humanité », d’un pays paradisiaque, avoir exalté des valeurs humaines, universelles si brillantes à l’horizon et se retrouver dans les ténèbres de la dégradation, dans  la chute à cause de la présence d’un criminel qui y réside, qui y préside, n’est-ce pas à cela que nous assistons au Togo? Un sombre nuage de sauterelles s’abattant sur un champ dont on espérait une récolte belle et abondante!

Tout cela relève du conte,  de la littérature, de la dégradation dramatique classique dans une œuvre romanesque, me dira-t-on. D’accord. Mais regardons autour de nous, dans la réalité au Togo. Laissons de côté ceux  pour qui le bout du nez correspond au bout des quelques billets de 5000 francs CFA ou même moins, payés pour troubler les réunions de partis adverses comme nous le rapporte le témoignage d’Isabelle Améganvi au sujet des évènements de Bodjé  où des militants du CST ont été molestés. Ou ceux qui, cherchant une sécurité derrière les murs du tribalisme, s’y enferment plutôt, se retrouvant prisonniers. Ou encore  ceux, tout aussi crève-la-faim que ces miliciens UNIR de Bodjé, qui s’acharnent à faire  diversion sur les sites dès qu’il y est publié un article qui peut faire mal au régime. Bien entendu, je ne parle pas de ceux qui ont des arguments valables pour contrer ceux de leurs adversaires, c’est normal dans un débat démocratique, mais de ceux qui, à court d’argument véritable, constituent une meute lâchée pour dévorer indistinctement tous les critiques du régime. Ces gens ne sont convaincus eux-mêmes que d’une chose : n’avoir aucun argument pour convaincre qui que ce soit. Alors ils se répandent en  un délire d’invectives gratuites, de menaces récurrentes, de provocations stupides, de litanies insipides, de gesticulations verbeuses et autres ronrons et aboiements. Laissons tout ceux-là, toutes ces quantités négligeables de côté : le but, je veux dire le bout des petits billets de 5000 leur suffit. Il faut peut-être juste les rassurer qu’on ne va pas leur ôter le pain à la bouche. Faut-il alors nous occuper de ceux qui peuvent obtenir plus : sièges de députés, portefeuilles ministériels, villas, châteaux, considération sociale… pouvoir politique comme Esteban Trueba ? Non, car le bout de leur nez ne peut pas être situé plus loin. Ce ne sera, au bout du compte, que «  la plus grande maison du coin » dans le meilleur des cas.  Faut-il nous occuper de ceux qu’aveugle leur passion haineuse, leur ego hypertrophié, de ceux qu’envahit et secoue fébrilement  une peur indescriptible chaque fois qu’ils pensent que le changement d’hommes à la tête de l’État va les ruiner, les conduire devant un tribunal pour rendre des comptes?  Non, tous ceux-là ne nous intéressent nullement, parce que les petits coins dans lesquels ils croupissent leur servent déjà de prison morale. Nous connaissons au Togo deux hommes, père et fils,  portant pratiquement le même nom, à un ou deux prénoms près : Sylvanus Epiphanio Kwami Olympio et Sylvanus Gilchrist Olympio. De ces deux hommes, lequel est mort avant l’autre ? Lequel a connu la dégradation? Lequel, même ayant perdu la vie, d’année en année, d’époque en époque, gagne en

reconnaissance, en estime…) ? Lequel, au contraire, même vivant en apparence, semble plutôt mort, abattu par les derniers évènements du Togo?  Lequel continue de vivre et vivra tant que vivra la nation togolaise parce qu’il portait et porte encore en lui la vision de millions de   Togolais du passé, du présent et de l’avenir? Lequel, à jamais, est appelé à un destin national ? N’attendez pas que je vous réponde. Je signale simplement, à l’intention de ceux qui n’ont pas  lu le roman d’Isabel Allende  que le hasard de l’analogie entre la littérature universelle et la réalité togolaise fait que Esteba Trueba et son fils Jaime ont des choix de vie diamétralement opposés. Autant Esteba s’est endurci dans le cynisme, autant Jaime, médecin, s’est consacré à servir les plus démunis, autant Esteba croit au pouvoir de l’argent et de la violence, autant Jaime les méprise. Esteba,  avait apporté son soutien aux militaires putschistes qui renversèrent le président démocratiquement élu, Jaime était aux côtés de ce dernier lors du coup d’État et l’avait assisté jusqu’au dernier souffle. Jaime se présentait même sous un nom autre que celui de son père, haï par le petit peuple. Après la perte de sa famille, voici Esteba Trueba, l’homme qui a toujours rêvé de laisser son nom dans l’histoire, en train de perdre ce rêve aussi.

Quant à la théorie de « la race des vainqueurs » de ses années de vigueur et de gloire, on se demande où Esteba l’a laissée, au moment où,  ses anciens puissants alliés lui ayant tourné le dos, pour faire libérer sa petite-fille Alba de la geôle du nouveau pouvoir militaire, il a dû recourir au service d’une petite prostituée qu’il supplie ainsi au terme d’un délire verbal : «  Je vous en prie, ayez pitié de moi, je ne suis plus qu’un vieillard anéanti, ayez la bonté de chercher où est ma petite-fille Alba avant qu’on ne finisse de me l’expédier par petits morceaux par la poste » . Ainsi la violence dont usait Esteba et la violence d’État qu’avait encouragée le sénateur conservateur, l’avait lui-même réduit à cet état, parce qu’il ne voyait pas plus loin que le bout de son nez.

C’est le conte, bien sûr! Mais un conte universel, un conte tellement humain que j’en connais une variante dans notre tradition, qui se propose d’expliquer pourquoi en mina enterrer un mouton et ressembler à un mouton se disent de la même façon : «  ame đi gbɔ ». Je m’en suis inspiré pour écrire une pièce de théâtre jouée en 1988 au Togo et en Côte d’Ivoire sous le titre Akakpovi reviendra. Akakpovi croyait appartenir à la race des vainqueurs, parce qu’il était riche, puissant, capable de violence parce qu’il était entouré de gardes du corps, prêts à foutre leurs coups de poing à la gueule des gens qui s’opposaient à la volonté de leur maître, pour les faire taire. On attendait d’Akakpovi la solution à tous les problèmes, on l’attendait surtout pour rendre les derniers hommages à son beau-père. On l’attendait…on l’attendait. Mais, quand il revint, usant de violence et de brutalité pour imposer à tous sa volonté, il ne fut capable que de tout mettre à terre. Les derniers hommages ayant déjà été rendus par les soins d’autres personnes, il ne restait plus, comme solution, qu’à introduire un cadavre de mouton dans le cercueil en or qu’il venait d’apporter et qu’il cherchait à tout prix à imposer. Ainsi naquit l’expression«  ame đi gbɔ » que l’on peut interpréter, si on  veut, par « l’homme ressemble à un mouton » ou « l’homme enterre un mouton ».

Moralité du conte: combien d’hommes, à quelque niveau qu’ils soient, pour quelques raisons que ce soit, argent, poste, volonté de puissance, tribu, clan…toutes choses qui réduisent notre vision, enterrent des moutons au lieu d’honorer l’humain qui est en eux-mêmes et dans les autres? Ce n’est pas le cercueil en or qui confère la dignité à qui que ce soit.

Sénouvo Agbota ZINSOU

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