La ronde des hommes forts en Afrique

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Drôle de force qui ne sert que les intérêts d’un homme, d’un clan, parfois d’une tribu

Cela peut paraître caricatural, mais ces hommes dont nous voulons parler, ne sont-ils pas ceux qui nous exposent à la risée du monde, ceux qui plongent les nations africaines en construction dans des tragédies burlesques, ces crises, d’où, malheureusement, nous aurons encore du mal à sortir pendant des décennies ?

Chaque fois qu’il y en a un, capable de prendre les armes, de commander des forces dites de sécurité dont les motivations, les scrupules peuvent être mis en doute, pour arrêter un processus démocratique en cours, pour torpiller le cours d’un dossier gênant qui pourrait aboutir à un procès, pour mettre fin à un régime voulu par le peuple, pour paralyser le fonctionnement des institutions républicaines, pour fouler aux pieds les aspirations de la majorité des citoyens, pour briser l’élan d’une jeunesse qui se bat pour une société nouvelle d’où serait bannie la corruption ambiante, pour terroriser hommes, femmes, enfants épris de liberté, de massacrer au besoin, pour ajouter le meurtre aux meurtres…les médias baptisent cet homme-là « homme fort ». Nous avons eu les hommes forts du Congo, du Togo, de la Côte d’Ivoire, du Gabon, du Burkina Faso…
Dans le discours, ces « hommes forts » nous parleront de démocratie, d’unité nationale, de jeunesse, d’avenir, de nation…drôle de valeurs défendues par de drôles d’hommes forts.

Drôle de force qui ne sert que les intérêts d’un homme, d’un clan, parfois d’une tribu. Drôle de force dont la motivation essentielle n’est autre chose que la peur devant la vérité, de la lumière sur des actes obscurs et répréhensibles! Drôle de force que la lâcheté pour tout dire. Drôle de force que l’on ne condamne en fait que du bout des lèvres au sein de ce que l’on appelle la « Communauté internationale », en particulier l’UA, la CEDEAO.

Y a-t-il eu des gens, je veux dire des naïfs qui se seraient posé la question de savoir ce que Macky Sall et Boni Yayi étaient allés faire à Ouaga, après que l’UA et la CEDEAO ont condamné le putsch des Généraux burkinabè, comme ces deux organisations africaines avaient, en 2005 condamné le coup perpétré par les généraux togolais pour mettre en selle le fils du dictateur Eyadema? J’ai bien dit des naïfs, car les hommes nourris d’une certaine expérience savaient déjà que ce déplacement de chefs d’État africains ne servirait pas à grand-chose : rien qu’un pas vers la normalisation de l’anormal, la reconnaissance que chercheraient forcément les putschistes. Condamner d’abord les putschistes, puis aller ensuite leur serrer la main! Leur interdire de voyager, puis aller les voir, se faire accueillir par eux, négocier (quoi?) avec eux! C’est à ce jeu prétendu de réalisme, de pragmatisme que nous jouons en Afrique.
Le premier coup d’État, le premier assassinat politique en Afrique a eu lieu au Togo. Le chef de l’État le plus proche, Hubert Maga du Dahomey, avait envoyé une mission de bonne volonté au Togo, alors que Sylvanus Olympio était enterré sur le territoire dahoméen à Agoué : la présence de la mission de Maga ne pouvait, bien sûr pas y ressusciter le président Sylvanus Olympio assassiné, mais avait-t-elle remis en selle les détenteurs du pouvoir légitime? Le même scénario a été repris en 2005, après la mort d’Eyadema et la montée au trône de son fils. Le même scénario peut être étendu partout à d’autres pays africains. Qui y changera quoi que ce soit? Peut-être seuls nos peuples. Cependant, dans ce genre de situation, aucun type de contact n’est établi entre les médiateurs en question et les populations concernées ou du moins leurs représentants dûment mandatés. L’on s’en tient au principe sacro-saint selon lequel les États ne traitent qu’avec les États, l’État ici étant, ô paradoxe, ceux qui renversent les Institutions étatiques, suspendent la Constitution, assassinent leurs concitoyens… Personnellement, je ne compte pas sur quelque médiateur que ce soit pour restituer le peuple dans ses droits.

C’est surtout parce que les hommes forts d’aujourd’hui, rejoindront demain le cercle de ceux qui ne sont pas tous sûrs de devoir leur pouvoir au suffrage de leurs concitoyens ou même que, devant effectivement ce pouvoir au peuple pour le mandat présent, ils réfléchissent déjà aux voies et moyens de le conserver envers et contre tout quand ce mandat sera à son expiation, ils redoutent d’en être chassés, subissant le même sort que Compaoré à qui les Burkinabè n’ont pas permis de s’y éterniser. Et Compaoré, ne serait-il, selon certaines rumeurs, derrière ce putsch du jeudi 16 septembre? Or, combien d’entre ces hommes ne nourrissent pas le même rêve…Et, ces prétendus médiateurs d’aujourd’hui qui ont goûté aux délices du pouvoir, n’ont-ils pas eux-mêmes tenté de s’y maintenir et y parviendraient s’ils n’avaient pas rencontré une opposition farouche, prête à en découdre pour les en empêcher, comme le Béninois Boni Yayi ?

Le problème est qu’il n’existe pas un concours de recrutement de « médiateurs » dans les crises!
On est encore très loin de sortir du cercle vicieux, du bourbier où l’Afrique de jour en jour s’enlise: coup d’État ou coup de force, condamnation hypocrite, prétendue médiation, légitimation du régime issu du coup par des élections douteuses…

Tout semble en place pour que nous nous y enlisions le plus loin possible. C’est dans la mentalité que cela se passe, par le moyen du discours. J’en entends de la part de certains Togolais, qui semblent en mission commandée : le Togo aurait déjà fait sa propre révolution! Ce discours flatte peut-être un certain orgueil national !

Comme à une certaine époque, le coup d’État du 13 janvier 1963 flattait une catégorie de Togolais, dont Eyadema lui-même qui en tirait toute sa gloire.

Mais quand cette révolution togolaise a-t-elle eu lieu ? Eh bien, s’il m’était demandé de répondre, je dirais (faut-il le préciser, non sans humour?) : depuis que des profiteurs de tout bord, de tout acabit, des pêcheurs en eau trouble, comme j’ai défini mon personnage de Podogan , ont récupéré le mouvement du 5 Octobre pour assouvir leurs ambitions personnelles, depuis que tenants du pouvoir et prétendus opposants, chacun à sa manière, sont en train de se partager le gâteau. Cette catégorie de citoyens (anciens et nouveaux dans cette posture)qui a intérêt à ce que plus rien n’évolue au Togo, cherche à nous convaincre que nous n’avons rien à envier à nos frères Burkinabè. Et, ils ne sont certainement pas mécontents de regarder ce qui, depuis le putsch, se passe au Burkina Faso. C’est même un argument puissant pour menacer les Togolais qui seraient tentés de vouloir demander des comptes à ceux qui seraient coupables de crimes politiques au Togo, comme des Burkinabè qui subissent les « justes » représailles pour avoir voulu demander des comptes sur l’assassinat de Thomas Sankara et de douze autres citoyens burkinabè. Vive l’impunité!

Que ce soit au Burkina, au Togo, au Bénin…le souhait secret, inavouable des tenants du pouvoir, n’est-ce pas d’étouffer le plus rapidement possible la révolution des peuples ouest-africains déclenchée à Ouagadougou?

Je suis, pour ma part, de ceux qui pensent que le Burkina Faso tout seul, ou le Togo, ou le Bénin…ne saurait gagner cette bataille des peuples contre les « hommes forts », en fait des lâches qui redoutent le vrai changement en Afrique, parce que ce changement-là les conduira tôt ou tard devant les tribunaux, qui préfèrent le massacre de leurs concitoyens au triomphe de la vérité et de la justice.

Sénouvo Agbota ZINSO

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