Dialogue politique : mettre fin au jeu de « Je t’aime, moi non plus »

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L’opposition aurait pu, aurait dû jouer un grand rôle de contrôle à ce propos si la lutte n’était pas accaparée par des préoccupations exclusivement politiques, voire politiciennes. Reprendre les négociations là où on les a quittées.

Donc opposition et pouvoir viennent de boucler leur énième dialogue sans résultat. Faut-il parler de malédiction ? Non, sûrement pas. Faisons un petit retour en arrière. Dans sa longue lutte contre le pouvoir des Gnassingbé (d’abord celui du père puis depuis 2005 celui du fils), l’opposition s’est souvent entendue dire que ses efforts n’aboutissent pas parce qu’elle manque de stratégie de conquête du pouvoir. A ce propos la démission surprise de Fossum Gilbert Houngbo il y a deux ans, démission suivie de l’appel du pied du locataire de Lomé II à l’endroit de l’opposition pour un partage ( ?) du pouvoir n’aurait-elle pas pu être une occasion pour l’opposition de commencer enfin à conjurer son sort ; il faut rappeler qu’on était encore en plein dans l’affaire Kpatcha, un casse-tête politico-familial auquel le pouvoir tentait de mettre fin par la dissolution du RPT remplacé dans la foulée par UNIR. Il semble que le pouvoir avait (sérieusement ?) envisagé de confier la primature à l’opposition, ce qui aurait été la première véritable cohabitation sous l’ère Faure Gnassingbé. A l’époque certains Leaders de l’opposition n’avaient pas fait mystère de leur envie de se laisser tenter par les sirènes de Lomé II. Mais surtout ce qui aurait été différent par rapport aux autres expériences malheureuses dans le passé, c’est que cette fois c’est le pouvoir lui-même qui en était demandeur.

A l’époque un Koffi Yamgnane par exemple aurait peut-être été un candidat idéal compte tenu de son expérience et sa biographie. De même un maître Apévon aussi aurait été une alternative pour donner satisfaction aux adeptes de la géopolitique régionale. Il n’en a finalement rien été et pour cause. Si certains chroniqueurs et non des moindres semblaient ne pas s’opposer systématiquement à cette option pour peu qu’elle se fait dans le cadre d’une espèce de salut national (Kodjo Epou qui avait déploré après la nomination d’Ahumé-Zunu que le poste de Premier Ministre soit confié à « un bâtard politique sans identité lisible …..à un moment où il y a besoin d’hommes de poigne et d’intégrité morale»), d’autres plumes non moins célèbres n’avaient pas manqué de lancer des mises en garde contre ceux des Leaders qui oseraient briser le « NON SACRÉ» (voir Godwin TETE « Togo: Attention!!! Les collabos sont encore à l’affût !!! ».

Le dialogue préserve de la guerre Cette mise-en-garde expliquerait-elle donc le fait que l’opposition ne soit pas allée au bout de sa logique participative même si elle devait pour cela se contenter, dans un premier temps du moins, d’une partie du pouvoir , notamment la primature ? Pour rappel, depuis les événements de mai 2005, à l’exception du professeur Gu Konu qui a gardé une posture constante depuis des années, l’opposition que le professeur qualifie de courant dominant avait décidé de mettre fin à la « stratégie » du boycott pour participer aux compétitions électorales, présidentielles comme législatives. Certes elle n’avait cependant de cesse de dénoncer les coups d’Etat successifs et notamment la dernière élection présidentielle d’octobre 2010 qui avait marqué le début de la transhumance politique de Gilchrist Olympio. Celui-ci incapable d’affronter les contradictions internes dans son parti ou dépassé par elles, s’était refugié dans un partenariat hasardeux avec le régime. Gilchrist qui d’habitude aime à donner de lui l’image de quelqu’un qui est sûr de son fait, aura curieusement attendu plus de deux ans avant de tenter d’expliquer de façon non moins hasardeuse les raisons profondes de la transhumance politique de son parti.

Pourtant, malgré les professions de foi répétées de part et d’autre, malgré les accusations mutuelles de refus de dialogue, opposition et pouvoir n’avaient jamais au tant « dialogué » que depuis la mort du père-fondateur. Certes ce « dialogue permanent » semble avoir ses propres règles qui défient toutes les lois du dialogue au sens où l’entend le commun des mortels : dialogue par des rencontres tant bilatéraux que multilatéraux au sommet entre le Chef de l’Etat et Leaders de l’opposition, dialogue par des rencontres plus ou moins discrètes entre leaders politiques des deux bords dans l’enceinte feutrée du Vatican, dialogue par rencontres opportunément fortuites entre cadres politiques de l’opposition et du pouvoir dans des gargotes à Paris, dialogue par participation aux élections, dialogue par communiqués de presse et contre-communiqués, dialogue par procuration à travers les éditorialistes proches de l’une ou de l’autre partie, dialogue par manifestations et contre-manifestations, mais aussi dialogue sous l’autorité de médiateurs plus ou moins neutres etc. Certes on peut et on doit regretter que cette inflation de dialogue n’ait pas abouti aux résultats escomptés, du moins du point de vue de l’opposition. Mais cette overdose de dialogue n’a pas que des effets négatifs car nous lui devons de ne pas connaitre les affres de la guerre civile.

On apprécie sans doute mieux les bienfaits de la paix quand on a connu les drames de la guerre. Mais autour de nous il y a eu suffisamment d’expériences tragiques pour que nous ne soyons pas tentés de faire l’expérience nous-mêmes. D’autant plus que nous avons déjà réussi l’exploit d’avoir un nombre très élevé de victimes hors guerre, on imagine ce que cela aurait été si on devait connaître la guerre. Il n’y a pas que les réformes.

Malgré l’option du système des proportionnelles, le régime actuel dispose d’une majorité plus que confortable à l’Assemblée Nationale. Ce qui lui permet de mener à grands renforts de communications une politique des grands Travaux destinée à lui permettre de conquérir le soutien des Togolais. Le pays est en chantier ; surtout dans la capitale il est impossible de passer à côté des réalisations tous azimuts (routes, bâtiments et édifices publics, aéroport et port maritime etc.). On est encore loin d’Abou Dabi où les infrastructures tape-à-l’œil poussent comme des champignons. Si comme dit plus haut le pouvoir togolais est passé maître dans l’art de la COM, ce serait une grosse erreur d’appréciation de réduire ce qui se passe au Togo ces derniers temps à de la COM. D’autant plus que les effets recherchés semblent se produire. Il faut reconnaître que beaucoup de Togolais, à tort ou à raison semblent séduits, si l’on en croit les dires de ceux qui tout en se réclamant de l’opposition considèrent que la politique du fils-héritier n’est pas que seulement différente de celle de son père, mieux elle irait dans le bon sens. Ils en sont convaincus au point de prêcher l’oubli de l’épisode tragique de la succession monarchique d’Eyadéma et la clémence pour le détenteur actuel du pouvoir. Le seul bémol de taille à tout ceci reste la question de la transparence.

Combien coûte toute cette politique volontariste d’infrastructures ? Quelle est la part du fardeau que devront porter les générations futures aussi bien en remboursement des dettes contractées au nom de nous tous qu’en frais d’entretien et d’amortissement des œuvres ainsi réalisées ; sachant que là où des sommes astronomiques circulent à vitesse grand V, bakchichs et travaux bâclés ne sont pas loin. Lors d’un séjour à Sokodé l’année dernière, je me suis amusé à scruter la « bonne santé » des deux bâtiments principaux du CHR de la ville. Alors que le premier bâtiment, construit vers la fin des années 70 laisse apparaître à peine des traces d’usure, il en est tout autrement pour le plus récent bâtiment dont les murs donnent l’image de draps blancs mal lavés. Des figures irrégulières dessinées sur les murs au gré des intempéries ne laissent aucun doute ; celui qui a construit ce bâtiment a confondu ciment et sable.

Les murs ne sont que des éponges qui s’efforcent tant bien que mal d’absorber l’eau et l’humidité. Ce qui à long terme fragilise les structures métalliques et donc le bâtiment lui-même. Qui a donc construit ce château de carte ? A quel prix ? Qu’en est-il des autres infrastructures à travers le pays ? L’opposition aurait pu, aurait dû jouer un grand rôle de contrôle à ce propos si la lutte n’était pas accaparée par des préoccupations exclusivement politiques, voire politiciennes. Reprendre les négociations là où on les a quittées. Il y a un fait caractéristique qui ne peut échapper à tout observateur attentif. L’opposition ne soigne pas ou plus son image. Elle se fait inutilement des « ennemis » jusque au sein de la diaspora. Entre elle et la diaspora si ce n’est pas encore tout à fait le divorce, cela y ressemble terriblement. Difficile en effet de trouver articles ou opinions sur la toile qui n’égratignent (le mot n’est pas assez fort) le comportement des Leaders de l’opposition.

Les critiques contre l’opposition sont parfois très virulentes au point qu’on a l’impression que le pouvoir est exempt de tout reproche alors que l’opposition est responsable de la crise. Il faut recourir à l’adage « qui aime bien, châtie bien » pour comprendre les fondements de cette relation ambigüe entre la diaspora et l’opposition. Le problème c’est qu’au lieu de prêter une oreille attentive à ces critiques venant de sources plutôt amicales et en faire bon usage, les Leaders de l’opposition se cabrent et se lancent dans des justifications inutiles, voire des pugilats verbaux suicidaires contre une diaspora dont on attend par ailleurs qu’elle soutienne financièrement la lutte sans condition.

On assiste alors impuissant à des échanges aussi musclés qu’improductifs comme ce fut le cas il y a peu sur les ondes de radio Kanal K entre Comi Toulabor et Abass Kaboua. On pourrait dire qu’il n’y a pas de quoi fouetter un chat et qu’il ne faut pas s’attarder outre mesure sur des querelles d’egos. Sauf qu’il s’agit de bien plus qu’une simple lutte d’égo. En effet sur le terrain au pays ce n’est pas mieux. Avant même l’ouverture du dialogue, les fissures étaient visibles au sein de la famille. Il y a ceux qui tout en étant favorables au dialogue, ont critiqué sévèrement la manière dont l’opposition s’y est présentée. Ceux-là avaient prédit l’échec des négociations et ils estiment aujourd’hui avoir eu raison. Et comme si l’échec annoncé ne suffisait pas, l’opposition réussit l’exploit de se mettre à dos monseigneur Barrigah accusé indirectement d’être responsable de l’échec.

Comment ont-ils pu faire cela ? Si mes informations sont exactes, non seulement c’est l’opposition qui avait demandé le dialogue, mais c’est également elle qui avait insisté pour que les négociations se déroulent sous l’autorité d’un facilitateur. On peut avant même d’entrée en négociation récuser le facilitateur si on a des doutes sur sa personne. Dès lors qu’on l’a accepté, on lui doit une certaine considération tout au long du processus, sauf à apporter la preuve qu’il a commis une faute grave durant les négociations. Laisser Monseigneur sur le carreau comme ils l’ont fait est une erreur à éviter à l’avenir. Le Togolais ordinaire ne peut comprendre ce genre de subtilité politicienne. Dans nos sociétés il ne faut pas banaliser l’effet dévastateur du « c’est toujours vous », synonyme de « on en a assez de vos enfantillages ».

Dans la vie courante, celui qui s’en prend au conciliateur (à ne pas confondre avec le juge) n’est pas bien vu. Par ailleurs si les manifestations dans la rue (ou à la plage) peuvent être utiles pour entretenir la flamme chez les militants, il est permis de douter qu’elles puissent à elles seules conduire l’opposition au pouvoir. Elles n’ont en tout cas pas encore fait la preuve de leur efficacité en la matière. En quittant les négociations maître Apévon a tort quand il déclare que « c’est inutile de faire cet exercice d’adopter un rapport constatant qu’on ne s’est entendu sur rien du tout ». Au contraire lui et toute l’opposition auraient dû rester et faire inscrire le désaccord autant que les points de désaccord au protocole et signer celui-ci conformément à l‘acte de conciliation. Malgré toutes les critiques qu’on peut lui faire, et elles sont nombreuses, maître Agboyibo avait montré que ce ne sont pas les compétences qui manquent en matière de médiation. Techniquement parlant sa médiation de 2006 qui avait abouti à l’APG aura été jusqu’ici l’expérience la plus réussie, du moins jusqu’à ce qu’il confonde les rôles dans la dernière ligne droite en voulant être le Premier Ministre issu de cette médiation. Maître Agboyibor avait réussi parce que tout le monde avait joué le jeu jusqu’au bout ou presque. Tout le monde doit donc en être fier. Nous avons montré que nous sommes capables de régler nos problèmes seuls. Il faut donc mettre fin à la surenchère et reprendre avec courage les négociations là où on les a quittées…….avec ou sans Monseigneur Barrigah,…… mais avec tous ceux qui sont convaincus que nous ne sommes pas frappés d’une malédiction.

Moudassirou Katakpaou-Touré

Médiateur professionnel

Francfort le 20.06.2014

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