Gilchrist Olympio : nous sommes le parti le plus important et nous avons notre propre plan de développement

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A la veille de la commémoration officielle du cinquantenaire de la disparition de son père, qui fut le premier président du Togo, Gilchrist Olympio, président de l’UFC (Union des forces de changement), évoque dans l’entretien ci-dessous qu’il nous a accordé le 14 janvier 2013, avec un groupe de journalistes de la sous-région, à son domicile à Lomé, sur l’actualité nationale dans son pays. L’âge commence à faire ses effets sur l’homme et il faut parler fort pour se faire entendre. N’empêche, il garde toute sa lucidité et une mémoire infaillible. Avec le ton propre à un opposant qui en a vu de toutes les couleurs, il prend le temps d’expliquer comment il est passé de l’opposant intransigeant à l’opposant en « partenariat » avec le pouvoir.

 

Le Pays : Quelle appréciation faites-vous de la situation politique au Togo alors que les élections ont été reportées à plusieurs reprises ?

Gilchrist Olympio : Au Togo, nous avons 82 partis politiques et plusieurs associations politiques. Tout cela mis ensemble donne près de 300 partis et néo-partis politiques. Ce que nous voulons, c’est arriver à un regroupement de partis qui nous permette d’avancer sur le plan économique et social. Ce n’est pas par décret que cela se fera mais par les élections. Nos amis de l’opposition radicale, surtout ceux qui nous ont quittés il y a trois ans, disent qu’ils ne veulent pas participer aux élections parce qu’il y a toujours la corruption et qu’on va leur voler leurs voix. Ce sont des arguments que je ne partage pas. Je leur dis que ce n’est pas parce qu’on a peur du voleur qu’on ne va plus ouvrir les boutiques. Il faut trouver des solutions pour arrêter ou diminuer l’activité des voleurs. Nous sommes dans cette situation. Les élections législatives, nous les souhaitons. Nous avons participé activement pendant six mois à l’élaboration du Code électoral, du cadre électoral, surtout le fichier électoral, nous permettant d’avoir des élections plus ou moins libres et démocratiques. Nulle part on n’a vu des élections sans fraude. Au Ghana, qui est sans doute le pays le plus démocratique de la sous- région, le parti gouvernemental a dépassé le parti de l’opposition de 4%. Ce qu’on souhaite, c’est que le président élu comprenne que 48% des Ghanéens n’ont pas voté pour lui. Il doit en tenir compte dans l’organisation et la gestion du pays. L’opposition a porté le contentieux devant le tribunal. Je ne crois pas qu’elle aura gain de cause, mais elle y est allée quand même. Quelle est la meilleure façon de trancher ces questions au Togo ? Au Togo, nous avons eu presque 30 ans d’une dictature de M. Eyadéma. Au bout de cela, on a organisé une conférence nationale qui a vu naître une société multipartite. On a dit : « Allez-y, créez les partis comme vous voulez ». C’est l’euphorie. On a créé un système à la Mao Tsé-toung. Quand il a dit à tout le monde que « les mille fleurs poussent de la terre », il s’est retrouvé avec mille fleurs et les a coupées toutes après. Nous sommes dans cette situation où les gens créent des partis non pas sur la base d’une idéologie, mais sur la base de notre histoire saccadée et difficile. Mais Dieu merci, ceux qui représentent l’opposition radicale ne sont pas nombreux. Pas plus tard qu’avant-hier (ndlr : le 12 janvier 2013), j’ai vu l’ambassadeur des USA qui s’est demandé ce qu’ils veulent comme concession. On ne sait pas ce qu’ils veulent comme concession. Le cadre électoral, s’ils veulent le changer, qu’ils nous le disent et on le changera. On a discuté pendant six mois de ce cadre électoral et ils ne sont pas venus. A ma grande surprise, ils n’ont pas parlé du fichier électoral. Or, c’est ce qui est important dans une élection. On est en train en ce moment d’élaborer le fichier électoral. Des informaticiens sont allés à Bruxelles pour avaliser les kits qui fonctionnent. On les a amenés à Lomé pour voir s’ils seront performants dans les conditions de soleil et de pluie.

On les a testés et cela a donné plus ou moins de bons résultats. A l’heure actuelle, on procède à l’élaboration du fichier. Les opposants radicaux ont encore le temps, s’ils ont des informaticiens, de venir analyser les kits qui sont à la base du fichier électoral. A ma grande surprise, ils n’attaquent pas le problème de ce point de vue. C’est dommage parce que le fichier électoral sera mis en place bientôt pour nous permettre d’aller aux élections au mois de mars. Si on rate encore le coche, en mars, la saison des pluies commence chez nous. On ne peut pas tenir des élections pendant la saison des pluies, surtout dans le Nord. Nous pourrions avoir des problèmes et on serait obligé de reporter les élections à l’année prochaine. Ce serait dommage parce que notre situation actuelle va continuer. Nous avons de grands projets de développement dans ce pays. Je suis économiste industriel de formation. J’ai été au FMI. Ouattara y est venu trois ans après moi. Au Togo, nous sommes le parti le plus important et nous avons notre propre plan de développement. Avec une nouvelle génération, des jeunes (excusez-moi) beaucoup plus beaux, plus intelligents que nous, nous allons bâtir d’abord la base de notre société.

L’opposition dite radicale estime que l’accord signé avec le pouvoir n’a pas été respecté…

C’est vrai, je suis le président de l’UFC. C’est moi qui ai signé cet accord. Mais il n’a pas été signé du jour au lendemain. Nous avons eu plusieurs mois de discussions. On a eu deux réunions à Rome, au Vatican, sous l’égide de Sant’Egidio. Tout le monde était là. Quand le RPT m’a contacté pour voir comment on pouvait coopérer pour sortir le pays de l’ornière, j’étais dans mon appartement parisien. Nous avons convoqué toutes les fédérations de notre parti, de Lomé à Cinkansé dans l’extrême nord. Sur les 40 fédérations, 37 ou 38 étaient présentes. Elles ont signé des lettres que j’ai, pour dire allons négocier quelque chose parce que le pays a trop souffert. C’est comme cela que nous avons signé cet accord. Et que dit l’accord ? Nous sommes un pays indépendant avec notre philosophie et notre programme de travail. Pour les grands problèmes de notre pays, nous devons nous voir et trouver des solutions. Regardez l’état des rues ; l’électricité et l’eau ne marchent pas, le chômage a atteint un certain niveau. Ceux que vous appelez opposition radicale ne sont pas nombreux. Mais pourquoi pas ? ils n’ont qu’à exister, cela fait partie de la démocratie que nous voulons instaurer.

Que pensez-vous du processus de réconciliation en cours ?

Le processus de réconciliation, c’est entre mon parti et le parti gouvernemental. Il y a des actes que Faure doit poser, il y en a aussi que nous devons poser. Et nous sommes sur ce chemin. Le 13 janvier, on a fait une messe qui représente une messe de réconciliation. Il y avait toutes les religions : des catholiques, des protestants et des musulmans. J’ai même vu quelques féticheurs qui étaient derrière, cela fait partie de notre société. Je crois que nous devons arriver, en tant que pays, à une base d’une société, sans laquelle on ne peut pas fonctionner. Vous avez vu qu’aux Etats-Unis, le ministre de la Défense provient du Parti républicain.

Qu’est-ce qui a fondamentalement changé du point de vue de la gouvernance politique pour que vous en arriviez à collaborer avec le nouveau pouvoir ?

(Brèves discussions autour du mot « collaborer » qui a fait sursauter le ministre de la Communication, membre de l’UFC, et qui assistait à l’entretien. Il a insisté sur le fait qu’il s’agit de « partenariat » et non de « collaboration »). La première fois que j’ai rencontré le jeune homme (ndlr : Faure Gnassingbé) à Rome, il a demandé à me voir dans un bureau, tout seul. Voilà ce qu’il m’a dit : « On m’accuse de beaucoup de choses, mais je tiens à vous dire que quand on a assassiné votre père, je n’étais pas né (il est né le 6 juin 1966). Pourquoi on me charge de toutes ces choses qui se sont passées à une période où je n’étais pas encore ? ». Est-ce que la politique a changé ? C’est oui et non. D’abord, il y a un certain apaisement dans le pays. J’ai connu 25 ans d’exil. J’ai été condamné à mort deux fois par les tribunaux du Togo. Aujourd’hui, il y a plus ou moins le respect des droits de l’Homme et nous devons améliorer cette situation. Rome n’a pas été créée en un jour. Avec le temps, on va améliorer les choses. Il nous faut des Hommes nouveaux ou beaucoup plus jeunes pour prendre la relève. Cela ne peut pas se faire du jour au lendemain. Nous travaillons dans ce sens pour rendre notre pays démocratique et moderne.

Comment comptez-vous prendre part aux élections législatives et locales à venir ?

Nous travaillons pour qu’on organise d’abord les élections législatives ; et après une certaine expérience, on fera les élections locales parce qu’on en a besoin. La dernière fois qu’on a élu un maire au Togo, c’était en 1961. Nous avons une philosophie dont nous partageons une partie avec le parti gouvernemental. Nous avons 7 ministres dans ce gouvernement de 32 membres. Ce qui est important pour nous, c’est qu’on ait un certain apaisement dans le pays, que le Togolais puisse enfin, en 50 ans, s’épanouir et que notre économie en panne puisse repartir. Je peux dire qu’aujourd’hui, nous avons même des problèmes d’absorption de l’aide extérieure. Il faut donc renforcer notre structure d’absorption. Pour les élections, nous allons proposer 91 candidats pour les 91 postes. Arrivé au parlement, nous appliquerons la Constitution : le parti qui aura la majorité, naturellement, doit nommer le Premier ministre. Il y a un président ; d’aucuns disent qu’il est élu, d’autres qu’il ne l’est pas. S’il est là, on le garde jusqu’à la fin de son mandat. Après, il ira aux élections comme tout le monde. Je ne suis pas d’accord avec les Sénégalais qui disaient que Wade ne devait pas se représenter. Je dis non, c’est une erreur. Laissez-le se présenter et le peuple va trancher. Et le peuple a tranché. On ne peut pas ramasser des groupuscules dans la rue, au bord des fleuves ou de la mer, et qui décident qui doit être candidat et qui ne doit pas l’être. Et j’ai dit aux Togolais : vous êtes en train de faire les mêmes erreurs que Gnassingbé Eyadéma. Deux fois j’ai été candidat, deux fois ma candidature a été enrayée par des mesures administratives. On ne veut plus ça. Nous voulons donner l’occasion à chaque Togolais de se faire représenter ou de devenir candidat lui-même.

Quelle est votre position sur la question de la limitation des mandats et sur la polémique autour de la candidature de Faure ?

Tout le monde est d’accord qu’il faut limiter le mandat à deux, c’est-à-dire 5 ans renouvelable une fois. Il y a des polémiques autour de la comptabilité autour de ces 5 ans : est-ce que ça commence tout de suite ou est-ce qu’il faut inclure les 7 ans déjà vécus par Faure Gnassingbé ? Notre position est qu’on va élire un parlement et la Cour des comptes va régler ce problème. On ne veut pas qu’un problème comptable entache notre vie politique. Je suis d’accord qu’il y a des jeunes qui sont pressés de prendre la place de Faure. Mais pourquoi pas ? C’est leur droit absolu. Mais tout le monde est d’accord qu’il faut limiter le nombre de mandats. Le mandat illimité n’est plus acceptable, que ce soit ici ou ailleurs. C’est pourquoi nous voulons un parlement non seulement législatif, mais aussi constitutionnel. Les réformes doivent se faire par une institution constitutionnelle avec un appui populaire. Je ne peux pas accepter qu’une dizaine de « types » dans la rue jettent des pierres ou se lèvent pour dire « nous allons faire des réformes ». C’est non. Les Français l’ont fait avec les Danton, Robespierre et autres. C’est ce que vous voulez qu’on fasse au Togo ? La réponse est non. Nous voulons une assemblée constitutionnelle.

Quel rôle doit jouer l’armée dans la démocratie togolaise ?

On dit que c’est un militaire qui a tiré pour tuer le président Sylvanus Olympio. « On dit » parce que jusqu’à présent, il n’y a pas eu d’enquête. Pour Patrice Lumumba, c’est maintenant qu’on commence les enquêtes. Nous avons quelques idées impressionnistes de ce qui s’est passé le 13 janvier 1963. Personnellement, j’ai été victime d’un attentat. Tous mes camarades sont morts et j’ai reçu plusieurs balles dans le corps. C’est un brave chirurgien béninois qui se trouvait à Natitingou, par hasard, quand on nous a transportés là-bas mourants, qui nous a opérés dans la nuit. On m’a ensuite transporté à Paris et j’ai fait un an à l’hôpital du Val de Grâce. Bref, il faut séparer la vie personnelle de la vie d’une nation. La biologie nous dit qu’un être humain peut vivre 80, 90, peut-être 100 ans. Mais une nation a une vie de plusieurs milliers d’années. La vie d’un Homme, c’est celle d’un instrument. Le Togo existera toujours. On fera ce qu’on peut, pour la période où nous sommes là, pour que le Togo soit un pays agréable avec beaucoup d’opportunités pour tout le monde et surtout pour la jeunesse.

Propos recueillis à Lomé par Mahorou KANAZOE

Le Pays

 

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