Faure: En cinq ans de règne, il fait du Togo un Etat policier

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Le pouvoir de Faure Gnassingbé et du RPT a renoué depuis des années avec l’habitude de la maison qui voulait que certains détenus « particuliers » soient transférés et détenus à Kara, fief politique, tribal, militaire et lieu de villégiature de feu Eyadèma Gnassingbé son père. Plusieurs citoyens soupçonnés ou frappés de fatwa énoncée par le parti sont ainsi systématiquement transportés aux lieux de détention de cette ville sans qu’on sache en vérité ce qui s’y passe et les raisons d’un tel choix. En outre, l’administration publique est devenue une administration instrumentalisée au point où il n’est presque plus possible d’y être sans « faire comme tout le monde ». Toutes choses, entre autres, qui font dire que l’état policier est revenu au galop au Togo.

Kara, lieu de détention privilégiée

L’habitude doit être vraiment une seconde nature. Ou, comme disent encore les Français, les habitudes ont la vie dure. Celle longtemps pratiquée au Togo qui consiste à transférer systématiquement certains prévenus ou détenus vers Kara, ville située à 423 km au nord de Lomé, est de nouveau en vogue. Elle a, en effet, connu ses moments de gloire au temps fort du régime Eyadèma. Le père de la nation y faisait envoyer tous les détenus supposés dangereux ou privilégiés. Mais la pression internationale et les protestations internes ont fini par avoir raison de cette habitude du potentat. Avant de rejoindre les ancêtres, il y avait presque renoncé.

Curieusement, son fils, Faure Essozimna Gnassingbé, qui l’a remplacé au prix des vies de cinq cents Togolais (rapport de l’ONU), trouve qu’il est bon de le faire. Aussi l’habitude est-elle revenue en force et se remarque depuis les premières heures de son règne. Kodjo Agbeyomé, ancien Premier ministre, président du parti OBUTS et candidat à la présidentielle du 04 mars, en fut le premier cobaye. Revenu au pays après trois années d’exil, il a été cueilli à la frontière de Sanvee-Condji, limite du Togo avec le Bénin, puis transféré illico presto sur Kara. L’intéressé a témoigné récemment que ce « voyage » n’est point « confortable » sans parler du séjour lui-même. Il faisait ce témoignage après que deux de ses militants ont été arrêtés pour distribution de « tracts » et envoyés à Kara, après quelques jours à Lomé. Les responsables du Mouvement Citoyen pour l’Alternance (MCA) que le pouvoir présente comme des « malfaiteurs » et des chefs de gangs connaissent le même sort, Kara les accueillant comme lieu où ils subiront leur détention préventive. Entre ces deux événements majeurs, ceux de Kodjo Agbeyomé et des prévenus dans le cadre du scrutin du 04 mars, il ne faut pas oublier le cas de l’opposant tchadien Hassan Fadoul. Ancien conseiller spécial du président tchadien Idriss Deby, l’homme a pris le chemin de l’exil suite à une brouille avec son patron. Il s’est ainsi installé au Togo dès l’époque d’Eyadèma après un passage à Cotonou. Accusé officiellement de « n’avoir pas respecté les clauses de son statut de réfugié », Hassan Fadoul a été arrêté le 30 décembre 2009 à Lomé puis convoyé sur Kara. Le ministre togolais de la sécurité avait confié en cette époque aux confrères de Radio France Internationale qu’il était « en lieu sûr ».

Justement, beaucoup ne manquent pas de s’interroger sur des raisons de ce choix dorénavant récurrent. A en croire la déclaration de ce ministre, Kara serait « un lieu sûr ». Lomé alors ? N’y aurait-il pas de sécurité dans la capitale Lomé ? Fait grave, si tant est que, pour une bourgade comme Kara, on ne peut pas gager de conditions sécuritaires meilleures qu’à Lomé. Dans le cas d’espèce, on doit lire en filigrane que cette ville présente pour le pouvoir des atouts considérables dans l’entretien des détenus « de choix ». La forteresse du Camp Landja, naguère base arrière du tristement célèbre Ernest Gnassingbé, autre fils d’Eyadèma Gnassingbé, lieu réputé servir de cadre à d’horribles séances de torture de citoyens accusés de tout et de rien, serait-elle à nouveau opérationnelle ? Le moins qu’on puisse dire est que ces transfèrements suscitent crainte et réprobations ici et là. A quelle sauce Fulbert Attisso et compagnie sont-ils mangés dans le « lieu sûr » de Kara ? Amnesty International n’a pas hésité longtemps à tirer la sonnette d’alarme. Elle a publié un communiqué dans lequel elle s’insurge contre les transfèrements et s’inquiète de leurs conditions de détention, si loin de Lomé, si loin de tout œil indiscret.

Objet de déception et de désolation : comment est-ce possible que Faure Gnassingbé qui n’a jamais manqué d’occasion pour prendre ses distances vis-à-vis des pratiques et du régime de son père, « lui, c’est lui, moi c’est moi » en vienne à la même pratique qui est loin d’être une preuve de bonne manière ni de nouveauté ? Comment est-ce possible que le « leader nouveau » s’abonne aux pratiques anciennes ? Comment peut-on comprendre que « l’esprit nouveau » choisisse de traiter ses adversaires ainsi ? Est-ce pas la continuation de l’état policier ?

Nima Zara

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