Le politologue Comi Toulabor explose ! « Faure est en train d’étouffer Jean-Pierre Fabre comme l’anaconda étouffe sa proie »

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Lynx.info : Jean Pierre Fabre : « La mobilisation est la seule arme que la constitution met à notre disposition ». Aveu d’impuissance à chasser Faure Gnassingbé du pouvoir ou réalisme politique ?

Comi Toulabor : Aucun Etat au monde n’a inscrit dans sa constitution la lutte armée ou toute autre modalité violente de conquête du pouvoir. Mais la mobilisation qui se peut décliner en plusieurs modalités (manifestation dans la rue, sit-in, grève, grève de la faim, désobéissance civile, villes mortes, etc.) est une arme dont ont peur des pouvoirs autoritaires ou dictatoriaux. Imaginez une marée humaine agitant rien que pancartes et slogans aux portes d’un palais présidentiel, il y a de quoi donner de la trouille, même quand on est une dictature dure qui n’aime pas du tout le rassemblement de masse. C’est Jean-Pierre Fabre qui a transformé cette arme puissante qu’est la mobilisation en pistolet à eau en la banalisant complètement. Elle est devenue en effet une arme d’impuissance. Peut-être que le buffle fougueux et irréfléchi qu’il est par tempérament a ses propres raisons réalistes ?

Lynx.info : « Faure, c’est son père, en pire. ». Comment expliquez-vous que, celui qui sort ces mots de son bec se présente aux élections présidentielles contre Faure Gnassingbé avec un fichier électoral corrompu ?

L’auteur de ce bout de phrase est très probablement Jean-Pierre Fabre. Ça lui ressemble fort en tout cas : « Faure, c’est le père en pire » ! On a envie de lui dire : et alors ? Lors de la présidentielle de 2015, c’est Alberto Olympio qui le premier a soulevé la problématique de la corruption du fichier électoral et en a fait son cheval de bataille pour ensuite tirer les conséquences quand il a essuyé le refus du pouvoir de l’examiner. JP Fabre lui a emboîté mollement le pas pour finalement aller aux élections. Comment comprendre cela ? En fait, pour l’ANC, la question n’est pas « pas réformes, pas d’élections », mais plutôt le dilemme suivant : si l’ANC ne va pas à l’élection, ce seront les autres partis qui ramasseront la mise, le CAR et l’UFC en l’occurrence, ses ennemis jurés. Comme ce dernier parti avant la scission en 2010, l’ANC a toujours une peur bleue de se voir doubler à la présidentielle ou à l’Assemblée nationale par ses ennemis. Dans cette logique, quelle que soit la qualité du scrutin, l’ANC participera pour ne pas se voir marginaliser. Faure, qui a compris cela, préfère avoir l’ANC comme adversaire, ou plutôt comme partenaire. Et l’ANC est devenue de son propre gré l’alliée institutionnelle du RPT/UNIR. Ce qu’elle considère à tort comme une insulte à son égard.

Selon beaucoup d’analystes politiques, l’APG était un piège pour endormir l’opposition et la couillonner ensuite. C’est votre aussi votre avis ?

Si on fait une lecture a posteriori ou anachronique, on peut le dire. Mais dans le contexte de l’époque, au sortir de la meurtrière présidentielle de 2005, je pense que c’est aller vite en besogne. L’APG signé et Me Agboyibor installé à la primature, tout a été gelé. Le Premier ministre s’est contenté de s’asseoir sur l’APG comme sur un trône. L’UFC, pourtant partie au l’accord, a tout boycotté. L’opposition s’est neutralisée et Faure, qui n’était déjà pas très pro-APG, n’avait qu’à tirer les marrons du feu, en s’asseyant à son tour dessus. Adieu l’APG et vive la mangeoire ! Les nouveaux « ministrés » ont (re)construit leurs villas, renouvelé leurs garde-robes, changé de voitures, de femmes, de vaches, etc. Et la classe politique a renoué avec ses vieux démons en oubliant le sort du Togolais moyen sous-pauvre qui, placé sous la table comme un chien, ne verra point les rogatons des repas. En attendant le jour où il décidera de lui-même de mordre dans les mollets charnus ou de gober les queues dodues qui débordent de leur cage.

Beaucoup d’opposants togolais parlent désormais peu de l’APG. Comment l’expliquez-vous ?

Les opposants togolais fonctionnent exactement comme les instances onusiennes. Prendre des résolutions dont elles savent bien qu’elles ne seront jamais appliquées. La raison de leur existence se trouve dans leur inapplicabilité. Cela dit, il arrive quand même aux opposants de parler de l’APG à la veille d’un scrutin comme actuellement pour les locales. Et puis, ils zapperont et iront regarder une autre chaîne : la chaîne immobilière, la chaîne culinaire, la chaîne de la grande bouffe, la chaîne des vins fins, la chaîne des guérisseurs miraculeux, la chaîne de la copulation ou tout simplement Nollywood. A la veille du prochain scrutin, ils vont remettre ça et ainsi de suite. Combien d’accords les « podozants » (comme on les appelle succulemment) et le pouvoir tout aussi « podozant » n’ont-ils pas signifié depuis les années 1990 ? Le paysage politique togolais est jonché de cimetières de ces accords que l’on oublie une fois séchée l’encre de signature.

Lors du sommet de la CEDEAO en 2015 au Ghana le pouvoir togolais contre toute attente a refusé la proposition de ses paires pour un mandat renouvelable une fois pour tous les pays de la CEDEAO. Que répondez-vous de ceux qui pensent déjà d’un pouvoir à vie au Togo ?

Je serais conseiller de Faure, je lui conseillerais cyniquement d’adhérer à la proposition du mandat renouvelable une fois. Parce que ces machins et trucs n’ont jamais engagé personne. Bien avant même cette proposition de la CEDEAO, il y avait la « Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance » de janvier 2007 contenant une clause semblable qui n’a jamais été respectée par les signataires. Faure n’a pas adhéré, bien ! mais il aurait pu faire preuve de volonté politique en s’alignant en action et en vérité sur la proposition de ses pairs de la CEDEAO. C’est dans ces circonstances qu’on voit les grands hommes politiques. Le pouvoir à vie est en marche au Togo. Le père de Faure, Eyadéma, l’avait inscrit implicitement dans la constitution modifiée de décembre 2002. Il faudra relire ce texte : tout y était déjà prévu. L’opposition compte d’éminents avocats et hommes de droit, et je suis personnellement étonné qu’ils n’aient pas vu cela. En 2003 ou 2004, j’avais fait un séminaire avec mes étudiants où la lecture dynastique du pouvoir nous avait paru évidente. La surprise n’a pas été grande pour nous après la mort d’Eyadéma. 

Finalement, le mérite de Gilchrist Olympio n’aura pas été de se lier publiquement à Faure Gnassingbé comparé à Jean Pierre Fabre que beaucoup pense qu’il est un opposant qui plaît bien au pouvoir ?

Je souscris pleinement au sens de la question. Gilchrist Olympio a clarifié son rapport au pouvoir Gnassingbé même si de temps en temps il lui arrive de se réclamer encore de l’opposition, par exemple lors des recompositions de la CENI. C’est JP Fabre qui ne veut pas se livrer à cet exercice de clarification, pris à son propre jeu d’opposition maximale verbale. Ce qui le conduit, comme hier l’UFC, à ne plus savoir ce qu’il veut et à ne pas savoir ce qu’il ne veut pas non plus. Apparemment, cette posture en clair-obscur arrange son business politique. Il aboie fort et Faure lui met quelques bananes dans la bouche et le tour est joué. C’est ainsi que Faure a réussi à neutraliser complètement l’opposition, en tout son chef de file devenu l’accompagnateur fidèle du pouvoir. Comme un chien placé pas sous la table, mais sur la table. Un chien de luxe bien exposé qui fait bien le travail de « podozant » avec ses aboiements prévisibles.

Trancher 10.000 têtes togolaises s’il le faut pour ne pas perdre le pouvoir selon l’ex premier ministre Kofi Sama et cacique du RPT. Faure Gnassingbé dit que quelque chose a changé avec Union pour la République (UNIR), son parti…..

Comi Toulabor : Si quelque chose a changé au Togo, c’est peut-être le fait que Faure tente désespérément de diminuer de quelques unités de ces 10 000 têtes à trancher ! Pour caresser dans le sens du poil la fameuse Communauté internationale qui considèrera que la diminution constitue déjà un grand bond en avant. Car l’Occident n’est pas parvenu à la démocratie du jour au lendemain. En ces temps de terrorisme, d’attentats et de menaces d’attentat et où se posent avec acuité les problèmes sécuritaires, la Realpolitik n’est plus à l’angélique discours de La Baule. Ces nègres qui rêvent de liberté et de démocratie n’ont qu’à aller voir ailleurs surtout si leurs dirigeants font très bien le travail qui leur est prescrit. Et tant pis si 10 000 têtes ont été tranchées et que d’autres continuent à l’être encore. Ce qui a fondamentalement changé sous le règne de Faure par rapport à celui de son père est que Gilchrist Olympio est dans le lit de Faure, et JP Fabre y est pratiquement, mais fait le coq pour amuser la basse-cour et aussi par fidélité à son maximalisme verbal. C’est cela le grand changement. Bravo Faure qui est promis à partir de 2020 à encore deux ou trois voire quatre mandats.

On ne discute pas avec un dictateur, on le chasse selon beaucoup de Togolais. Pourquoi l’histoire du Burkina-Faso avec la fuite de Blaise Compaoré semble faire la résistance au Togo ?

Parce que nous ne sommes pas dans les mêmes configurations politiques. D’abord l’armée burkinabé est plus républicaine qu’ethnique comme l’est sa consœur togolaise. Ensuite, la société civile au Burkina Faso est beaucoup plus structurée et plus forte qu’au Togo. Enfin, les nombreuses défections de barons importants qui se sont produites au cœur même de son système ont énormément déstabilisé B. Compaoré. Et on pourra ajouter aussi que le fait que les Burkinabé n’ont pas connu de monopartisme institutionnalisé qui a fait des dégâts en prostituant la culture politique au Togo. La conjugaison de ces différents facteurs ne s’est pas produite au Togo. Il y a toujours eu un facteur qui a manqué au tableau. La culture politique portée sur l’extrême sans en avoir les moyens ne permet pas de trouver un compromis pour sortir du bourbier. Ou quand il est trouvé, on se torche avec. Les Togolais n’accepteront jamais d’élire un Christian Kaboré, ancien hiérarque du régime Compaoré, comme président de la République. Un Maurice Péré ou un Gabriel Agbéyomé n’a aucune chance d’être élu à la magistrature suprême au Togo.

La sortie des évêques dans un mémorandum qui est un condensé de tous les problèmes du Togo a eu des échos divers. Que répondez-vous aux Togolais qui disent qu’Eglise catholique et chefs traditionnels sont les bras séculiers du pouvoir togolais ?

Depuis 1990 l’Eglise catholique a publié plusieurs mémorandums. Ce qui m’intéresse c’est la mise en concordance entre les écrits et les actes, les paroles et les actes. Depuis 1990 aussi, l’Eglise a changé et n’est plus en situation d’intrication par rapport à l’Etat comme au temps de Mgr Dosseh. Mais je crois qu’elle a encore des efforts à faire pour devenir une Eglise de libération des corps et des âmes au service des pauvres et des humbles. Elle a une conscience encore trop « romaine », encore trop « embourgeoisée » en reproduisant le même rapport des élites politiques à la société. L’Eglise pratico-pratique au quotidien est plus intéressante que celle des mémorandums vite oubliés. Quant aux chefs traditionnels, tétanisés par on ne sait trop quoi, ils sont pour la plupart d’entre eux, surtout quand ils sont chefs de canton, des relais effectifs du pouvoir qui les manipule comme les « podozants ». Combien parmi eux ont accepté d’abriter des urnes fictives lors des élections ? Ils sont dans ce rôle de relais pires que les curés et les évêques.

Croissance de 4 à 6% selon les institutions de Breton Woods. Grands projets à l’actif de Faure Gnassingbé pour l’année 2015… Fait-il mieux que son père ?

Il faut franchement rire de ces taux de croissance qu’on retrouve maintenant dans tous les documents officiels. Selon le discours officiel de l’époque, le père de Faure avait sorti le Togo des griffes de la pauvreté et l’a mis sur la rampe de lancement industrielle, de l’autosuffisance alimentaire grâce à sa politique des grands travaux et d’agro-foncière, etc. Et le peuple replet dansait et chantait. On connaît la suite quand les plans d’ajustement structurel (PAS) sont venus invalider la mythologie. Faure ne nous fait-il pas encore le coup de ruse de son père, puisé dans la grande corbeille familiale ? Si au Togo, la réalisation de son rêve était possible, plus d’un million de ses compatriotes n’iraient pas s’échiner sous les cieux de la diaspora qu’au pays on considère radieux forcément ? Bretton Woods aussi a besoin de ces statistiques pour légitimer sa propre politique de gouvernance au Togo. Une croissance qui ne produit que du chômage et de la pauvreté est un leurre. C’est du pur mensonge manipulatoire ! Il ne faut accorder aucune attention à ces niaiseries même estampillées Bretton Woods, lequel avait toujours validé les bilans de gestion d’Eyadéma avant de découvrir qu’ils étaient faux et pour ensuite imposer les PAS au début des années 1980.

Pour arriver au pouvoir en 2005, ce sont 400 Togolais chiffre des Nations unies qui sont morts. Comment expliquez-vous que, le président togolais puisse se balader là où Laurent Gbagbo est accusé et transférer à la Haye ?

François Mitterrand a dit à propos du génocide au Rwanda : « Dans ces pays-là, un génocide, ce n’est pas trop important ». L’impensé de ses propos est que les nègres massacrant d’autres nègres ou qu’on vient les massacrer, historiquement, cela n’a pas jamais été considéré comme un crime. A la condition que le pacte colonial ne soit pas brisé. Laurent Gbagbo a eu le tort de remettre en cause les liens forts qui unissaient son pays à la France, il l’a payé cash à son détriment. Alassane Ouattara, qui a participé au festin macabre, a été récompensé pour sa loyauté. Si Faure se permettait de toucher à un cheveu d’un Français au Togo, – et l’idée ne lui effleurera même pas l’esprit-, ce seront des Rafales qui viendront le déloger en son palais pour l’emmener faire un tour à La Haye ou à Fleury-Mérogis.

Faure Gnassingbé : « Je respecte M. Fabre. Son comportement a évolué. Il est plus respectueux des institutions de la République. Quand il m’écrit, je lui réponds. Quand il demande à me voir, je le reçois. ». Injure à ou mépris à l’opposant de la part de quelqu’un qui est parti du statut de député a Président de l’Assemblée et président de la république en 24 heures ? 

Non. Faure a tout dit et il a raison. C’est JP Fabre qui ne comprend rien à sa propre situation. Comme je le disais, Faure l’a neutralisé, de la même manière qu’il a neutralisé Gilchrist Olympio. Faure est en train de l’étouffer comme l’anaconda étouffe sa proie. Ce n’est ni de l’injure ni du mépris que de le dire. C’est malheureusement la triste réalité dont parle Faure. Si JP Fabre pouvait avoir un tout petit l’intelligence politique de Faure, un peu seulement !

Lynx.info : Quelques pistes si vous voulez bien pour aider l’opposition a trouvé une formule au long pouvoir du père et ensuite du fils au Togo….

Oh, mon Dieu ! Je n’ai pas de formule magique. Peut-être celle-ci qui n’a rien d’original : plus on sera nombreux et rassemblé et plus on sera fort, surtout en travaillant. Mais si j’étais JP Fabre, voici ce que je ferais en gros en vrac. Transformer le nœud coulant avec lequel Faure veut me pendre en force positive. C’est-à-dire optimiser à fond le statut de chef de file de l’opposant en enterrant la hache de guerre infra-opposition en appelant à un grand symposium ou états généraux de tous les partis se réclamant d’elle. Arriver à former le plus large front possible. Plutôt que d’être candidat moi-même à la prochaine présidentielle, laisser la place un autre plus crédible, parce que mon équation personnelle est problématique, sinon conflictogène, et me ranger derrière celui qui sera choisi lors d’un congrès. Aux législatives, pas de candidats ANC, mais des candidats portant l’étiquette de la coalition. Oh, comme je suis naïf ! Mais vraiment ? Mettre en place un think tank commun pour bâtir un programme de gouvernement et de société. Tenir un discours responsable digne d’un leader plutôt que celui d’un petit voyou de quartier avec le côté bagarreur, clivant et classificatoire en bons et mauvais partis d’opposition. Demander aux députés de verser à un pot commun un pourcentage de leurs indemnités pour financer des études monographiques sur des sujets tels que le port de Lomé, les douanes, les universités, les hôpitaux, que sais-je ? en recrutant quelques maîtisards ou doctorants, études qui alimenteront le programme de gouvernement et de société. Avoir un site sérieux dont la gestion sera confiée à des jeunes connaissant l’outil informatique. Entretenir des relations avec les partis d’opposition des pays limitrophes : Bénin, Burkina Faso, Ghana. Former les militants par des séminaires et des ateliers et les préparer à assumer lors des élections avec efficacité le rôle de scrutateur, résistant aux sirènes d’un billet de 1000 francs CFA. Clarifier les rapports de l’ANC avec l’argent, de sorte qu’à ce niveau il y a de la transparence. Rajeunir la direction de l’ANC qui fait club du troisième âge au regard de l’espérance de vie de la population. Bref, faire en sorte que l’ANC ne soit pas l’âne C après l’âne B et l’âne A que sont avec leurs dossards respectifs l’UFC et le RPT/UNIR. Donc me démarquer dans la culture et l’approfondissement de la démocratie interne des autres ânes.

Je vous remercie

Comi Toulabor : A moi. Bien à vous.

Interview réalisée par Camus Ali

Lynx.info

Bordeaux, le 11 juin 2016

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