Interview:Bassirou Ayeva s’insurge contre la suspension de l’équipe togolaise

0

« Nous avons établi l’irresponsabilité de Issa Hayatou dans le cas des sanctions infligées au Togo. Mais reconnaissons clairement que cette audace de s’attaquer au Togo est aussi une des conséquences de la faiblesse des structures dirigeantes du football togolais. Et pourtant, celui-ci regorge aujourd’hui  comme hier de talents et de cadres  qui font honneur au football continental. Ces talents, ces cadres compétents, désintéressés  là, tous comme ces milliers de pratiquants du sport roi dans les quatre coins du pays, ont besoin de sérénité et de respect »

…Boévi  Lawson,  Anani D. Tsibiaku, Koffi Apémékou, Kafoui Bandera, Mana Palanga, Badjibassa Babaka,  Mensan Gnamé,  Kodjo Samlan, Eklou  Komlan… Bassirou Ayéva… Ce sont autant de plumes  et de  voix vivantes ou disparues  de journalistes sportifs  qui ont oeuvré dans un passé récent à donner une image et une vitalité au sport togolais dans son ensemble et plus particulièrement au football.  Sur divers théâtres  de compétitions continentales ou internationales où se produisaient des représentants togolais,  ces journalistes ont su restituer aux auditeurs, aux téléspectateurs, ainsi qu’aux lecteurs de Radio- Lomé et Kara, de la Télévision Nationale et au quotidien   » Togo- Presse »  des reportages aussi bien  fidèles, corsés, qu’objectifs. Le tout enveloppé dans une dose d’émotion, aussi bien sur le déroulement des épreuves proprement dites que sur les à-côtés de celles-ci .

Au moment où les sportifs togolais, voire ceux d’Afrique et du monde tentent sans succès de comprendre l’ahurissante  décision de la CAF  de “ suspendre le Togo pour deux CAN et de lui infliger une amende de  34.000 000 de Francs Cfa, plus de  50. 000 Euros, à la suite du retrait des  » Éperviers  » de la CAN suite au mitraillage de leur bus, mitraillage soldé par trois morts dont deux Togolais et des blessés,  nous avons voulu nous tourner  vers l’un de ces journalistes sportifs,  M. Bassirou Ayéva, aujourd’hui un des acteurs principaux  de la vie culturelle, politique et sportive de la diaspora. Nous avons voulu recueillir son analyse et ses sentiments sur la situation  et en profiter pour parler du football togolais gangrené  par les querelles de ses dirigeants.Depuis le Mondial 2006 en Allemagne et le piteux spectacle organisationnel qu’a a offert l’ex-président de la FTF ( Fédération Togolaise de Football), Rock Gnassingbé, aux  médias du monde entier, nous avons voulu vous tendre le micro. Nous n’avons pu le faire. À présent la CAN sur laquelle les  rideaux  viennent  de tomber  en Angola avec le sacre de l’Égyptie nous redonne l’occasion.

Lynx.info: M. B. AYEVA, qu’est-ce qui sur le plan strictement sportif  vous a le plus marqué dans ce rendez-vous ” Angola 2010”?

B.AYEVA: Avant de vous répondre, permettez-moi de saisir cette occasion pour présenter mes condoléances aux familles de nos deux compatriotes disparus et à la grande famille du football.

Que les blessés de cette fusillade du 8 janvier  recouvrent une prompte guérison.  Je reviens à votre question. Si je n’étais qu’un chroniqueur sportif et si ce drame humain n’était venu endeuiller le tournoi, j’aurais retenu le surpassement et l’héroïque prestation des Blacks Stars du Ghana, ainsi que l’étalage de l’expérience des Pharaons lors de la finale.  C’est cette expérience qui a fait la différence au finish. J’aurais également retenu la désillusion des camerounais et des ivoiriens un trop trop imbus de leur talent et bien sûr l’extraordinaire combattivité du Malawi, du Mali… du Burkina Faso, du Benin, du Gabon… Au fil des CAN, l’on sent le progrès du football africain et les pays jadis considérés comme parents  pauvres du sport roi, se présentent  sans complexe.

Mais en tant qu’homme et en tant de Togolais, je ne suis pas beaucoup concentré sur le déroulement technique et tactique de l’épreuve, tant je tenais à résoudre l’équation de savoir comment a-t-on pu choisir l’Angola pour abriter ce prestigieux évènement. Je tenais à  comprendre ou à décoder le comportement on ne peu plus trop léger, irresponsable  et arrogant de la CAF et spécialement de son président, le Camerounais Issa Hayatou, suite au drame togolais. Sa gestion de ce deuil  est irresponsable, inhumaine, cynique et il ne mérite pas de s’éterniser à la tête de cette  institution footballistique. Je ne sais pas sur quel  critère la CAF confie l’organisation d’une fête du football continental à un pays qui en réalité n’a pas fini avec une de ses guerres?

Lynx.info: Questions  Vous voulez dire par là que l’Angola ne devrait-il pas obtenir l’organisation de la CAN 2010?

B. AYEVA: Bien évidemment. Car ce n’est pas parce que le chef rebelle  Jonas Savimbi est mort depuis le 22 février 2002, que les indépendantistes de l’enclave du Cabinda ont cessé leur revendication. Et tout le monde connaît l’histoire de cette rébellion qui même tout autre combat.  Et quand M. Issa Hayatou confie  à “L’AFP, Agence France Presse “le 31 janvier à l’issue de la compétition,  je cite: “…La CAN s’est déroulée dans de très bonnes conditions malgré des petits incidents qui arrivent partout”. On est curieux de savoir ce qu’il fait des morts de la délégation togolaise et du chauffeur angolais ? À moins que ce soit leur triste sort qu’il qualifie “ de petits incidents” .     

D’ailleurs on dirait que la ligne de défense de l’incurie de Issa Hayatou est essentiellement basée sur le mépris. Car dès l’annonce de l’attaque, son directeur de la communication M. Souleymane Habuba se faisait remarquer par une sortie sans compassion sur RFI :  » Je ne sais pas ce qui a pris le Togo de voyager en car. La seule chose que l’on puisse dire, c’est que l’incident n’a pas eu lieu dans la ville de Cabinda… »
Quelques jours plus tard,  le 30 janvier,  c’est M. Hayatou, lui même qui enfonce le clou. Justifiant le choix de l’Angola pour abriter cette CAN, il disait cette fois encore  à  l’AFP: “ …Nous sommes organisateurs du tournoi. Ce n’est pas à nous d’assurer la sécurité…” Il n’en faut pas plus pour illustrer l`irresponsabilité, voire l’usure du président de la CAF face à qui est survenu non seulement aux Togolais, mais à l’ensemble de la famille continentale du sport. Comme pour démontrer qu’il passait les morts Togolais et Angolais, ainsi que les blessés en perte et profit, le même patron du football africain répondant  sur France 24, ce même samedi 30 janvier à la question de savoir s’il ne regrettait pas d’avoir confié les jeux à l’Angola, suite à ce qui est arrivé au bus togolais: “ …si c’était à refaire, nous le referons…”. Dans une déconcertante désinvolture il explique que l’attribution de la CAN à un pays repose sur la “ confiance “ . La CAF a fait confiance à l’Angola, a-t-il insisté.

Mais, qu’est ce que le célèbre président de la CAF désigne par le mot confiance, à l’heure où les critères de choix de villes  ou de pays devant abriter de grands meetings sportifs ou culturels sont devenus très pointus, très exigeants et essentiellement basés  sur la sécurité? M. Hayatou ne s’arrête pas là. Dans cette interview, il se permet d’affirmer que la délégation togolaise n’était pratiquement pas dans le périmètre urbain…en ville.Cette sortie á mon point de vue est inapropriée. C’est du délire. Il est plus que triste qu’aujourd’hui, M. Hayatou veuille confiner, barricader les délégations devant prendre part aux déférentes compétitions panafricaines dans leurs hôtels. Personne ne  devrait donc sortir de la ville, même pour découvrir la nature, le paysage, les villages…La déclaration de M. Hayatou sonne tel un aveu. Il savait donc qu’il y avait danger autour du Cabinda. Et pourtant la CAF a retenu cette zone pour abriter les rencontres de poule. Plus grave, les rebelles auraient prévenu la CAF de leur intention de s’inviter à la fête.

Il n’en faut pas plus pour démontrer que l’Angola n’a pas fini avec sa rébellion du Cabinda et l’intelligence recommandait qu’on ne lui confie pas un tel rendez-vous sportif.

Lynx.info: : Vous semblez être dur vis-à – vis de M. Ayatou. Certes, il est le président, mais il ne décide certainement pas seul.

B. AYEVA: J’ai connu personnellement M. Hayatou dans ses bureaux de la Fédération Camerounaise de Footbal à Yaoundé, il y a plus de vingt ans. Le M.  Hayatou que je vois aujourd’hui est grisé par le pouvoir. Pis, il n’éprouve aucune compassion personnelle à l’endroit des familles éplorées. Comment voulez-vous qu’on qualifie un homme qui ne prenne pas en compte un drame humain, mais qui se fourvoie dans des déclarations méprisantes, sans une teinte de regret pour les victimes et l’ensanglantement de la CAN?   

Le 30 janvier par exemple, M. Hayatou disait sur TV5 à l’endroit de la délégation togolaise, pour justifier les sanctions insensées: « … Je leur ai dit qu’on comprendra  leur position. Nous leur demandons de bien vouloir rester…Mais s’ils préféraient partir parce qu’ils étaient émus, nous prendrons acte. Mais il y a eu des interférences politiques, nous ne pouvons pas accepter ça… ».

C’est donc parce que qu’un gouvernement,-  quel qu’il soit-  a décidé  de voler au secours de ses citoyens traumatisés  que la jeunesse de son pays, et les amoureux du football doivent être sanctionnés ?  M.Hayatou veut nous faire croire que dans son Cameroun natal, le président Paul Biya ne fait pas de l’affaire des  “ Lions Indomptables “, une affaire nationale, une affaire politique? Il veut nous faire croire que la sacro-sainte règle de séparation des activités sportives des interférences des politiques chère à la Fifa et au CIO, est  respectée. Si cette règle était autant respectée, les Angela Merkel, Sarkozy, Zapaterro, et autre Poutine,  Amadinedjad , Brown  bref, tous les gouvernants  ne recevraient pas et ne récompenseraient pas leurs représentants du retour de  compétitions sportives où, ils ont hissé haut le drapeau et fait retentir l’hymne national. N’est-ce pas de la politique, M. Ayatou ?  M. Hayatou a simplement placé les intérêts de la CAF au dessus de la protection de l’intégrité physique des participants. Ce qui est inadmissible, inacceptable et criminelle. Hélas, il n’y a qu’en Afrique que nous pouvons avoir de tels dirigeants.

Lynx.info: Quelles sont selon vous, les conséquences d’une telle sanction sur le football togolais ?

B.AYEVA: Simplement  dévastatrice. La CAF ou M. Hayatou veut tuer le football togolais. Imaginer que le pays ne puisse point participer aux éliminatoires de la CAN de  2012 et de  2014. Le niveau du football togolais qui connaît depuis quelques temps une courbe ascendante malgré l’approximative gestion qui est menée par ses dirigeants, piquera le nez. Aucune motivation ni stimulation n’habitera les pratiquants. Car, il va sans dire que la CAN occupe une place prépondérante dans la galvanisation des acteurs. Elle assure l’éclosion des talents et ouvre de très grandes opportunités pour des carrières professionnelles dans des clubs de renoms. Ce sont des générations de footballeurs accomplis ou en herbe qui feront les frais d’une telle stupide décision. Il n’y a pas que sur le plan sportif que les conséquences dévastatrices se feront sentir. Même sur les plans social et économique, le pays prendra un vrai coup, surtout qu’aujourd’hui le football n’est pas qu’un phénomène social. Il est une industrie qui procure des “ jobs” et des  salaires plus très confortables  à certains élus talentueux. Et la plupart des recrutements se font à la CAN.  Et combien de millions d’enfants au Togo rêvent-ils de devenir des Zinédine Zidane, Abédi Pélé, Emmanuel Adebayor, des Samuel Eto, des Didier Drogba, des Michael Essien…d’avoir honneur, gloire ?   

Lynx.info : Pensez-vous que la CAF appliquera ces sanctions?

B. AYEVA : M. Ayatou  a peut-être créé l’électrochoc pour jauger la réaction du Togo. Or, la décision est également mal accueillie et incomprise hors des frontières du Togo et de l’Afrique. Certains Européens ne comprennent rien. La CAF reverra forcément sa copie. Mais n’empêche que la FTF dont le général Séyi  Mémène, nommé président du comité  intérimaire, le 3 décembre dernier par la FIFA et la CAF, – lui aussi membre  du bureau exécutive de la CAF- doit interjeter appel. Cette sanction irréfléchie et suicidaire doit être levée et le plus tôt que possible! Le collectif des avocats commis pour défendre les morts et les blessés doit poursuivre son travail. Les autorités togolaises ne doivent pas passer leur temps à pleurnicher, mais à développer des actions diplomatiques et de lobbying afin de rallier des pays membres de la CAF, même de l’UEFA à leur cri d’indignation sur  M. Hayatou. Il faut parvenir à lui démontrer que sport et politique s’interfèrent et s’interfèreront toujours. Le tout est d’en limiter l’influence. D’ailleurs, n’est- ce pas cette politique qui lui permet de s’éterniser à la tête de la CAF, au point de finir par croire que celle-ci est sa propriété?

De toutes manières, M. Hayatou doit payer pour sa légèreté et son irresponsabilité. C’est d’ailleurs un président de la CAF décrédibilisé qui ira au Mondial Sud Africain, même si sous son règne, il a réussi à faire augmenter le nombre de participants africains à la phase finale de coupe du monde et réussi à faire organiser pour la première fois une Coupe du monde sur le continent, en Afrique du Monde l’été prochain.

Lynx.info : Quelle  analyse  faites  vous des cafouillages à la tête de la FTF?

B. AYEVA :
Ces cafouillages,  comme vous les avez nommés,  et c’est le moins qu’on puisse dire, durent depuis quelques années, hélas. Il y a certes la politisation à outrance du poste de président de la FTF. Il y aussi que certains pseudo fortunés  qui n’ont du football qu’une lointaine idée, veulent en faire une tribune, pour on ne sait quelle raison. La querelle de chiffonniers à laquelle se livrent  les mêmes têtes depuis des années est fortement dommageable non seulement à la vie du football togolais, mais à l’image toujours pas très brillante ou pas encore glacée du Togo.

La FIFA et la CAF ont confié la gestion de la FTF au général Séyi Mémène une personnalité rompue aux arcanes du football togolais, africain et mondial. C’est à lui qu’il revient d’organiser d’ici le 31 juillet une élection, pour de nouveaux dirigeants à la tête de la FTF. Mais posons- nous la question de savoir ce qui va se passer? Les même Rock, Tata et autres Gabriel (s )  … viendront-ils avec leurs armadas courtisans de nouveau  empoisonner l’atmosphère? N’est-il pas temps au Togo  que  quelqu’un tape sur la table et siffle la fin de la recréation? Ne peut-on pas disqualifier, écarter ces hommes qui n’ont pour arguments que la corruption, l’intimidation, la manipulation pour atteindre leur but?

Nous avons établi l’irresponsabilité de Issa Hayatou dans le cas des sanctions infligées au Togo. Mais reconnaissons clairement que cette audace de s’attaquer au Togo est aussi une des conséquences de la faiblesse des structures dirigeantes du football togolais. Et pourtant, celui-ci regorge aujourd’hui  comme hier de talents et de cadres  qui font honneur au football continental. Ces talents, ces cadres compétents, désintéressés  là, tous comme ces milliers de pratiquants du sport roi dans les quatre coins du pays, ont besoin de sérénité et de respect. J’en profite donc pour proposer qu’ils s’organisent en syndicat et en association pour peser sur le choix des nouveaux dirigeants au lieu de laisser la parole à des personnes qui ne sont assoiffés que par le pouvoir, l’argent et le prestige.

Le football togolais mérite d’être mieux encadré, mieux représenté, mieux traité. C’est seulement à ce prix qu’il évitera des mésaventures comme celles ci.


Interview réalisée par Camus Ali et Ali Tchassanti   Lynx.info

 

         

Laisser une réponse