La décision de Jean Pierre Fabre de renoncer à sa double nationalité Franco-Togolaise : une « pas-très-bonne-idée »

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Or l’« identité » découle de l’existence. On peut tout contester à un être humain, mais on ne peut pas lui contester son identité.

Jean Pierre Fabre fait partie (non faisait partie) des Togolais de plus en plus nombreux détenteurs d’une double- peut-être triple-nationalité togolaise et étrangère. Selon les informations non démenties Jean Pierre Fabre a renoncé il y a peu à sa nationalité française. Comme l’ont si bien rappelé les dépêches, le père de Jean Pierre Fabre était Français et sa mère Togolaise. Selon les dépêches qui ont annoncé la nouvelle, si Jean-Pierre Fabre a renoncé à sa nationalité française, celle de son père c’est « pour mieux servir le pays de sa mère, le Togo ». Quel geste patriotique serait-on tenté de dire. Si au moins ce patriotisme soudain pouvait mettre Jean Pierre Fabre à l’abri d’une mauvaise blague comme l’a vécu à ses dépens Koffi Yamgnane lors des dernières élections présidentielles quand sa candidature avait été rejetée pour une affaire de date de naissance. Comble d’ironie pour Koffi, le pays dont les autorités ont mis en cause son existence pour cause de papier non conforme n’avait pas d’existence légale quand il naissait. Bon, comme dirait l’autre « passons » car ce n’est pas notre propos ici.

S’agissant de JPF, il semblerait qu’il ait voulu anticiper toutes mesures d’exclusion à son encontre, « parce qu’il aurait peur qu’une clause exigeant des candidats à la présidentielle au Togo, un renoncement aux nationalités étrangères, soit introduite dans les textes fondamentaux de la République lors des réformes constitutionnelles réclamées à hue et à dia par les opposants togolais eux-mêmes! » . Que la peur de JPF, si peur il y a, soit fondée ou non, au vu de la jurisprudence Yamgnane, on peut douter de l’efficacité de sa démarche car si le pouvoir veut l’empêcher de se présenter aux présidentielles ce ne sont pas les trucs qui vont manquer. En fait le geste de JPF est purement politique et en tant que tel le citoyen lambda pourrait penser ne pas être concerné. Mais à y regarder de plus près, le geste auquel JPF a été (ou s’est cru) contraint nous interpelle tous, car cela touche à ce que chacun de nous a de sacré, à savoir son existence. Or l’« identité » découle de l’existence. On peut tout contester à un être humain, mais on ne peut pas lui contester son identité. Avant d’être citoyen d’un pays, on est soi-même d’abord. Mais comme normalement chacun d’entre nous est le produit du croisement de deux identités, et aussi longtemps que le contraire ne sera pas démontré, il ne peut y avoir de hiérarchie de « dignité » dans la filiation.

Les nationalités sont ni plus ni moins que des inventions artificielles. Certes elles sont pratiques pour régler certains aspects de la vie sociale, mais elles n’en restent pas moins de pures inventions artificielles qui ne permettent pas de mesurer le degré de qualification d’un individu pour servir un pays, non que dis-je, pour servir une société à laquelle ledit individu appartient ou se sent appartenir. Aujourd’hui JP Fabre n’a pas plus (ni moins d’ailleurs) de « Togolité dans ses veines » qu’il n’en avait avant le renoncement à sa nationalité française.

Si l’on veut, JPF a acquis la double identité par naissance ; il n’est pas le seul et le Togo non plus n’est pas le seul pays à avoir des citoyens avec ce statut. Des « JPF », la nature en produit par « paquets » (excusez le terme) chaque jour. Et le phénomène connait un développement exponentiel depuis que le progrès technique a banalisé les rencontres entre les peuples pour le meilleur comme pour le pire. Le pluralisme identitaire est une réalité qui est en avance sur les archaïsmes des codes de nationalité et surtout les exploitations abusives de ces codes à des fins politiciennes. Les Ivoiriens en savent bien quelque chose. Eux qui se sont fait embrigadés dans un concept d’Ivoirité qui n’a ni tête ni queue et qui aujourd’hui, à l’heure où sont écrites ces lignes, en sont réduits à compter sur une victoire de leurs footballeurs contre le Ghana voisin en Finale de la CAN 2015 pour oublier le temps d’une soirée les douleurs et cicatrices indélébiles qu’ils se sont infligées dans un moment de folie collective.
Dans un monde de mobilité et de métissage, réduire la dignité d’un individu au choix entre la nationalité de son père et celle de sa mère, c’est vouloir enfermer le « rapport à l’appartenance nationale dans des dichotomies simplistes ». JPF a fait une démarche volontaire en ce sens que ni personne, ni aucune disposition du code électoral togolais (en l’état actuel des choses s’entendent) ne l’y ait contraint. Mais la question qui se pose c’est, est-ce que désormais tout Togolais ayant une identité métissée quelle que soit la forme de ce métissage doit prouver sa Togolité en renonçant à une partie de son soi pour « mieux servir le Togo »? En marquant 11 buts lors des éliminatoires de la Zone Afrique, Adébayor a qualifié pratiquement à lui tout seul le Togo en 2006 au Mondial de Football en Allemagne . Durant tous les matchs qu’il a déjà joués sous les couleurs de son pays, y compris contre le Ghana où semble-t-il il a une résidence et où il jouit d’une grande popularité, Adebayor ne s’est jamais trompé de maillot, encore moins de cage où marquer les buts. On me dira qu’Adebayor n’a pas la double nationalité. Je répondrais que je n’en sais rien, mais que ce que je crois savoir, c’est que l’un au moins de ses géniteurs n’est pas Togolais d’origine au sens conventionnel du terme. Le Togo est riche de dizaines, de centaines, de milliers, peut-être de millions d’Adébayor qui, chacun dans son domaine de compétence, défendent les couleurs de la Terre de nos Aïeux sans se poser des questions d’identité de leurs géniteurs. Ces Togolais-là n’ont pas plus, mais aussi pas moins, de mérite que les « même-père-même-mère ». Je respecte la démarche de JPF, mais j’aurais voulu qu’il ne l’ait pas faite. Assumer et défendre son identité (que dis-je ses identités) c’est aussi servir son pays. Bien entendu cette conclusion s’adresse aussi bien à celui qui renonce à une partie de son « soi » qu’à celui qui volontairement ou non provoque ce renoncement.

Moudassirou Katakpaou-Touré
Francfort, le 07/02/2015.

 

 

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