L’ANC ou l’art d’écraser un moucheron avec un marteau-piqueur ![Par Tido Brassier et Comi Toulabor]

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Le 19 février dernier, en séjour au Togo, son pays d’origine, le franco-togolais Antoine Randolph, vétérinaire de son état, âgé de 74 ans, résidant à Colmar en France depuis la fin des années 1980, est enlevé par les agents du Service de recherche et d’investigation et libéré un mois plus tard, le 18 mars, sans qu’aucun grief sérieux et crédible ne soit porté contre lui. Plus exactement ceux portés (recrutement de rebelles ivoiriens, préparation d’attaque rebelle, tentative contre la sûreté de l’Etat, etc.) sont d’un tel ridicule qu’il y a lieu de se demander si le régime autoritaire semi-séculaire adossé à une longue expérience sécuritaire et répressive, n’a pas perdu son logiciel de bonimenteur machiavélique qu’il savait actionner naguère pour brouiller les pistes de ses crimes et forfaitures. Et quand bien même le pouvoir aurait des raisons valables, il a tellement habitué le monde au mensonge que personne ne peut le croire quand il dit la vérité.
À la libération de son président, son parti le Rassemblement national pour la démocratie et le panafricanisme (RNDP) publie un petit texte daté du 27 mars ayant pour titre « Constat politico-social après un séjour au Togo » où il s’étonne d’entrée de jeu « du manque de réactivité et de solidarité de la plupart des partis se réclamant de l’opposition dans l’affaire de kidnapping d’Antoine Randolph, contrairement à la mobilisation de nos compatriotes de la diaspora. Aussi, se demande-t-il, quel but poursuivent ces derniers, aujourd’hui, sur l’échiquier politique du pays, si ce n’est qu’à accompagner et à conforter le régime autocratique en place depuis des décennies ». S’en suit une dénonciation en règle de la dégradation du tissu social, de la misère galopante, du chômage de masse, de l’insalubrité et du manque d’hygiène, de l’anarchie ambiante, des violations des droits de l’homme les plus élémentaires, etc.

Ce communiqué simple et anodin a suscité une virulente réaction et totalement disproportionnée de l’ANC (Alliance nationale du changement) considérée comme « le principal » parti d’opposition au Togo. Le président en France de sa Fédération internationale (FI) Europe/Asie, Awourou Waste Aregba, signe un communiqué daté du 23 avril intitulé « Aux donneurs de leçons et à leurs acolytes » (lire au <http://www.anctogo.com/aux-donneurs-de-lecons-et-a-leurs-acolytes-14197> passé inaperçu et qui mérite qu’on s’y attarde un peu pour comprendre une fois de plus comment l’ANC s’est installée de son plein gré dans la vase mouvante de perpétuelles rodomontades érigées en mode d’action politique d’opposition. Que dit le communiqué du président Aregba ?

Le communiqué du président Aregba en sept points saillants

1) Il rappelle qu’une fois rentré en France, le Dr Randolph « publie une déclaration dans
laquelle il remercie mollement (souligné par nous) ceux qui ont œuvré à sa libération ».

2) Il cite quelques passages du texte du RNDP qui arrangent son plaidoyer pro domo, faisant l’impasse totale sur les constations socio-politiques, alors même qu’elles sont largement partagées, y compris très probablement par l’ANC elle-même. Il prête au texte un passage qui n’y figure pas : l’opposition « incapable d’adopter la stratégie de lutte idoine », tout comme les termes « accompagnateur » et « renforcer », et il affirme qu’il contient « une kyrielle de ‘‘y a qu’à’’, pour dénigrer systématiquement l’opposition » comme pour dénaturer ou corrompre le texte du RNDP.

3) Le président Aregba nous raconte en cinq actes, par le menu détail, les démarches entreprises par l’ANC complétées par « les contacts téléphoniques réguliers entre les premiers responsables de l’ANC, avec la sœur d’Antoine Randolph, Micheline Randolph qui vit au Canada ». 4) Il en vient à reprocher « le silence observé par Antoine Randolph et sa famille à la suite de cette publication mensongère, outrageuse et diffamatoire, (qui) suscite des interrogations. Car ils n’ignorent rien des démarches effectuées ».

5) Il informe que « l’ANC et ses responsables ont toujours pris position en faveur de toutes les victimes de violation des droits de l’homme y compris celle concernant des adversaires politiques » citant en appui les cas de Kpatcha Gnassingbé et de Pascal Bodjona où s’affairent des avocats dont certains émargent à l’ANC, sans crainte d’éventuels conflits d’intérêts.

6) Le président Aregba, avec la grandiloquence si caractéristique de son parti, nous apprend que « L’ANC et ses responsables agissent par conviction (souligné par nous) en étant conscient, avec l’ensemble de la coalition CAP 2015 [Notons que cette date est périmée], que la lutte de libération du Peuple togolais passe par la détermination de chacun, les efforts et les sacrifices de tous ». 7) Il termine ainsi son plaidoyer : « La stratégie qui consiste pour des Togolais se réclamant de l’opposition, surtout dans la diaspora, à dénigrer ou à s’en prendre systématiquement à celui d’entre eux le plus en vue (souligné par nous), retarde la lutte et ruine les efforts de mobilisation. Il est temps qu’en toute modestie et pour la bonne cause commune, chacun reconnaisse sa place, sa force et ses limites ». Un copier-coller d’un morceau de discours du RPT/UNIR quand il était à l’apogée de sa gloire entre 1974 et fin 1980 !

Le communiqué révèle l’ANC dans un miroir grossissant

Le communiqué du président Aregba appelle plusieurs commentaires et observations quant à la nature et au mode de fonctionnement de l’ANC.

Deux versions légèrement différentes du même communiqué

Les deux versions disponibles sur le site de l’ANC <http://www.anctogo.com/aux-donneurs-de-lecons-et-a-leurs-acolytes-14197> et sur « togo-online » (voir <http://www.togo-online.co.uk/communiques/communique-du-president-de-la-federation-internationale-europeasie-de-lalliance-nationale-pour-le-changement/>) ne sont pas identiques. Contrairement à la version « togo-online », la version « anctogo » ne comporte ni la signature du président Aregba ni la phrase mise entre parenthèse : « (d’autres personnes comme Mme Brigitte Ameganvi ont eu le même sentiment) ».

Comment cela s’explique-t-il ? C’est que le communiqué n’est pas l’œuvre du président Aregba lui-même ; il ne correspond ni à son style d’écriture ni à son Petit Robert. Ce sont les instances dirigeantes de l’ANC à Lomé qui l’ont rédigé et envoyé à sa signature à Bordeaux. Avant d’apposer celle-ci, il a cru bon introduire comme caution politique et morale le nom de Brigitte Ameganvi sans se donner la peine de lui demander son accord préalable.

Rappelons pour éclairer les lanternes que, suite au communiqué du RNDP du 27 mars, Brigitte Ameganvi, présidente de Synergie-Togo, une association de la diaspora basée à Paris proche de l’ANC, envoie un courrier confidentiel à la direction de ce parti à Lomé qui le publie le 14 avril sur son site, là aussi, sans l’autorisation préalable de son auteure. (voir <http://www.anctogo.com/le-coup-de-pied-de-lane-14136>). Dans cette lettre, elle se dit « ahurie » à la lecture du communiqué du RNDP qui apparaît pour elle comme « un coup de pied de l’âne », le titre de la lettre, et « comme solde de tout compte de la mobilisation pour la libération du Dr Randolph ». Elle dit ne pas comprendre ce que le RNDP reproche à Jean-Pierre Fabre d’autant que c’est grâce à son courrier du 23 février adressé en tant que chef de file de l’opposition au ministre de la Sécurité et de la Protection civile Damehane Yark que « l’affaire de l’arrestation de Randolph s’est ébruitée » (voir <http://www.anctogo.com/arrestation-de-randolph-antoine-le-chef-de-file-de-lopposition-ecrit-au-ministre-de-la-securite-14008 >). Elle rappelle comment l’ANC s’est mobilisée et les démarches que ce parti a entreprises pour la libération du Dr Randolph. Elle recommande que cesse « ce genre de polémique (…) vain et contreproductif, en regard du combat difficile que nous avons à mener contre la dictature cinquantenaire des Gnassingbé » et que « chacun s’attelle à faire sa part du travail, au lieu que nous passions notre temps à commenter ce que les autres devraient faire ». Cette double trahison crée des tensions et des conflits que l’ANC aime trancher en bottant en touche, c’est-à-dire en pratiquant la politique des trois simiens (ne rien voir, ne rien entendre et ne rien dire) ou de l’autruche (la tête enfouie dans le sable avec le postérieur en l’air).

Le président Aregba : le trophée que l’ANC aime exhiber

Le président Aregba est prêt à signer tout document émanant de l’ANC pourvu qu’il ne mette pas en cause certains membres de sa famille bien installés dans le système Gnassingbe (Forces armées togolaises, réseaux de répression et de corruption, etc.). Tels les plus connus feu le colonel Wapissou Aregba qui fut commandant du sinistre camp de Temedja et impliqué dans l’attentat de Soudou contre Gilchrist Olympio en mai 1992 au côté d’Ernest Gnassingbé. Ou Waka Aregba, de la gendarmerie nationale, ancien préfet de Bassar où il a semé terreur et désolation pour faire élire député Abass Bonfoh du pouvoir en 1999 ou encore Polo Aregba, ancien procureur, ancien ministre de la Justice et Garde des Sceaux et indécrottable membre de la Cour constitutionnelle. En septembre 1985 lorsque le Dr Antoine Randolph a été arrêté et torturé à l’électricité pour « détention de documents subversifs », il n’est pas impossible qu’un Aregba ait été aux commandes de la gégène. C’est là tout le côté insupportable et indécent du communiqué du président Aregba !

Celui-ci est à la tête d’une FI plus fantomatique que réelle. Il la « dirige » depuis la mise en place en catimini le 22 février 2014 de son nouveau bureau. Rappelons que ce bureau de 12 membres fut élu par un corps électoral composé de 12 électeurs, c’est-à-dire les postulants aux différentes fonctions sont exactement les mêmes qui votent pour eux-mêmes. Le nouveau bureau est le seul témoin de sa propre élection en l’absence des membres du Bureau national comme l’exigent les statuts du parti. Si le président Arégba avait mis ses actes en adéquation avec ses convictions et propos, il aurait pu, sinon dû, démissionner en même temps que Tido Brassier (secrétaire), Comi Toulabor (vice-président) et Antoine Bawa (président) de l’ancien bureau de janvier 2011 où il occupait la fonction de conseiller. Ayant découvert sur le tard la lutte pour la démocratie, il s’est pris au jeu avec le zèle du converti. Car, intellectuel originaire de Kanté, dans le Nord-Togo, enseignant à l’Université de Bordeaux après celle de Lomé, il a cru que le système Gnassingbé constitue son environnement naturel de mouvement et d’action politiques. Il aurait pu prendre le CAR pour se rendre à la CDPA, se garer à l’UTD d’Edem Kodjo ou à l’UFC de Gilchrist Olympio, voire au Parti des travailleurs d’Alberto Olympio, mais s’il a élu domicile à l’ANC, c’est qu’il considère ce parti comme le plus apte ou le plus « bankarisable » des partis quant à son obsession à peine dissimulée de futur directeur de cabinet de la présidence de la République ou de ministre de l’Education nationale et de l’Enseignement supérieur en cas de victoire de son parti. Il est en tout cas en bonne compagnie à l’ANC où ce profil de « conviction » est répandu et qui l’exhibe ostensiblement au cours de son congrès d’octobre 2014. Optimiste heureux et généreux, faux-cul de première et manipulateur hors-classe, le président Aregba a cru très fort en la victoire de son « cher Jean Pi » Fabre (« C’est plié », aime-t-il à dire ) lors de la présidentielle de 2015. Et tant qu’il considèrera l’ANC comme le pilier porteur de ses ambitions « légitimes » (selon ses propos), il ne quittera pas de sitôt la barque des bras cassés. D’autant que le chapeau de singe sans consistance (kese kuku) de président de la FI Europe/Asie dont il est coiffé est pour lui le signe d’un destin prometteur et celui d’une grande reconnaissance sociale, en attendant qu’arrive le jour de gloire. Et pour cela il est prêt à avaler toutes sortes de couleuvres. Comme par exemple signer un communiqué dont il ne mesure pas la portée ne serait-ce par rapport à la trajectoire politique de sa famille dont le seul prononcé du nom suffit à fait frémir dans les chaumières quand il ne suscite pas un vif débat.

L’ANC : surréagir à n’importe quoi au risque du ridicule

Lorsqu’on lit et relit dans tous les sens « Aux donneurs de leçons et à leurs acolytes », on se demande si les dirigeants de l’ANC commentent « Constat politico-social après un séjour au Togo » du RNDP ou s’il s’agit d’un un autre document dont on n’a pas connaissance. Il est bel et bien question de ce document puisqu’il est nommément cité. Alors où sont les « leçons » que donne le RNDP et où est la « kyrielle de ‘‘y a qu’à’’ » ? sans parler des termes et des bouts de phrase imputés au texte ? Un parti qui veut être sérieux et respectable n’est pas obligé de répondre au RNDP, mais lorsqu’il s’y attèle, on attend de lui un peu de rigueur et de professionnalisme. Et, point important à souligner : le RNDP s’adresse à l’ensemble de l’opposition et n’a jamais désigné nommément l’ANC qui considère qu’« il n’est pas difficile de déceler, en filigrane, dans l’article, que ces accusations (le) visent surtout » (souligné par nous). On s’adosse au « sentiment » de Mme Brigitte Ameganvi et à une lecture « en filigrane », donc à pas grand-chose de consistant, pour cogner rudement sur le pauvre Dr Randolph sorti traumatisé de son incarcération.

Là où l’ANC manque de sérieux et de professionnalisme
Tout parti qui a une certaine idée de lui-même diligenterait une petite enquête pour savoir de quoi retourne vraiment ce Waste Aregba, au militantisme dans les rangs de l’opposition vierge, avant de le coopter au sein de ses instances dirigeantes. Il a suffi qu’il soit téléphoniquement approché par le très teigneux frère cadet du « cher Jean Pi » Robert Fabre qui ne le connaissait pas pour que le tour soit joué. Simple conseiller dans l’ancien bureau de la FI, ce dernier, probablement en service commandé, a voulu faire régner la dictature familiale avec la bénédiction du frère aîné : d’où la cascade de démissions à laquelle était associé Waste Aregba qui tourna ensuite casaque. Parti le plus infiltré de l’opposition, l’ANC ne prend aucune précaution de savoir si son nouveau trophée est une taupe ou non comme si la caution du petit frère, donc familiale, est suffisante. Cette culture de l’amateurisme se retrouve jusque sur son site officiel (<http://www.anctogo.com/>) où les informations ne sont pas actualisées quand elles ne sont pas en contradiction les unes avec les autres. Par exemple, l’ancien bureau de la FI démissionnaire depuis le 31 janvier 2011 est toujours en ligne (<http://www.anctogo.com/communique-relatif-a-la-mise-en-place-du-federation-international-2048>) côtoyant quelques clics plus loin le nouveau dont n’apparaît que le nom de son président (<http://www.anctogo.com/les-federations>) sur les douze membres censés le composer et qui sont passés eux par pures pertes.

Abondent par contre des communiqués de presse, une spécialité du parti, des articles de journaux locaux pro-ANC souvent commandés par le parti pour discréditer des concurrents ou des adversaires, ou repris de la presse internationale et quelques dossiers d’ONG et d’organisations internationales. Excepté le « Mémorandum sur les projets d’infrastructures routières en cours » qui date d’août-décembre 2011, des dossiers d’analyse et de prospective sur des thématiques autres qu’électorales produits par le parti lui-même sont inexistants. Quand il lui arrive d’organiser séminaires, ateliers, (ce qui est rare et exceptionnel) et congrès fondateur ou d’anniversaire, les documents y afférents ne sont pas versés sur le site, mis à part un résumé très lapidaire de cet atelier d’évaluation et d’orientation tenu à l’occasion de son cinquième anniversaire en octobre 2015 (<http://www.anctogo.com/cinquieme-anniversaire-de-lanc-atelier-devaluation-et-dorientation-13619>). Il en est de même de ses activités à l’Assemblée nationale qui sont totalement inconnues. Alors que le parti soutient de disposer de ressources humaines significatives à même de produire de la pensée, de l’abstraction, de la réflexion, des analyses. 

 

L’ANC : un parti de conviction ? C’est à voir !

On peut établir une longue liste de prises de positions contradictoires déroutantes de ce parti. Jean-Pierre Fabre ne reconnaît pas la légitimité de Faure Gnassingbe, mais le rencontre, lui adresse du courrier en lui donnant « SE Monsieur le Président » tout en se proclamant lui-même urbi et orbi président de la République. Il ne reconnaît les élections législatives de 2013 qu’il qualifie de « frauduleuses » mais se base sur elles pour affirmer son leadership au sein de l’opposition, etc. Mais interrogeons-nous de savoir de quel bord idéologique est l’ANC ? La réponse à cette question pourtant simple révèle la (qualité de) conviction dont se targue ce parti. En effet, le libéralisme revendiqué par les anciens lieutenants de Gilchrist Olympio au sein l’UFC vire à la social-démocratie deux ans après la création de l’ANC en octobre 2010 suite à une dissidence. Les rumeurs, se basant alors sur une invitation de Jean-Pierre Fabre à participer au congrès de Toulouse du Parti socialiste en octobre 2012, ont couru les rues de Lomé faisant accroire que l’ANC aurait adhéré à l’Internationale socialiste pour bénéficier de son puissant lobbying.
Or il n’y a absolument rien ni dans son discours, ni dans ses pratiques, ni dans son organisation, ni dans ses stratégies d’alliance notamment avec les syndicats, ni même dans ses rapports à la justice sociale et avec les organisations de la société civile, bref rien qui l’inscrit objectivement dans ce courant idéologique. Lequel est d’ailleurs très rarement revendiqué comme lors l’« atelier d’évaluation et d’orientation » susmentionné où on peut lire en tout et pour tout que « le courant politique de l’ANC (est) la sociale démocratie » (sic) et que « les quatre partis politiques qui constituent CAP 2015 sont d’obédience socialiste. Il faut s’en féliciter ». Point.

Quand on se réfère au projet de société du candidat Jean-Pierre Fabre pour la présidentielle d’avril 2015, un document de 123 pages intitulé « Mes-engagements pour le Togo » (il faut aller à la page 25 pour trouver le titre !), on ne trouve aucune référence ou allusion au socialisme et encore moins à la social-démocratie. C’est un document de bonnes, trop bonnes intentions où l’on rase gratis sans effort de chiffrage avec un oubli de détail de la dette extérieure et intérieure. Il n’y a pas un corpus idéologique ou doctrinal permettant le débat à l’ANC qui peut à moment changer de bord selon la direction du vent politique en France.

Parti de « conviction », l’ANC exprime celle-ci dans des actions concrètes. Ainsi samedi 21 mai, elle et ses alliés du CAP 2015 ont encore battu le pavé « pour exiger les réformes constitutionnelles, institutionnelles et électorales telles que prévues par l’Accord politique global (APG) [signé depuis le 2 juin 2006 et jamais respecté] ainsi que la mise en œuvre transparente, participative et consensuelle de la décentralisation et l’organisation transparente, équitable et crédible des élections locales » (voir <http://www.anctogo.com/cap-2015-et-les-populations-togolaises-exigent-la-mise-en-oeuvre-des-reformes-politiques-et-electorales-14236>). Revenons un peu en arrière : une semaine avant les législatives de juillet 2013 et un mois avant la présidentielle d’avril 2015, l’ANC, dont le mot d’ordre « Pas de réformes pas d’élections » partagé par de larges pans des partis d’opposition et de la population, dribble ses alliés et participe à ces scrutins dans les conditions calamiteuses. L’explication justificative un peu abracadabrante de sa vice-présidente Isabelle Ameganvi, avocate de profession, est de dire : « D’abord nous n’avons jamais dit « Pas de réformes, pas d’élection », mais « L’élection présidentielle n’aura pas de sens sans les réformes » (voir <http://www.anctogo.com/togo-cap-2015-a-fait-le-choix-de-participer-a-lelection-presidentielle-interview-me-ameganvi-12979>). Elle y relève que les boycotts des élections ont toujours « offert un boulevard au RPT, qui s’est doté à l’Assemblée nationale de la majorité des quatre-cinquième qui lui a permis de toiletter à son aise la constitution » en décembre 2002. Si l’ANC est donc en cohérence avec elle-même, elle participera aux élections locales sans les réformes qu’elle n’obtiendra pas tout en mettant la population dans la rue pour les réclamer.

L’ANC : un Tartarin en quête reconnaissance sociale

Si on veut rendre à l’ANC la monnaie de sa pièce, il convient de dire que ce qui est fondamentalement reproché « en filigrane » au Dr Randolph est qu’il n’est pas allé au siège du parti remercier « ceux qui ont œuvré à sa libération » et s’est contenté d’une « déclaration dans laquelle il (le fait) mollement ». En effet, dès sa libération, il saute dans le premier avion et rentre en France. Chose inacceptable et irrévérencieuse ! Le remerciement-hommage de la victime à son bourreau fait partie du rituel de libération institué par Eyadema dès sa prise de pouvoir en 1967. Le Dr Randolph et ses codétenus de septembre 1985 ont dû se plier à ce rituel quand ils ont été libérés deux ans plus tard. L’ANC aurait aimé le célébrer comme sa victoire (ou la victoire personnelle de son chef) sur le pouvoir répressif et le présenter comme un butin de guerre dans une débauche de dithyrambes, de chants, de danses, de libations à ses militants pour remonter le moral à travers leur obsession permanente du spectaculaire. Et au libéré de verser quelques 12 000 euros (7 millions FCFA) en action de grâce à la divinité ANC ! Au lieu de ce moment exceptionnel espéré, le parti n’a recueilli que d’énormes déception et frustration que « Aux donneurs de leçons et à leurs acolytes » peine à dissimuler, déception et frustration qui viennent s’ajouter au traumatisme, pas encore totalement digéré, de l’échec à la présidentielle d’avril 2015.

En réalité dans cette affaire de libération, l’ANC joue la mouche du coche. Elle s’attribue le mérite indu alors que nombre de ses propres militants sont encore en prison et que des super-barons du régime tels que Kpatcha Gnassingbe arrêté en 2009 et Pascal Bodjona en 2012 et de nouveau en 2014 et Bertin Agba en 2011 qu’elle a adoptés ne sont toujours pas libérés ni jugés. On peut donc s’interroger sur l’efficacité à géométrie variable des intercessions de l’ANC. Le Dr Randolph doit sa libération essentiellement plutôt aux différentes interventions du maire de Colmar, du ministère français des Affaires étrangères, de l’ambassadeur et du consul de France au Togo qui ont pesé plus que celles de l’ANC habituée à rouler les mécaniques pour des riens du tout en oubliant ce qui est essentiel au point d’en arriver à perdre toute crédibilité.

Et si tout ceci n’est qu’une affaire de gros sous ?

Dans son « Constat politico-social après un séjour au Togo », le RNDP a appuyé à l’endroit où ça devait faire mal à l’ANC en écrivant que la situation accablante du pays « ne touche pas les élus dans la mesure où le régime leur distribue gracieusement des augmentations de complaisance avec les deniers du pays ». Il fait allusion aux augmentations accordées en début de l’année aux députés dont les indemnités mensuelles sont passées de 700 000 et 900 000 FCFA à respectivement 1 300 000 et 1 500 000 FCFA (655,957 FCFA= 1 €) avec un rappel de trois mois de rattrape. Des augmentations qui ont exaspéré l’opinion qui les trouve scandaleuses et que l’ANC, pas seulement elle, a essayé de garder secrètes avant qu’elles ne soient éventrées par Abass Kaboua, un dissident de CAP 2015. Et lorsqu’un député ANC, Robert Olympio, rompt enfin le silence c’est pour non seulement les approuver sans réserve mais encore pour réclamer de porter ces augmentations à « 2 millions de FCFA » et la mise en place d’une « caisse noire » (sic) pour les députés ! (voir <http://news.icilome.net/?idnews=820633&t=Robert-Olympio-trouve–jaloux–Abass-Kaboua>). Le parti reste très opaque quant aux questions financières et nulle part elles ne sont évoquées.
L’ANC est devenue en fait le plus riche des partis d’opposition et ses députés, formant le second groupe parlementaire après celui du RPT/UNIR, potentiellement multimillionnaires depuis que Faure Gnassingbe a pris la succession de son père en 2005. En effet, le parti bénéficie des subventions publiques au titre du financement des partis politiques et des campagnes électorales. Il a reçu ensuite en 2013 de l’État, condamné par la Cour de justice de la CEDEAO, une substantielle compensation de 240 millions de FCFA suite à l’exclusion de l’Assemblée nationale de ses neufs députés par décision de la Cour constitutionnelle du 22 novembre 2010 à la demande de leur ancien parti, l’UFC. Par ailleurs, en janvier, le pouvoir prend un décret qui « détermine les privilèges du chef de file de l’opposition qui a rang de président d’institution selon le protocole d’État et donc, dispose des avantages pécuniaires et matériels » en application de la loi portant statut de l’opposition votée en 2013 (voir <http://www.rfi.fr/afrique/20160126-togo-statut-particulier-le-chef-file-opposition-jean-pierre-fabre>). Dans une interview du 31 janvier où le journaliste Junior Aurel le pousse dans ses derniers retranchements, Jean-Pierre Fabre, qui endosse cet habit, a tourné inlassablement autour du pot sans jamais répondre à la question relative à ces avantages (voir <http://www.anctogo.com/savoir-news-politique-interview-exclusive-de-jean-pierre-fabre-chef-de-file-de-lopposition-13946>).

On peut convenir que le pouvoir, qui ne fait rien à moitié quand il s’agit de tendre le piège à son opposition, a su mettre les petits plans dans les grands, et notamment en numéraire, pour le président de l’ANC, désormais officiellement chef de file de l’opposition élevé au rang de président d’institution dans un pays où les élites ont un goût atavique prononcé pour l’argent, le pompeux et l’ostentatoire. Ce n’est pas tout : les participations tardives de l’ANC aux législatives de 2013 et la présidentielle de 2015 ont été acquises par le pouvoir contre des compensations sonnantes et trébuchantes estimées à plusieurs centaines de millions de FCFA. Son appel actuel aux réformes avant les locales et sa mobilisation dans la rue rentrent dans la même stratégie de faire monter les enchères pour en retirer le maximum de numéraire. Il faut ajouter à tout cela les cotisations, des dons divers et la mobilisation financière électorale de la diaspora. Sans oublier que l’ancien président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, grand médiateur devant l’Éternel dans la longue crise politique togolaise s’est transformé en véritable DAB (Distributeur automatique de billets) au moins pour l’UFC puis pour l’ANC. Faire de l’opposition au Togo est un business des plus rentables, et personne de bonne foi particulièrement dans les instances dirigeantes de l’ANC ne peut l’infirmer, sauf bien sûr le peuple ignorant ou supposé tel qui continue à croire à ses sornettes.

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Au total, le « Aux donneurs de leçons et à leurs acolytes » de l’ANC est un texte qui, au-delà de la menace suggérée adressée au Dr Randolph et à sa famille, révèle son mode de fonctionnement, ses pratiques et ses mœurs politiques qui ne sont pas fondamentalement différents de ceux du RPT/UNIR, la matrice primordiale de laquelle se sont éjectés tous ces partis politiques des années 1990. Créé en octobre 2010, l’ANC condense toutes les tares qu’elle reproche aux autres partis, et particulièrement au RPT/UNIR et à l’UFC : absence totale de démocratie interne et de tolérance élémentaire, manque de rigueur et de professionnalisme et corruption au propre et au figuré à tous les étages. Et on assiste insidieusement au culte de la personnalité qui ne présage rien de bon autour de « celui (qui est) le plus en vue », un personnage terne, inconsistant et sans scrupules qui risque de transformer sa milice virtuelle de zémidjans (conducteurs de taxis-motos) fanatisés qui l’entourent en Tontons macoutes bien réels, rappelant le règne des Duvalier en Haïti. Dans tous les cas, si l’ANC accède un jour au pouvoir, il est clair que le Dr Randolph et sa sœur ne seront pas les bienvenus au Togo. Et avec eux tous ces Togolais de la diaspora, « leurs acolytes », (que l’ANC n’hésite pas à solliciter financièrement à chaque élection) qui mettent en cause le parti par leurs « leçons » et leurs « y’a qu’à » de lèse-majesté. Le Dr Randolph, sa famille et son parti n’ont pas tort de répondre par un silence chargé de mépris à l’ANC qui joue à faire croire que le régime abject des Gnassingbe est finalement sympathique et tolérable. Les Togolais en lutte pour l’alternance et la démocratie en sont à ce paradoxe insensé.

Bordeaux/Paris, le 31 mai 2016

Tido Brassier (Paris)
Comi Toulabor (Bordeaux)

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