Cmdt Olivier Amah : « Le principal problème du Togo, c’est la composition de l’armée »

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Arrêté puis condamné dans l’affaire de complot contre la sûreté de l’Etat, l’ancien Commandant de gendarmerie, Olivier Poko AMAH et certains de ses compagnons de misère, viennent de créer une association regroupant les victimes de la torture, l’Association des victimes de la torture au Togo (ASVITTO). Au lendemain de cette annonce, koaci Lomé l’a rencontré pour recueillir les objectifs de cette association ainsi que les causes du sort qui lui a été réservé. Lecture…

Commandant Olivier Poko AMAH, cela fait huit (08) mois que vous avez recouvré votre liberté après le procès dans l’affaire de complot contre la sûreté de l’Etat, à l’issue duquel vous avez écopé de deux (02) ans d’emprisonnement malgré les réquisitions de l’Avocat Général demandant votre relaxe. Huit (08) mois après, comment vous portez-vous ?

Cmdt Olivier Amah : Physiquement, on dirait que je me porte bien, mais je continue de souffrir dans ma chair. Mon hypertension s’est aggravée pendant ma détention. Actuellement, un ophtalmologue m’a diagnostiqué des troubles de vision. Je suis sous traitement, aussi faut-il le souligner, il m’a prescrit une paire de verre correcteur que je n’ai pas encore achetée, faute de moyens. Je continue de m’interroger, pourquoi une telle animosité ?

Avez-vous des contacts avec vos compagnons de misère qui sont encore détenus dans des prisons au Togo ?

Non, aucune nouvelle ! Je ne me décarcasse même pas de les voir compte tenu du traumatisme que j’ai vécu durant toute cette affaire. Je me tiens loin des Gnassingbé. Néanmoins, j’ai une pensée envers les femmes et les enfants de tous ceux qui sont encore en détention et je ne les oublie pas dans mes prières.

Mais c’est inédit de voir un ancien officier des Forces Armées Togolaises (FAT) s’exprimer et dénoncer une injustice dont il aurait été l’objet. N’êtes-vous pas menacé ?

Au début de mes déclarations, les menaces fusaient de tous côtés provenant surtout de mes frères de canton et de certaines personnes proches du Chef de l’Etat. J’ai eu à saisir par écrit le ministre de la Sécurité, puis les organisations de défense des droits de l’Homme tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays et quelques semaines après, un Ministre et un Colonel de l’armée étaient venus en mon domicile pour me demander de faire attention à la presse. Tout ceci dénote de la manière archaïque de gérer les problèmes. Ce ministre a reconnu que dans cette affaire, j’étais innocent, mais m’a demandé de prendre mon mal en patience. Il a même ajouté que dans cette affaire, la vérité a fini par triompher. Alors, pourquoi m’ont-ils condamné ?

Il suffit que l’on soit de la même région ou du même canton que le Président de la République, même si le système vous brime à tort, vous devez applaudir plutôt que de vous rebeller. Moi, je ne suis pas dans cette logique. La Constitution me garantit ce droit de me lever contre un régime dictatorial, injuste et tyrannique. Je vais continuer ce combat, tant que l’injustice persistera dans mon pays.

Vous persistez toujours à clamer que vous êtes innocent ?

Je le clame haut et fort. Je ne suis en aucune façon associé à ce supposé complot. Je ne suis pas un officier qui n’assume pas ses responsabilités. Je suis connu pour cela. Je n’ai pas la langue de bois. Je ne le clame pas seul. Je pense que vous avez suivi le procès. Que me reproche-t-on ? Le ministère public a demandé ma relaxe parce qu’il n’avait rien à me reprocher.

D’après mes analyses, mon arrestation était planifiée depuis. Je m’explique : j’ai été désigné en février 2009 pour une mission onusienne en Côte d’Ivoire qui devrait commencer le 03 avril 2009. Mes dossiers étaient prêts le 20 février de cette année, et au lieu de l’envoyer à New York pour études, un chef militaire a décidé de les mettre au placard. J’ignore s’il a reçu des instructions à cet effet. Mais toujours est- il qu’autour du 20 mars 2009, je n’avais toujours aucune réponse de l’ONU. Alors, j’ai pris l’initiative d’appeler New York et à ma grande surprise, je découvrais que mes dossiers n’y sont pas. Voilà comment je suis tombé dans les problèmes du 12 avril 2009.

Jusque-là, je ne sais pas exactement pourquoi j’ai été arrêté. Seuls ceux-là qui ont planifié le scenario peuvent le savoir. M’enviaient-ils ? Puisque j’étais vraiment suivi, ils étaient censés savoir que je ne suis pas un proche, ni un ami de Kpatcha Gnassingbé. Pas même un partisan des putschs. Ils auraient tout simplement constaté que je suis un patriote et que je n’admettrais jamais la prise du pouvoir par la force, parce que j’estime que mon pays est en démocratie et ce n’est que par les urnes qu’on devient Président de la République.

Aussi, cherchant à me nuire, auraient-ils donné de fausses informations sur mes relations avec Kpatcha, sans chercher à les vérifier. Ils m’ont frappé aveuglement et maintenant, ils tentent de faire croire à l’opinion que j’étais complice. C’est pourquoi j’ai connu l’isolement (détention au secret) alors qu’au fond, je n’y suis pour rien. Les juges qui ont dirigé les procès l’ont relevé. Malgré cela, j’ai été condamné à 23 mois de prison ferme et un mois avec sursis, pour complicité; et vous le savez, si j’étais réellement complice, je n’aurais pas écopé de seulement 23 mois, on m’aurait infligé au moins 10 ans de prison ferme. Cela m’amène à relever la façon dont notre justice est aux ordres. J’ai été condamné pour des raisons que seuls ceux qui ont ordonné ma condamnation connaissent. J’apprends dans les coulisses que certains hauts gradés de l’armée sont conscients que dans cette affaire, je suis innocent, mais que je suis un ambitieux. Je ne sais pas si c’est ce qui justifie ma mise à l’écart.

A présent, qu’attendez-vous de ceux qui ont comploté pour visiblement briser votre carrière ?

Ce que je leur demande est très simple: Que le pouvoir dépolitise ce procès, reconnaisse ses erreurs et restaure tous ceux qui sont innocents dans leurs droits.

A votre avis, où se situe le principal problème qui est la cause de la crise que traverse le Togo depuis déjà plus de vingt ans ?

D’abord vous le savez bien, l’armée togolaise constitue un problème de par sa composition et l’orientation qui lui est donnée. C’est Feu Gnassingbé Eyadéma qui l’a ainsi façonnée. Etant issu d’une ethnie minoritaire, il a mis l’accent sur le recrutement des militaires dans sa région pour s’en servir comme bouclier. Lui-même étant militaire, il a créé un parti politique et il l’a amené dans les casernes. Alors, les militaires qui ont eu à occuper des postes politiques ont goutté au lait et au miel pendant des années. C’est pourquoi on note une certaine bourgeoisie au sommet de l’armée, au détriment des petits qu’on utilise tout en leur ressassant qu’une éventuelle prise du pouvoir des opposants entraînerait leur renvoi dans leurs foyers.

Donc afin de sauvegarder leurs privilèges et leurs connections au pouvoir politique, la hiérarchie militaire cède facilement et exécute les ordres que le pouvoir politique glisse discrètement en vue de conserver le pouvoir et protéger leurs intérêts. Le facteur principal qui favorise cela, c’est l’instrumentalisation de l’origine tribale . Il faut aussi le souligner, depuis l’arrivée de l’actuel Président de la République, les choses semblent aller autrement de ce point de vue, et nous encourageons cette dynamique. Que l’armée soit républicaine, et que la politique aille aux politiciens et que l’armée soit neutre.

Vous avez été auditionné par la Commission Vérité, Justice, Réconciliation (CVJR), mais rien n’a filtré sur vos déclarations. Vous qui avez occupé un poste important au sein de l’armée, qu’avez-vous révélé sur les drames qui ont endeuillé le Togo ?

Vous savez qu’au moment où on me recevait, les déclarations publiques étaient terminées et je n’ai aucune carrure politique qui oblige à médiatiser mes déclarations. En plus de cela, je n’ai pas été cité dans aucune exaction ou répression à caractère politique. Par contre, il faut noter que j’ai vécu certains évènements qui avaient marqué tout le Togo et sur lesquels j’ai tenu à éclairer la CVJR, à savoir les évènements de mars 93 et surtout ceux qui ont émaillé à Lomé, la période allant de la mort du Général Eyadéma à la démission de son fils de la Présidence de la République, dans le cadre du rétablissement de l’ordre constitutionnel.

J’ai révélé au Prélat, président de la CVJR, certaines vérités et j’ai soumis des propositions pour prévenir ces évènements ainsi que d’autres propositions, pour favoriser la réconciliation. Je pense que je me retrouve dans certaines recommandations contenues dans le rapport final de la CVJR.

A votre avis, Faure Gnassingbé est-il convaincu de votre innocence ?

Il n’y a aucune ambiguïté dans cette affaire me concernant, il doit être convaincu de mon innocence. Le Chef de l’Etat me connait très bien, je ne suis pas un officier qui verse dans la délation. De par mes convictions, dans l’armée, ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas un conservateur. C’est pour cela que je ne m’approchais d’aucun Gnassingbé avant juin 2005. Ce n’est que pour respecter les conseils de mon feu père, que j’ai collaboré avec le député Kpatcha Gnassingbé; quand il fut ministre de la Défense et quand il a quitté ce ministère, il était très rare de le voir.

Les rares fois que je l’ai rencontré, ce fut à ma demande et, difficilement, il me recevait. C’est ainsi que j’ai eu à conclure qu’il a toujours considéré les informations colportées en 2005 sur moi, puisque les zélés lui avaient dit que vu ma façon de maintenir l’ordre, on me soupçonnait d’être de l’autre côté, c’est-à-dire un opposant. Donc, je considère que même s’il avait réellement l’intention de renverser son frère, il ne m’aurait jamais associé, tout simplement parce qu’avec moi, il était très réservé.

Selon nos informations, vous seriez approchés pour réintégrer l’armée dont vous avez été injustement radiés. Seriez vous disposé à répondre favorablement à cette forme de restauration de vos droits ?

Si cela ne tient qu’à moi, et au fond de moi, sous ce régime, réintégrer l’année sera dangereux. En 2005, je ne me suis pas exprimé comme je le fais actuellement, mais j’avais été menacé de mort par un cousin du Président Faure Gnassingbé, qui est officier des FAT, parce qu’on me soupçonne de travailler pour l’opposition. En son temps, j’ai réagi promptement à travers ses frères qui ont réussi à le maîtriser. Imaginez un peu l’atmosphère de ce moment. Ensuite, Je vous avoue que je connais bien celui qui dirige ce pays. Je présume à travers la façon dont les choses se sont déroulées, qu’il n’a jamais prévu nous faire revenir dans l’armée.

Vous venez de porter sur les fonts baptismaux, une association des victimes de la torture. Quels sont les objectifs de cette organisation ?

Nous comptons par cette association, faire en sorte que l’homme soit respecté dans sa dignité en tant que personne humaine, sacrée, inviolable, comme le stipule l’article 21 de la Constitution de la IVème République. Nous voulons dans la grande famille des défenseurs des droits de l’homme, œuvré à la mise en œuvre des recommandations de la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH) sur la torture. Contribuer à travers la sensibilisation des forces de sécurité à créer les conditions pour qu’elles s’approprient l’article 21 de la Constitution, œuvrer à l’éradication de la torture…

Mais si cette initiative, selon mes détracteurs ne vise que ma réintégration dans l’armée, je pense que si cela arrivait, ce ne serait que justice. Mais qu’ils soient tranquillisés. Si j’avais cette ambition, je ne m’exprimerais pas sur les médias, comme c’est le cas actuellement. J’aurais déjà baissé la culotte devant le Colonel et le Ministre qui sont venus à mon domicile. Vous savez que c’est le cynisme qui a animé ceux qui ont planifié la situation que je traverse aujourd’hui. Ils pensent que nous ne connaissons pas les conclusions du juge enquêteur. Ce rapport remis en octobre 2009 reconnaissait mon innocence ainsi que celle d’autres, 17 personnes au total. Malgré cela, nos conditions de détention ont été durcies, on nous a inculpé abusivement pour nous faire souffrir. Pour notre part, nous rendons grâce à Dieu, pour tout.

Source: http://liberte-togo.com

 

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