Chronique intempestive : le monde en noir et blanc ? Lettre ouverte à Danièle Obono [Par Henri Peña-Ruiz]

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« #remaniement Nom : Jean #Castex Profil : homme blanc de droite bien techno & gros cumulard Fonction : gérer l’intendance de fin de règne de la #Macronie comme il a préparé le déconfinement, en mode « Démerdez-vous, c’est chacun·e pour sa gueule, Jupiter reconnaîtra les sien·nes » », a tweeté Danièle Obono. Henri Peña-Ruiz lui répond.

Madame Obono, je ne doute pas le moins du monde de votre volonté d’émancipation humaine. Mais je pense que vous faites fausse route. Renverser le racisme, ce n’est pas l’inverser. Dire de Monsieur Castex, nouveau Premier ministre, que c’est un « homme blanc de droite », c’est inaugurer une typologie éthiquement scandaleuse et politiquement inepte. N’oubliez pas quele combat antiraciste de Nelson Mandela s’est fait au nom de l’universalisme émancipateur, qui rend les droits des uns inséparables des droits des autres. La notion d’universalisme est facile à comprendre. A condition de la distinguer de l’ethnocentrisme colonialiste, qui érigeait une civilisation particulière en référence prétendue universelle pour mieux l’imposer aux peuples dominés. Est universel ce qui vaut ou peut valoir pour toutes et tous. Ainsi de la liberté, de l’égalité, de l’émancipation, de l’instruction qui fonde l’autonomie de jugement.

Toutes choses conquises à rebours des traditions rétrogrades. Guidé par un tel universalisme, Mandela a vaincu l’apartheid de l’Afrique du Sud sans combattre les Blancs comme tels, mais en visant le rapport social qui crée une domination de certains Blancs sur certains Noirs. Oui, il faut dire « certains ». En effet, à ses côtés, des « hommes blancs » se sont battus eux aussi contre l’apartheid. Ainsi de Denis Golberg, « blanc » communiste, incarcéré pendant 22 ans, mort au Cap le 29 avril 2020. Ainsi encore de Johnny Clegg, musicien surnommé le « zoulou blanc », auteur de la célèbre chanson Asibonanga, mort le 16 juillet 2019 à Johannesburg. Aux Etats-Unis, les adversaires « blancs » de la ségrégation puis de la discrimination firent de même de 1970 à 1990. Ils organisèrent avec des « noirs » des actions de busing pour transporter des enfants noirs dans des écoles dévolues aux Blancs. Une action de promotion de la mixité sociale tout à fait exemplaire, en faveur de familles victimes à la fois de racisme et de détresse sociale. Devenu président après 27 ans de prison, Mandela a tenu à ce que le gouvernement mêle « Blancs » et « Noirs ». Madame Obono, vous comprenez bien sûr pourquoi j’utilise ici des guillemets, tout en rappelant le patrimoine exemplaire de la lutte antiraciste. Celui-ci ne doit pas être oublié : il constitue une boussole du fait de son universalisme. Vous savez bien que chaque libération libère l’Humanité tout entière. Comme vous le savez aussi, la notion de race ne peut pas servir à différencier les êtres humains.

DIFFÉRENCIALISME OU UNIVERSALIME ?

Nous sommes toutes et tous homo sapiens sapiens, et la pigmentation de la peau est à cet égard inessentielle. Relisons le livre bouleversant de Robert Antelme intitulé L’espèce humaine (Tel, Gallimard, 1957) : « Il n’y a qu’une espèce humaine. Tout ce qui masque cette unité dans le monde, tout ce qui place les êtres dans la situation d’exploités, d’asservis et impliquerait par là-même l’existence de variétés d’espèces, est faux et fou » (p. 23). Cette vérité scientifique de portée éthique et politique décisive n’est-elle pas le premier argument pour déconstruire et combattre le racisme ? Cet argument récuse tout différencialisme qui « racialise » les groupes humains. Développons. Monsieur Castex est un « homme blanc » de droite, dites-vous. Vous-même, Danièle Obono, êtes une « femme noire » de gauche. Quant à moi, je suis un « homme blanc » de gauche. Que vient donc faire la mention de la couleur de peau dans ce meli-mélo ? En revanche une chose est sûre : la différence entre la droite et la gauche existe, même si elle peut être brouillée quand la fausse gauche s’aligne sur la vraie droite.

Cependant une telle différence n’oppose pas les êtres humains comme tels, mais leurs positions politiques et sociales, ou les intérêts économiques qui dictent leurs préférences idéologiques. Karl Marx, dans la préface du Capital, disait ne pas s’en prendre aux hommes qui incarnent le système capitaliste mais au système qui leur assigne un rôle d’exploiteurs. Que par intérêt ces exploiteurs puissent faire du zèle dans la complicité avec le système les rend sans doute détestables. Mais la détestation doit céder la place au projet révolutionnaire, qui ne vise les personnes que dans la mesure où elles jouent le jeu du système. Ce n’est pas la personne de M. Macron que nous rejetons, mais son rôle assumé de soldat du MEDEF.

Cette distinction à la fois morale et politique est fondamentale. Elle est difficile à faire pour celles et ceux qui subissent l’oppression ou l’exploitation, auxquelles ils réfèrent des noms et des visages. Le capitalisme et le colonialisme sont des systèmes, souvent travestis par des idéologies mystifiantes. En revanche le capitaliste et le colonialiste sont des personnes, à distinguer du rôle que leur assigne le système. Une distinction illustrée par Robert Owen (1771-1858), entrepreneur britannique, qui tenta de supprimer l’exploitation capitaliste, dont il ne voulait pas être le vecteur, en dépassant le capitalisme par un modèle coopératif. Son projet fut brisé par le système. La tentation de personnaliser la lutte émancipatrice en lui donnant des cibles humaines peut se comprendre, mais elle n’est pas justifiable, et ce à un double titre. Politiquement, car elle peut laisser croire qu’en changeant les personnes on change le système, ce qui le plus souvent est une illusion. Et moralement, car en se trompant ainsi de cible on occulte la portée universelle de toute lutte émancipatrice.

NATURE OU SOCIÉTÉ : L’ENJEU D’UNE GÉNÉALOGIE CRITIQUE

Le grand mérite de la pensée progressiste a toujours été de distinguer ce qui relève de la nature et ce qui relève de la société, à la fois par souci de lucidité critique et par refus de toute fatalisation d’inégalités qu’on ne peut imputer à la nature. C’est un certain rapport de force social qui entend faire jouer à l’invocation de la nature un rôle de justification. Ainsi l’idéologie patriarcale machiste prit prétexte de la différence de sexe ou si l’on veut de genre pour construire une hiérarchie. Dans son livre intitulé « Le deuxième sexe » Simone de Beauvoir a contré cette approche.

Elle y écrit : « On ne naît pas femme ; on le devient ». Quant à l’esclavage des Noirs, qui atteignit dans le commerce triangulaire son abjection maximale, il fit du racisme une idéologie ad hoc pour tenter de justifier l’oppression et l’exploitation en stipulant l’infériorité des Noirs. Les Noirs, comme avant eux les Amérindiens massacrés par les conquistadors espagnols, seraient inférieurs aux Blancs. On doute même qu’ils aient une âme ! La question avait été posée et discutée à propos des Amérindiens dans la célèbre Controverse de Valladolid, en 1550, pour savoir si la domination exercée sur eux était légitime. Elle fut reprise en 1748 par Montesquieu, adversaire résolu du commerce d’esclaves noirs. Avec une ironie mordante il tourna en dérision la justification idéologique d’une telle infamie : « On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir. » (L’Esprit des lois XV, 5 : « De l’esclavage des Nègres ».)

L’OUBLI DE LA LUTTE DES CLASSES AU PROFIT DE LA LUTTE DES RACES

Il est donc pour le moins paradoxal et objectivement réactionnaire d’essentialiser la référence à la couleur de peau. Le monde n’oppose pas les hommes blancs et les hommes noirs, mais les exploités et les exploiteurs. La fonction d’exploiteur ou de colonisateur raciste n’est pas inscrite dans les chromosomes, pas plus que celle d’esclavagiste. Ne confondons pas l’être et le rôle, la peau et la chemise. Bien sûr, tout rapport social de domination met en présence des dominants et des dominés. Et cela peut conduire à de la haine, si l’on n’y prend pas garde. Il faut pourtant résister à toute dérive haineuse qui s’en prend aux personnes au lieu de mettre en cause un système. Sinon la lutte pour l’émancipation perd son sens. Elle se psychologise en ressentiment au lieu de se politiser en combattant les causes sociales de la domination.

L’oubli de la lutte des classes au profit de la lutte supposée des races est une terrible régression. La lutte des classes oppose non des hommes comme tels, mais des groupes fondés sur des communautés aux intérêts particuliers, contradictoires entre eux. Seul l’avènement du bien commun à toutes et à tous permet d’en sortir par le haut. L’universel ainsi conçu est subversif, et libérateur. Quant à l’hypothétique lutte des races, elle est un fantasme qui s’invente un conflit imaginaire, car il n’y a qu’une espèce humaine. Des « Blancs » ont réduit des Noirs en esclavage. C’est un fait historique. Mais en Afrique certains « Noirs » ont aussi réduit en esclavage ou colonisé d’autres « Noirs », ou d’autres ethnies. On ne peut donc confondre les rapports de force concrets qui engendrent des dominations avec des rapports généraux entre races supposées telles. Pour lutter efficacement contre le racisme, deux boussoles sont précieuses. La première consiste à rappeler l’unicité de l’espèce humaine. La seconde consiste à rejeter toute hiérarchisation abstraite des groupes humains, qu’elle prétende se fonder sur la nature ou sur la culture. En tout état de cause, ne noyons pas l’individu singulier dans une appartenance, et ne jugeons pas globalement une ethnie. Nous sommes munis de raison, et cela doit nous permettre d’éviter tout préjugé en distinguant ce qui doit l’être.

Marianne

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