La communauté internationale et les changements de régimes en Afrique

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XXIIIe CONFERENCE ROSA LUXEMBOURG

Berlin
Communication de Mme Clotilde Ohouochi

Parler d’une conférence de Berlin réveille en moi un écho quelque peu douloureux, évoque un fait historique marquant pour le continent africain, à savoir la Conférence de Berlin du 15 novembre 1884 au 26 février 1885, convoquée par le Chancelier allemand Otto Von Bismarck, qui a définitivement scellé le sort de l’Afrique par le partage systématique de notre continent entre les Nations européennes. C’est au cours de cette conférence de Berlin qu’ont été édictées les règles officielles de la colonisation, évitant ainsi aux puissances coloniales engagées sur le terrain de s’empêtrer dans des situations conflictuelles. Les peuples et rois africains ont été tenus à l’écart de toutes lesdiscussions relatives à l’entreprise coloniale.

Aujourd’hui le contexte est totalement différent. Cette Conférence Rosa Luxembourg à Berlin se présente à mes yeux comme le rendez-vous de la responsabilité et de la prise de conscience collectives, le carrefour du dialogue et de la solidarité pour insuffler le miracle du changement de paradigme dans les relations entre le Nord et le Sud.

Le thème qui m’est proposé, à savoir « Rapport d’analyse de la politique de la France, de l’Allemagne et de la communauté internationale sur les « changements de régimes » en Afrique : cas de la Côte d’Ivoire », est un sujet très vaste et complexe que je tenterai de circonscrire autour de 5 axes de réflexion. L’intérêt de cet exercice auquel je me plie avec joie, consiste à émettre un point de vue qui peut être différent du vôtre, afin de susciter le débat et l’enrichir. Je ne suis pas une spécialiste de la problématique proposée et n’ai la prétention de plaider ni à charge ni à décharge de qui que ce soit. J’évoquerai tout simplement avec vous mon vécu personnel et quelques éléments qui me semblent pertinents pour asseoir une bonne réflexion.

1 -Une indépendance tronquée et inaboutie

Les tragiques événements qu’a vécus la Côte d’Ivoire au printemps 2011 appellent, inévitablement, des réflexions et soulèvent des interrogations sur la problématique de l’indépendance et de la souveraineté effectives des états africains francophones. Sommes-nous vraiment indépendants ?

On se rappelle que la France a accordé souvent difficilement et tardivement l’indépendance à ses colonies d’Afrique subsaharienne mais a gardé une mainmise dans tous les domaine de la vie des nouveaux Etats. Economiquement, diplomatiquement, militairement, socialement, les anciennes colonies sont encore subordonnées aux volontés de Paris à travers le système sulfureux et néocolonial de la Françafrique. Le « système de la Françafrique » présente les caractéristiques suivantes :

– une politique étrangère française qui ne relève pas du ministère des Affaires étrangères mais est une politique discrétionnaire de la Présidence, notamment à travers la cellule africaine de l’Élysée ;

– une présence très importante de fonctionnaires français ou, plus tard, d’attachés techniques (AT) dans les pays africains concernés ;

– une ingérence, y compris militaire, dans les affaires intérieures des pays concernés (défense ou renversement d’un gouvernement) ;

– des liens financiers occultes entre le régime du pays et les partis politiques français. Ces liens financiers concernent la corruption des élites politiques françaises par les classes dirigeantes africaines (le colportage des mallettes).

On peut ajouter à cette liste non exhaustive la question du Franc CFA, cette monnaie néocoloniale arrimée artificiellement à l’Euro, les contrats léonins que se taillent les entreprises françaises, etc. Exemple : le samedi 2 décembre 2017, le Président français Emmanuel Macron a posé la première pierre du métro d’Abidjan, à la faveur du sommet UA-UE. Il va coûter 918 milliards de F CFA (1milliard 412 307 692 euros) pour 37 kilomètres de trajet, soit environ 25 milliards CFA par kilomètre, ce qui en fait le métro le plus cher du monde. Obtenu sans appel d’offres, le métro d’Abidjan se fera sur des rails existants de l’ex-RAN. Or selon une analyse de M. Attey Philippe, Ancien ministre de l’industrie de Côte d’Ivoire, avec ne serait-ce que 200 milliards des 918 milliards de FCFA du projet (soit 1/5e), on pourrait financer l’installation de jeunes Ivoiriens dans la transformation de l’anacarde, par exemple. Une unité industrielle clé en main de 500 tonnes l’an coûte environ 350 millions de FCFA (usine, bâtiments, autres matériels compris). Avec les 200 milliards, c’est 571 usines qui seraient ainsi déployées. Chaque usine employant 80 personnes, ce serait 45 000 nouveaux emplois directs et environ 200 000 emplois indirects qui auraient ainsi été créés. Le taux de transformation de la production nationale de noix de cajou actuellement de 7% sur 700 000 tonnes produites, passerait à plus de 40% avec l’installation de jeunes Ivoiriens. Ces nouveaux salariés vont consommer, se loger, et impacter positivement l’économie nationale. La croissance générée ainsi serait inclusive car les usines appartiendraient à des nationaux et les jeunes Ivoiriens ne chercheraient pas à émigrer vers l’Europe.

La crise ivoirienne, depuis le déclenchement de la rébellion armée la nuit du 18 au 19 septembre 2002 jusqu’à la guerre postélectorale de 2010-2011, nous assène la réponse de la vacuité de nos indépendances qui ne sont, en définitive, qu’un énorme canular, un vrai quiproquo et, de façon triviale, une grosse arnaque.

L’intrusion intempestive de l’« ancienne » puissance coloniale dans les affaires intérieures de la Côte d’Ivoire sans que cela suscite une levée de boucliers au sein de la communauté internationale reflète, également, une leçon de choses qui renseigne l’opinion sur les réminiscences de Yalta dont les vestiges demeurent encore vivaces. La division du monde en zones d’influences reste une brûlante actualité malgré la globalisation. Vu sous cet angle, les alliés de la France trouvent « normal » que celle-ci intervienne militairement en Côte d’Ivoire, fleuron de son pré carré. Pour l’opinion africaine (celle des peuples s’entend), par contre, les interventions françaises sont de plus en plus décriées car considérées comme une intolérable immixtion dans les affaires domestiques du continent. Elles sont perçues comme une manoeuvre de la France pour s’affirmer et maintenir son rang de grande puissance sur la scène internationale. L’« impératif humanitaire et démocratique » utilisé pour qualifier les interventions françaises est suspecté de dissimuler d’autres réalités et ramène aux thèses de l’impérialisme au 19e siècle qui présentaient l’entreprise coloniale comme une action sociale, humanitaire, civilisationnelle, alors que les raisons économiques, politiques, stratégiques et idéologiques en étaient les motivations essentielles.

2- L’ingérence directe des autorités françaises dans la crise ivoirienne de 2010-2011

Rappelons le contexte historique de cette crise postélectorale, prodrome d’un chaos préparé. Jeudi 02 décembre 2010, Hôtel du Golf, quartier général de campagne et résidence de M. Ouattara. Youssouf Bakayoko, président de la Commission Electorale Indépendante, littéralement scotché et « marqué à la culotte » par les puissances occidentales, notamment la France et les Etats-Unis, déclare M. Ouattara vainqueur de la présidentielle malgré la forclusion qui frappe sa structure. Les réclamations et requêtes en annulation introduites auprès du Conseil constitutionnel par Laurent Gbagbo pour fraudes sont superbement ignorées. Aussitôt, dans un fantastique jeu de rôle, l’ONU entre en scène, actionnée par la France. Sans attendre le verdict du Conseil constitutionnel, seule institution habilitée à proclamer les résultats définitifs des élections générales en Côte d’Ivoire, M. Young Jin Choi, le représentant spécial du secrétaire général de l’ONU, se hâte de certifier les résultats de M. Bakayoko, les couvrant ainsi de l’onction internationale et consacrant, du coup, leur « inviolabilité ». L’on est de plain-pied dans la crise constitutionnelle. La crise postélectorale est, à cet égard, une opération préméditée, planifiée et artificiellement entretenue par les grandes puissances. C’est la souricière, la trappe savamment actionnée pour neutraliser Laurent Gbagbo. Ce conflit dont le règlement relève du domaine exclusif du droit va connaître des dérapages dramatiques du fait de l’immixtion belliqueuse de la gouvernance mondiale. Eneffet, au lieu de se conformer au verdict sans appel du Conseil constitutionnel qui a déclaré Laurent Gbagbo vainqueur, après avoir invalidé les résultats des régions où les fraudes ont franchi les limites de la décence, la ligue anti-Gbagbo, dissimulée derrière les ukases de l’ONU, va sonner l’hallali et donner la charge. Sus à Laurent Gbagbo ! Aucune épithète n’est assez noire pour dépeindre l’homme, aucun crime trop odieux pour lui en faire endosser la responsabilité. Sa posture de légitime défense, face aux multiples agressions dont il est victime, est constamment et délibérément tournée en dérision pour faire de lui le criminel, l’homme à abattre à tout prix. Retranché à l’hôtel du Golf, M. Ouattara, avec l’appui de ses alliés, inflige au peuple ivoirien des sanctions où le cynisme le dispute au machiavélisme : embargo sur les médicaments, fermeture des banques, gel des comptes de l’Etat et des avoirs de certaines personnalités, blocage de la commercialisation du cacao dont la Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial, mise à l’arrêt des exportations, etc.

Le 25 mars 2011, la coalition internationale dirigée par la France et les rebelles du nord déferlent par vagues entières sur le sud du pays et engagent la bataille décisive d’Abidjan, semant mort et désolation sur leur passage. Duékoué, la ville-martyr, dans l’ouest ivoirien, où l’on a compté plus de mille morts en un seul jour selon les organisations internationales des droits de l’Homme et abondamment documenté, est l’exemple le plus effroyable.

L’option militaire, préférée par M. Nicolas Sarkozy et quelques chefs d’états africains, à une solution négociée, répond à la politique de « rectification » et de « reprise en main » minutieusement élaborée, depuis 2002, par la France, pour évincer Laurent Gbagbo du pouvoir. Malgré le lyrisme et les proclamations incantatoires sur la démocratie chantés à l’unisson pour justifier la guerre absurde faite à la Côte d’Ivoire, l’opinion africaine, dans son immense majorité, n’est nullement dupe. Elle saisit, clairement, le sens réel de l’acharnement quasi obsessionnel exercé sur Laurent Gbagbo et l’hystérie collective qui s’est emparée de la planète entière : M. Sarkozy avait érigé, en but suprême, l’installation de M. Ouattara à la tête de la Côte d’Ivoire, le joyau de la couronne, le fleuron du prestige éternel de la Grande France. Cette personnalité, proche de l’ancien président français, ciselée selon les critères françafricains, aura pour feuille de route la protection et la promotion des intérêts exclusifs de la « métropole ». Or la politique de Refondation qui inaugurait la deuxième République avec l’élection de Laurent Gbagbo en octobre 2000 voulait rompre avec l’héritage politique et économique de dépendance de l’ex-puissance coloniale. La diversification des partenaires commerciaux de la Côte d’Ivoire, les réformes structurelles, politiques, économiques et sociales entreprises indépendamment des injonctions françaises en étaient quelques éléments d’illustration. Cette politique de Refondation bousculait les habitudes acquises et confortablement installées. Le crime de Laurent Gbagbo, c’est d’être issu d’un moule non conventionnel selon les critères édictés par Paris, et d’avoir commis, toujours selon Paris, d’« inacceptables sorties de route » par des ambitions indépendantistes et souverainistes affichées.

Pour éloigner Laurent Gbagbo de la scène politique ivoirienne, la France a décidé son transfèrement à la Cour Pénal Internationale (CPI). Le journal français Mediapart et d’autres sources le documentent abondamment. Les époques changent, les méthodes, elles, restent immuables malgré les mesures cosmétiques qu’on utilise, de nos jours, pour en maquiller la laideur.

A l’époque coloniale, face aux velléités de révolte des peuples africains, la force répressive du colonisateur se déployait sans aucune retenue à travers les opérations militaires et surtout les déportations hors du continent des « têtes de file ». L’adepte de cette méthode de pacification appelée « manière forte » est Gabriel Louis Angoulvant, Gouverneur de la Colonie de Côte d’Ivoire (25 avril 1908). L’incarcération de Laurent Gbagbo à la prison de La Haye à Scheveningen est ainsi perçue par une grande majorité de l’opinion africaine.

Manifestement, les incitations, instructions diverses et pressions voilées des diplomates et autres hommes politiques français sont constitutives d’une ingérence extérieure inappropriée dans cette affaire ivoiro-CPI. Et la France est d’autant plus mal placée qu’elle était partie prenante dans la crise ivoirienne.

On verra bien, au cours de ce procès, si les critiques de partialité et de justice des vainqueurs formulées à l’encontre de la CPI se confirment ou non. On verra bien si cette juridiction internationale est, comme bon nombre d’Africains le pensent, l’outil politique dont se servent les grandes puissances pour régler des comptes aux dirigeants des états pauvres, notamment africains, qui ont l’audace de leur tenir tête.

3- La Côte d’Ivoire sous le néolibéral Ouattara : un colosse aux pieds d’argile

Les analystes internationaux estiment que la Côte d’Ivoire en paix sous Ouattara profite à plein de sa position de pivot régional et dégage un excédent commercial grâce à des exportations agricoles de rente assez diversifiées (cacao, café, anacarde, hévéa…). Une économie reluisante depuis 5 ans, avec un taux de croissance non loin des deux chiffres. Tout en dressant ce palmarès, ils soulignent que cette situation n’améliore néanmoins pas le quotidien des ménages et des entreprises. La pauvreté ne régresse guère. L’espérance de vie de l’Ivoirien est de 52 ans, la plus basse de toute l’Union Economique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA).

Examinons tout cela de plus près, en chiffres.

« La Côte d’Ivoire est confrontée à des taux de pauvreté inquiétants, surtout par rapport au potentiel énorme dont dispose le pays », a regretté Ousmane Diagana, le chef des opérations de la Banque Mondiale en Côte d’Ivoire. Près d’un habitant sur deux est considéré comme « pauvre » en Côte d’Ivoire, selon des chiffres officiels. Le rapport sur l’Indice de développement humain produit par le Programme des Nations unies pour le Développement (PNUD) comptant pour l’année 2016 classe la Côte d’Ivoire, première économie de l’UEMOA, au 37e rang sur 54 pays africains et à la 171e place sur 188 pays au niveau mondial.

Avec cette position, le pays est logé dans la catégorie des pays ayant un faible niveau de développement humain. Il se fait distancer dans la zone de l’Union économique et monétaire ouest-africaine par le Sénégal (30e africain et 162e mondial), le Togo (34e africain et 166e mondial), et le Bénin (35e africain et 167e mondial).

Concernant la dette : de 13,430 milliards $USD en 2009, la dette a été réduite à 9,168 milliards $USD en 2012 par le canal du PPTE, avant d’exploser à 17,193 milliards $USD en 2016.
Autrement dit, notre dette a doublé entre 2012 et 2016. Mieux, elle représente désormais 57,91% de notre PIB.

Concernant le monde du travail : le secteur informel occupe une part importante des emplois en Côte d’Ivoire. Il est, depuis les années 1980, le principal pourvoyeur d’emplois, regroupant entre 65% et 80% d’emplois urbains avec une part totale de 45% dans le PIB. Cette immense majorité de travailleurs n’a ni retraite ni protection sociale. Tous les experts redoutent une montée de l’insécurité, mais pas tant en raison des menaces terroristes, que d’une dégradation du climat social pour cause de pauvreté urbaine grandissante. Les « microbes », ces gamins désoeuvrés et déscolarisés qui dévalisent et agressent les passants dans certaines communes d’Abidjan pourraient en être le signe avant coureur.

L’émigration ivoirienne vers l’Europe connaît paradoxalement une croissance exponentielle sous la gouvernance de M. Ouattara alors que le pays n’était traditionnellement pas un pays pourvoyeur de migrants clandestins. A l’analyse, il existe une étroite corrélation entre la pauvreté dans les pays de départ et l’émigration. Un rapport du ministère italien de l’Intérieur établissant les quotas des migrants clandestins qui accèdent chaque jour aux frontières de l’Italie par la mer place la Côte d’Ivoire en première position avec 839 de ses ressortissants qui ont franchi les côtes italiennes de janvier à février 2017. Ces chiffres sont confirmés par l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM).

Selon cette organisation, en 2016, 12396 migrants ivoiriens dont 1631 femmes, 173 mineurs accompagnés et 1729 mineurs non accompagnés, ont débarqué sur les côtes italiennes.

La guerre postélectorale de 2010-2011 et son corollaire d’exactions et de chasse à l’homme ont occasionné un départ massif d’Ivoiriens vers des cieux plus cléments. En 2014, la Côte d’Ivoire occupait le 14e rang mondial des nationalités comptant le plus de réfugiés, avec 809.312 réfugiés, soit 1,5% du total mondial établi à 52, 9 millions de réfugiés. A l’échelle du continent, elle était en 7e position. En mai 2016, le nombre total de réfugiés ivoiriens dans la sous-région africaine s’établit à 44894 personnes. Ces réfugiés ivoiriens se trouvent pour la plupart au Liberia (21.235 personnes), au Ghana (11.423 personnes réparties dans 03 camps du Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés : Ampain , Fettenta, Agyekrom, en Guinée (7389 personnes), au Togo (2512 personnes), au Mali (1022 personnes), au Cameroun (313 personnes), en Mauritanie (272 personnes), en Gambie (250 personnes), au Maroc (218 personnes), au Bénin (180 personnes), au Niger (55 personnes) et au Burkina (10 personnes).

La plupart de ces réfugiés ivoiriens sont des jeunes qui tenteront l’aventure de la traversée de la Méditerranée pour l’Europe si le gouvernement ivoirien ne crée pas les conditions favorables à leur retour et réinsertion.

Depuis la guerre postélectorale de 2010-2011, de nombreux Ivoiriens proches de Laurent Gbagbo ou supposés tels croupissent en prisons, certains sans jugement.
Au premier décembre 2017, le nombre de prisonniers politiques reconnus (c’està- dire bénéficiant d’un mandat de dépôt et régulièrement enfermés dans une maison d’arrêt officielle) est de 197 personnes.

Cette situation met à mal la cohésion sociale et tous les analystes regrettent l’absence de réconciliation entre les partisans de l’ancien président Laurent Gbagbo et le régime actuel.

4- Et pourtant l’Afrique peut réussir…

L’Afrique peut réussir. Là où les autres l’ont pu. Elle possède d’immenses potentialités, tant au plan humain qu’en ressources naturelles. Comptant 1,2 milliard d’habitants en 2017, le continent devrait avoisiner les 2,5 milliards en 2050. En ressources naturelles, le sous-sol africain est un véritable scandale géologique, riche en métaux précieux et rares.

Des atouts inestimables pour amorcer son décollage économique et sortir, enfin, du fameux « Bottom Billion », le milliard du bas, dont parle l’économiste américain Paul Collier. Il y a quelques décennies, la Chine et l’Inde croulaient sous le poids de la misère la plus sordide. A présent, elles sont des puissances à l’échelle mondiale. Les Dragons du Sud-est asiatique ont également basculé dans le camp des pays développés. Le Brésil, le Mexique, le Chili ont décollé.

Le succès de ces pays est, certes, lié à la réussite des choix économiques volontaristes qu’ils ont opérés, mais aussi et surtout à certaines politiques spécifiques. La plupart d’entre eux ont su s’affranchir de toutes tutelles pesantes et handicapantes pour laisser éclore leur génie créateur afin de s’inventer, euxmêmes, et tisser des partenariats mutuellement rémunérateurs avec le reste du monde. Sur le continent même, hormis l’Afrique du Sud qui est un cas particulier, des pays comme le Ghana sont passés par des césariennes douloureuses avant de connaître la joie du succès. Il est donc clair que ni la qualité des études les plus brillantes sur le développement menées par les « experts » internationaux, ni les programmes les plus développeurs administrés à fortes doses par l’extérieur, ne peuvent décréter le progrès. Tant que les secteurs principaux de l’économie seront accaparés par des intérêts prédateurs exogènes et une coterie de dirigeants véreux, la question du développement, en Afrique, sera une dangereuse illusion.

Le facteur déclenchant du développement reste, incontestablement, la liberté et l’indépendance. Une Afrique qui a l’initiative de la décision, en ce qui concerne la conduite de son destin, libérera, à coup sûr, son génie propre et étonnera le monde. Le fondement de la lutte des panafricanistes, en général, porte exclusivement sur la construction de cette Afrique, libre mais ouverte sur l’extérieur, en tant que partenaire à part entière, respectée et considérée, d’une Afrique qui sort, définitivement, du bourbier de la dégradation dans lequel elle est délibérément maintenue, pour s’élever vers la prospérité et l’estime humaine. Afin que les jeunes générations ne soient plus prises dans la trappe infernale de la précarité, ne soient plus condamnées à aller mourir, par grappes entières, sur les rivages abrupts des espoirs brisés de l’eldorado européen. Ou dans les conflits fratricides qui endeuillent le continent.

5- Le recul de l’influence française en Afrique

L’Afrique, au regard de ses potentialités immenses, intéresse fortement le reste du monde. Le contexte actuel de crise économique en Europe et la perte de leadership des puissances occidentales dans un environnement mondial très concurrentiel peut fournir une explication plausible sur les interventions militaires en Afrique. Cette situation est exacerbée par les tendances actuelles de diversifications des relations de coopération des anciennes colonies à l’endroit des pays émergents que sont les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud).

En 2013, les Autorités françaises reconnaissent qu’en dix ans la France a perdu la moitié de ses parts de marché en Afrique subsaharienne. Les interventions militaires et les fréquents sommets tenus entre la France et les dirigeants africains visent-ils à reconquérir le coeur des africains qui aujourd’hui sont plus attentifs vis-à-vis de Pékin ou de New Delhi ? La fondation AfricaFrance a été impulsée pour renforcer les relations économiques entre l’Afrique et l’Hexagone. Elle fait suite au rapport Zinsou-Védrine de 2013 qui présentait « 15 propositions pour une nouvelle dynamique économique entre l’Afrique et la France », notant qu’entre 2000 et 2011 la part de marché de la France au Sud du Sahara a décliné de 10,1 % à 4,7 %, même si la valeur des exportations françaises y doublait sur la même période. On note donc une perte de l’avancée française en Afrique. Parmi les quinze propositions d’ordre général du document figurait la création d’une fondation publique-privée franco-africaine « catalyseur du renouveau de la relation économique entre la France et l’Afrique ».C’est le rôle endossé par AfricaFrance, que préside le financier franco-béninois Lionel Zinsou.

Les Autorités françaises se posent-elles la question de savoir quelles appréciations portent les opinions nationales africaines sur la présence française et surtout sur les opérations militaires françaises en Afrique ? La France ne court-elle pas le risque de heurter certaines sensibilités sur le continent par un activisme militaire (certes justifié), et être finalement considérée, au plan local, comme une présence ennemie ? Peut-elle à elle seule tout régler et continuer à intervenir autant, à l’avenir, au vu de ses propres restrictions budgétaires ? On se rappelle comment ses alliés au sein de la Communauté Internationale ont traîné les pieds avant de la suivre sur le théâtre des opérations en Centrafrique…

Pour emprunter les mots fort à propos du Pr Achille M’bembe, je dirais que « l’Afrique réelle (pas celle des chefs d’État et des élites incrustées au pouvoir) n’attend rien de la France. Elle a raison. Nous ne devons attendre de personne ce que nous pouvons nous offrir à nous-mêmes. Sur le plan culturel, le refus de la colonialité est dans une phase ascendante. Mais cela ne suffit pas. Les rapports entre la France et ses ex-colonies changeront le jour où le corps politique africain aura atteint un degré de puissance tel qu’il sera à même de poser des limites à ce que la France peut se permettre et à ce qu’elle ne peut plus se permettre en Afrique. En attendant, la tâche de la pensée critique et de l’imagination intellectuelle est d’accompagner ce mouvement. Nous le ferons en étant sensibles aux signes qui nous interpellent. L’un de ces signes, c’est la prise de conscience parmi les nouvelles générations de l’impératif à tenir la France en respect, à lui faire drastiquement réviser à la baisse ses désirs d’abuser l’Afrique ». En effet, au nom de quels principes l’Afrique doit-elle continuer de faire la courte échelle aux autres et rester éternellement à la traîne sur le chemin du progrès ? Quand se résoudra-t-elle, enfin, à se débarrasser des entraves de toutes sortes qui plombent les ailes de son essor ?

Le politologue Germain-Hervé Mbia Yebega, auteur de « Interventions militaires françaises en Afrique : fondements d’une stratégie partagée » nous rappelle à nous Africains, que personne ne pourra faire à notre place ce à quoi nos engagements nous tiennent.

Ainsi, malgré la brutalité des méthodes utilisées pour museler toute tentative d’affranchissement amorcée sur le continent, les idées souverainistes portées par le mouvement néopanafricain gagnent du terrain, de façon insoupçonnée. La politique de « gros bâton » pratiquée par la France en Côte d’Ivoire, au printemps 2011, a davantage fragilisé le socle vermoulu et branlant sur lequel prennent appui les rapports de plus en plus tumultueux entre l’Afrique francophone et l’ancienne métropole. Cette politique n’a pas donné le résultat escompté et a, au contraire, engendré un profond sentiment de rejet, élargissant le fossé entre l’ancienne puissance coloniale et une grande majorité de l’opinion africaine.
L’appropriation progressive des idées panafricanistes par les nouvelles générations est de bon augure. Il n’existe pas de malédiction africaine comme le prétendent certaines vieilles conceptions racistes enfouies dans le subconscient collectif des occidentaux.

Le combat, à première vue, paraît titanesque. Comment, en effet, lutter contre les écueils qui se dressent sur le chemin de la liberté et de la souveraineté ? Comment capitaliser, dans une perspective de pérennisation, toutes les initiatives observées çà et là ? Comment faire, aussi, bouger sur le continent le bloc monolithique que constitue le syndicat des chefs d’États africains, francophones notamment, dont les positions conservatrices se trouvent renforcées par les événements survenus en Côte d’Ivoire ? Pour eux, une remise en cause de l’ordre établi signifie une opposition ouverte aux puissants de ce monde et synonyme de suicide social ou de mort politique, voire de mort tout court ! En outre, comment parvenir à faire accepter à l’ancien colonisateur qu’un divorce à l’amiable ou par consentement mutuel, entre partenaires policés, est hautement plus bénéfique que des confrontations sanglantes ?

Le moment est donc venu de marquer une pause et de s’accorder le temps de la réflexion pour analyser, courageusement et sans faux-fuyant, la pertinence de ces questionnements dont les réponses sont déterminantes pour notre avenir et celui de nos enfants. Refuser d’ouvrir le débat et se complaire dans la posture de l’autruche, c’est manquer de vision, c’est s’abstenir, en quelque sorte, de jouer son rôle et d’assumer sa part de responsabilité dans la répartition des tâches dévolues à chaque maillon de la chaîne intergénérationnelle. Nos Pères se sont battus pour l’indépendance. On la leur a accordée d’une main et, de l’autre, on l’en a vidée de sa quintessence. Il revient à la génération présente de mener le combat de la liberté et de la souveraineté véritables pour gagner le pari du développement et imprimer une nouvelle trajectoire aux relations entre l’Afrique et les anciennes puissances coloniales, en particulier la France.

L’espoir est permis. Nous assistons à l’émergence d’une Afrique digne qui refuse l’aliénation. Des voix (à peine audibles certes) commencent à s’élever pour dénoncer, courageusement, l’intolérable ingérence de l’Occident dans la gestion quotidienne des affaires du continent. Le Ghana, berceau du panafricanisme, nous donne toujours l’exemple en poursuivant, sans relâche et pour le bien des africains, son rôle historique de défenseur de la dignité de l’homme noir, de la dignité humaine tout court. Démocratie avancée dans une Afrique qui cherche désespérément ses marques dans ce domaine, le pays de Kwame Nkrumah continue de nous faire rêver. Je veux parler entre autres du discours de rupture prononcé par le Président Akufo-Addo lors de la visite du Président Macron au Ghana début décembre 2017.

En conclusion je dirai que le combat pour l’indépendance véritable de l’Afrique n’est nullement dirigé contre des personnes ni des États. Nous ne tenons en adversité que les tares du capitalisme sauvage, notamment l’injustice, le pillage des ressources de l’Afrique, le soutien aux dictateurs, etc. Car nous ne sommes ni des adeptes de politiques dogmatiques et autarciques, ni des artisans d’un sectarisme obtus et anti-blanc. Nous voulons juste qu’on respecte notre dignité d’être humain à décider par nous-mêmes et pour nous-mêmes. Concernant les relations entre la France et l’Afrique, je dois dire qu’elles sont anciennes, denses, fortes et par moment passionnelles. Elles sont riches de leur héritage historique, c’est un bien commun, qu’il convient de préserver. Mais de quelle manière ? Que les responsables politiques français intègrent dans leur analyse l’émergence des idées souverainistes et panafricaines qui éclosent et commencent à fleurir sur le continent. C’est donc de changer la politique africaine des pays développés dans le sens d’un partenariat de juste échange.

Pour nous Africains, le danger qui se profile à l’horizon et menace le combat est le manque de conceptualisation, de systématisation de la pensée néopanafricaniste, l’émiettement des initiatives et l’absence de cadre formel de coordination des activités, l’absence d’objectifs clairement définis et d’outils d’évaluation des performances… La dynamique néopanafricaniste gagnerait, comme l’ont fait les pères fondateurs du panafricanisme, à créer et entretenir un élan vers la recherche de l’unité et de la solidarité et s’inscrire dans une unicité d’actions, plutôt que de se disperser dans des initiatives isolées, disparates, ponctuelles et circonscrites. Car de notre solidarité, de notre entente et de notre détermination viendra le succès. Pour, également, espérer des chances de réussite, le néo-panafricanisme doit aussi briser les digues des cercles restreints des milieux intellectuels et de la Diaspora pour toucher durablement et imprégner profondément toutes les strates des sociétés africaines. La marche est longue et pénible, le chemin est rocailleux mais c’est possible.

Je vous remercie.

Clotilde Ohouochi

XXIIIe CONFERENCE ROSA LUXEMBOURG
Berlin

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