Bienvenu Mabilemono : « N’oublions pas les raisons de notre exil »

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Chers amis de l’Association « Congo Sport Culture Intégration »,

Les Amiénois, les Amiénoises,

Mesdames et Messieurs,

Vous avez souhaité partager avec nous la réflexion sur les vraies raisons de notre exil. Nous tenons à vous remercier.

Nous sommes très heureux que l’Association « Congo Sport Culture Intégration » nous accueille pour la première fois à cette kermesse qu’elle organise chaque été.

La présence dans cette salle des Amiénois et Amiénoises venus nombreux à cette rencontre est un honneur pour votre Association, une reconnaissance pour son travail et un encouragement pour ses responsables à poursuivre leur engagement.

Aussi, nous espérons que les échanges qui enrichiront cette rencontre de ce jour contribueront à faire avancer davantage votre action.

Chers amis de l’Association « Congo Sport Culture Intégration », d’ores et déjà permettez moi de vous dire que rien qu’au regard du nombre que nous sommes ici présents aujourd’hui dans cette salle, vous avez eu raison d’interpeller notre conscience en nous demandant de « ne pas oublier les vraies raisons de notre exil ».

Chers amis de l’Association « Congo Sport Culture Intégration », si je pose ce cadre, c’est parce que vous avez souhaité évoquer, ici, aujourd’hui devant nous cette problématique de notre exil dans ces termes : « N’oublions pas les vraies raisons de notre exil ».

De prime abord, il convient de rappeler que l’exil a une signification particulière précise : il est cet événement par lequel un individu, ne pouvant plus garder sa place dans la Cité, est obligé de partir pour un lieu étranger où il n’a pas toujours sa place.

Par exemple Victor Hugo s’était exilé de 1851 à 1870 aux îles Anglo-Normandes, Jersey (1852-1855) et Guernesey (1855-1870) après avoir condamné le coup d’État du 2 décembre 1851 de Napoléon III, par lequel, en violation de la légitimité constitutionnelle, Charles Louis-Napoléon Bonaparte dit Louis-Napoléon Bonaparte, ou Napoléon III, Président de la République française depuis trois ans, conserve le pouvoir à quelques mois de la fin de son mandat, alors que la Constitution de la Deuxième République lui interdisait de se représenter.

Depuis la nuit des temps, les hommes se sont toujours déplacés à la recherche de moyens de subsistance ou plus exactement à la recherche d’un mieux vivre. Chaque fois que les hommes sont confrontés à des situations précaires, ils s’exilent pour aller chercher de meilleures conditions de vie ailleurs. Le processus même d’hominisation y trouve d’ailleurs son essence.

Ainsi, dans notre désir de comprendre l’humain, nous sommes tout naturellement amenés à identifier de multiples formes de l’exil qui débordent largement du cadre politique auquel se réfère la signification première de ce mot. La notion d’exil apparaît en effet, volontiers pouvoir être exportée afin d’éclairer des domaines plus  fondamentaux des comportements humains.

Dans notre monde contemporain, cette forme d’exil portant sur des motivations essentiellement existentielles est beaucoup plus générale. C’est ce que nous appelons l’exil économique, qui est d’ailleurs parfois intérieur à la société à laquelle on appartient. C’est le cas en particulier de l’exode rural, qui bien qu’il soit intérieur, n’en présente pas moins tous les caractères d’un exil. Chacun a dans sa mémoire familiale l’épisode d’abandon d’une terre parce qu’il devenait trop difficile d’y vivre.

L’exil économique est donc parfois intérieur à la société à laquelle on appartient, par opposition à l’exil politique qui lui est particulier, il est extérieur, il fait sortir de la société à laquelle on appartient. De fait, l’exil économique plus que jamais engendre des flux importants de populations.

Plus généralement, la notion de migrant évoque davantage le mouvement, le déplacement d’un pays à un autre, la migration étant définie comme le déplacement d’une population qui passe d’un territoire dans un autre pour s’y établir, définitivement ou temporairement. De ce fait, la notion d’exilé évoque davantage la dimension anthropologique de la vie sociale au loin, du sentiment de dépaysement, des contraintes sociales, économiques et politiques inhérentes à l’exil, sans oublier les discriminations de toutes sortes.

En effet, les exilés économiques sont souvent perçus comme des envahisseurs et les politiciens des pays d’accueil évoquent même souvent assez aisément l’arrivée de migrants comme une invasion, un déferlement, voire une submersion qu’il faut à tout prix endiguer.

Par ailleurs, et chacun en conviendra avec moi, l’exil finit souvent par faire des exilés des apatrides. Car il leur est souvent difficile, voire impossible, de trouver leur place dans le pays d’accueil et dans le même temps, ils perdent souvent leur place dans leur pays d’origine. Le fait pour les exilés d’être privés du droit de vote aussi bien dans le pays d’accueil que dans le pays d’origine illustre parfaitement cette situation d’apatrides. Et que dire des mariages de convenances qui donnent souvent naissance à des enfants pas forcément désirés !

Cependant, s’il est vrai que depuis la nuit des temps les hommes se sont toujours exilés pour des raisons existentielles, forcés parfois par la nature elle-même (sécheresse…), ce qui est nouveau en revanche dans nos sociétés contemporaines, c’est surtout le fait que dans certains pays, notamment en Afrique, les gouvernants, par leur mauvaise pratique du pouvoir (dictature) et leur mauvaise gestion des richesses collectives, poussent sciemment ou inconsciemment leurs concitoyens à s’exiler.

En effet, si en Afrique certaines personnes s’exilent par goût de l’aventure, d’autres, plus nombreuses, sont souvent contraintes à l’exil, la mort dans l’âme, obligées d’aller chercher de bien meilleures conditions de vie à l’étranger, parfois entassées dans des embarcations de fortune au péril de leur vie.

Comme nous venons de le voir, il existe donc plusieurs sortes d’exilés : exilés volontaires, exilés politiques ou exilés économiques, et c’est précisément cette dernière catégorie qui concerne la plupart d’entre nous.

Que nous soyons venus en France pour étudier ou pour chercher du travail, il y a une chose sur laquelle nous serons tous d’accord : le fait que nous y soyons durablement établis est souvent contraints et forcés. Quel que soit notre statut en France, il serait tout simplement malhonnête d’affirmer qu’il n’y a pas une motivation ou une explication économique derrière notre choix de s’y établir durablement ou définitivement.

Ne nous voilons donc pas la face, même la plupart de ceux qui prétextent souvent l’exil politique sont en réalité des exilés économiques. Nombreux parmi eux font en effet de fausses déclarations pour avoir l’asile politique et bénéficier du statut réfugié politique. Et à ce titre, le cas de la malheureuse Nafissa Diallo aux Etats Unis, rendue tristement célèbre par « l’affaire DSK », en est une parfaite illustration.

Par ailleurs, même si une classification de sens commun distingue « migrants » et « réfugiés » : d’un côté ceux qui partent à l’étranger chercher du travail ; de l’autre ceux qui fuient leurs pays en raison de persécutions, cette dichotomie est fréquemment fausse parce que les processus de persécution commencent le plus souvent par des formes d’exclusion économiques avant de passer à d’autres registres de violence plus symboliques, matérielle ou physique.

C’est le cas par exemple dans un pays comme le Congo Brazzaville, notre pays. Malgré une très faible population de moins de 4 millions d’Habitants et d’énormes richesses, pétrolières, minières et forestières, 70% de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté, c’est-à-dire avec moins d’1 dollar US par jour tandis que les dignitaires du pouvoir mènent ostensiblement grand train. Le chômage, notamment celui des jeunes, est presque endémique. Pendant ce temps, les membres de la famille présidentielle caporalisent toutes les richesses et contrôlent des pans entiers de l’économie du pays. Résultat : le nombre de candidats à l’exil existentiel ne cesse de croître de manière exponentielle. Pourtant, nonobstant cette exclusion économique qui nous contraint à l’exil, nombreux sont malheureusement ceux parmi nous qui continuent de soutenir le pouvoir en place à Brazzaville. Et c’est là où le bât blesse.

Cela revient à dire que la prégnance de cette distinction entre « migrants » et « réfugiés » dans l’espace public et le champ politique perd toute sa justification, ce qui oblige alors à s’en affranchir. Parler des exilés tout simplement évite ainsi de préjuger de ce qu’ils sont à l’aune de cette distinction de sens commun ou de la sélection opérée dans le cadre du doit de l’asile.

L’interpellation qui nous est faite ici par nos amis de l’Association « Congo Sport Culture Intégration » à travers cette problématique de notre exil forcé à cause de l’exclusion économique dont nous sommes victimes de la part des pouvoirs publics et les dirigeants politiques de nos pays d’origine doit nous conduire à une prise de conscience au sortir de cette rencontre.

Mesdames et Messieurs,  « N’oublions pas les vraies raisons de notre exil ».

Mais quelles sont donc les vraies raisons de l’exil ?

Nous avons tendance à l’oublier trop facilement, nous sommes des exilés contraints et forcés, victimes reconnues comme telles de la mauvaise gestion sociétale de nos propres gouvernants. Car il faut bien reconnaître que la migration économique est avant tout une réponse à un déni réel des droits fondamentaux dont nous sommes victimes dans notre pays.

L’article 25 de la Déclaration des droits de l’homme le stipule en toute clarté : « toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d’invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté ».

S’ajoutent à cette garantie de droits économiques et sociaux, le droit à la protection de la maternité, de l’enfance, le droit à l’éducation (art.26)….en clair, l’ensemble des droits étroitement associés à la vie économique.

Le fait est que, même en l’absence de persécution explicite, nos Etats, la plupart des es ’Etats africains ne nous garantissent pas ces droits – sociaux, économiques, éducationnels …. – prévus aux articles 25 et 26 de la Déclaration des droits de l’homme, sans quoi nous ne serions pas obligés d’émigrer – souvent dans des conditions matérielles et psychologiques lamentables – pour survivre.

L’exilé économique est un exilé à part entière (contrairement à l’entrepreneur riche qui s’investit dans un projet à l’étranger). L’exilé économique n’a pas la garantie – d’une manière ou de l’autre – de bénéficier des conditions de vie décentes dans son pays d’accueil, ou à tout le moins, au respect des droits fondamentaux et de la dignité humaine.

Et pourtant, malgré notre exil contraint et forcé, malgré la crise de la démocratie et la crise de l’emploi qui nous ont fait fuir nos pays d’origine, nous oublions trop facilement ces vraies raisons de notre exil.

Soyons clair, le plus souvent, ce sont même ceux qui viennent tenter l’aventure du passage clandestin en Europe qui apportent un soutien accru à ces pouvoirs dictatoriaux qui sont en place dans nos pays, oubliant que ce sont ces pouvoirs qui les ont privés du minimum vital et contraints à l’exil.

Comme nous venons de le voir, ce qui fait résonner en nous si profondément les situations d’exil, c’est que nous sommes tous en réalité des exilés existentiels. Refuser cette évidence serait faire preuve de mauvaise foi. Chacun le voit bien, entre l’émigration économique – synonyme de fuite de la misère et conséquence du déni des droits sociaux – et l’exil politique, une confusion s’installe.

En outre, l’exil implique l’idée de contrainte même lorsqu’il est volontaire. Plus que la notion de migrant, celle d’exilé laisse entendre que le départ du pays a été subi sans que cela ne préjuge de la nature ou de l’intensité de la contrainte. C’est donc très souvent la mort dans l’âme que nous nous résignons à nous établir durablement, voire même définitivement loin de la terre de nos ancêtres.

En gros, nous sommes tous des réfugiés jouissant au minimum des droits accordés aux étrangers en situation régulière, avec la garantie supplémentaire que nous ne serons pas refoulés dans notre pays là où nous seront en danger politique et/ou économique.

Chers amis de l’Association « Congo Sport Culture Intégration »,
Les Amiénois, les Amiénoises,
Mesdames et Messieurs,

Le but de ce tour d’horizon était de permettre à chacun de nous d’avoir un aperçu sur cette problématique de l’exil existentiel et forcé, qui, comme nous venons de le démontrer, nous frappe tous. Donc, en ce qui nous concernent, nous les ressortissants du Congo Brazzaville, que nous soyons des pro ou des anti-Sassou Nguesso, nous sommes pratiquement tous autant que nous sommes ici en France, avant tout des exilés existentiels forcés et pour être plus précis, des victimes collatérales de l’exclusion économique orchestrée par Sassou Nguesso et les membres de sa famille.

Alors, la réflexion à laquelle je vous convie doit nous amener à faire preuve de plus de lucidité et à tirer de notre expérience de victimes collatérales de l’exclusion économique orchestrée par ceux qui gouvernent nos différents pays d’origine, quelques enseignements profitables.

Il s’agit en l’occurrence de comprendre notamment que nous ne devons plus continuer à soutenir ces pouvoirs corrompus qui orchestrent notre exclusion économique dans nos propres pays et nous obligent à demeurer des exilés existentiels jusqu’à la fin ce notre vie. Pourquoi donc, plutôt que de militer pour le changement dans nos pays, nous devrions soutenir ces pouvoirs indignes qui nous poussent à l’exil ?

Cette question est fondamentale surtout en cette période particulière marquée par le printemps arabe où les jeunes exilés arabo-musulmans jouent un rôle déterminant dans la chute des dictatures dans leurs pays d’origine.

En guise de conclusion, nous pouvons affirmer que de toute évidence, ces droits prévus par les articles 25 et 26 de la Déclaration des droits de l’homme ne sont pas pris en considération sciemment par les pouvoirs publics dans nos pays d’origine, ce qui nous contraint à l’exil existentiel même quand nous ne sommes pas politiquement persécutés par nos Etat.

Or nonobstant le refus de nos dirigeants politiques d’appliquer ces obligations élémentaires prévues par les articles 25 et 26 de la Déclaration des droits de l’homme, les exilés existentiels forcés que nous sommes, continuons de les soutenir

Nous vous exhortons donc à abandonner désormais nos vieux schémas et de ne plus apporter un soutien aveugle, le plus souvent dicté par des intérêts partisans, pour privilégier le changement dans nos pays au profit de l’intérêt de tous. Nous comptons donc sur vous pour promouvoir le changement dans nos pays.

Je vous remercie.

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