Bernard Zadi Zaourou : ce qu’il m’a appris, ce qu’il laisse comme message.

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Avec la disparition de Bernard Boté Zadi Zaourou (BBZZ), la Terre (=dodo) confirme sa réputation de divinité sélecte et exigeante : elle ne mange que ce qui est beau et précieux. Mais chaque fois, elle s’arrange avec Péo-la Dialectique pour que le vide ainsi créé se comble et que l’illustre disparu « reste » parmi les vivants (provisoires). C’est à cet exercice que je me soumets en évoquant ce que j’ai appris de BBZZ non seulement en matière de théorie des phénomènes esthétiques, mais aussi en ce qui concerne son esthétique de Didiga.

L’idée de beau ou l’origine des phénomènes esthétiques. Un jour de juin 1974, alors que je menais une étude sur la conception du beau esthétique chez les Bété, BBZZ me mit en contact avec le célèbre poète-paysan Gbaza Dibéro du village de Klissérahio, dans la Sous-préfecture de Guibéroua. D’où vient l’idée de beau ? La réponse à ma question fut un mythe que j’ai considéré comme un véritable cours sur la conception matérialiste du beau dans une société de tradition orale. Pour Dibéro, l’art poétique, le sentiment esthétique naquit à Klissérahio le jour où cette localité connut le premier drame de son existence : la mort. De quoi s’agit-il ?

« Gbogou Gaga, chef de lignage de Klissérahio, en pays Drii, plaçait, sur la fin de sa vie, tous ses espoirs en son neveu Kati. Celui-ci était grand, vigoureux et beau : un véritable bagnon ! Un jour Kati et les autres jeunes gens et jeunes femmes du village s’en vont à la rivière pour s’y livrer, comme de coutume, à une partie de pêche. La pêche est bonne, très bonne même. Le filet de Kati regorge de poissons turbulents. Kati entreprend de les dégager des mailles de son filet. Il en a bientôt les mains pleines. Son porteur de hotte n’étant pas à ses côtés, il prend une carpe dans sa bouche et la serre entre les dents. Il ne pouvait faire plus. Il sollicite du regard son porteur de hotte qui se tient, passif, sur la rive. Il l’appelle du geste. En vain !

Alors, Kati excédé veut lui crier quelque chose… L’appeler d’un ton ferme et sévère. Hélas, la carpe se libère, glisse et se loge dans son œsophage. Kati meurt de strangulation. C’est le drame. Les pêcheurs frappés de stupeur rentrent au village avec la dépouille de leur compagnon. Au village, les pleurs, les cris et les sanglots que la terrible nouvelle arrache aux uns et aux autres alertent et inquiètent Gbogbou Gaga qui se recueillait dans le secret de sa case. Gaga sort précipitamment. De partout, il entend fuser ces appels effroyables : Katiooo ! O! Kati

C’était à peine s’il a eu le temps de comprendre ce qui lui arrive. Devant sa porte, ceux qui portaient la dépouille du malheureux garçon déchargeaient nerveusement leur fardeau d’infortune. Kati est mort, lui dit-on.

Accablé par la douleur, incapable de raisonner, le veil homme poussa le long cri du « wiegweu » [parole poétique]et se mit à pleurer sa peine. La parole qu’il libéra n’avait jamais été entendue auparavant. Elle ne ressemblait qu’à elle-même. Le « wiegweu » (racine ou gratin du deuil) était né. Des générations entières allaient recevoir en héritage cet art de la parole et le transmettre jusqu’à nous ». 

A la suite de cette narration, et en me fondant sur les commentaires de BBZZ, j’ai compris que l’idée de beau plonge ses racines dans le drame de l’existence sociale. Né du drame ou dans le drame, l’art n’est jamais, ne sera jamais indifférent aux drames de la vie, qu’ils soient d’ordre social, économique, culturel ou politique. En définitive, l’art est d’essence dramatique. Et c’est cela la conception matérialiste de l’idée de beau chez les Bété, par opposition à la conception idéaliste du beau (du reste dominante dans l’Afrique ancienne) : avant d’être admiré, l’art fut d’abord utilisé.

L’esthétique de Didiga chez BBZZ. Quelques années après l’entretien avec Dibéro et en revenant un jour chez BBZZ lui-même, je suis risqué à poser la question suivante : « Bernard, d’où vient ton talent artistique ? » Sourire aux lèvres, l’air goguenard, BBZZ donne une réponse laconique qui allait être explicitée par un véritable cours de sémantique bété : « Je suis issu d’un lignage de polémistes ». Quel rapport ? « Loo, réplique-t-il, est chez les Bété l’équivalent sémantique du vocable art (danse, musique, esthétique, etc.) » ; bien plus poursuit-il, « le verbe loo veut dire polémiquer, c’est-à-dire, se livrer à la controverse ; or le mot controverse renvoie au vocable gbo qui signifie « affaire », « problème ». De sorte que l’agglutination des deux mots loo et gbo, donne Loogbo qui désigne les funérailles. On voit donc, dans une perspective  cognitiviste que c’est parce que les funérailles résultent du premier drame de l’humanité (gbo) qu’elles s’accompagnent toujours  de polémique et de controverse (loo) et qu’elles se nomment Loogbo ». BBZZ termine son propos en indiquant qu’il a l’art dans le sang : « mes parents et grands parents ayant été des polémistes, à des degrés divers, j’ai dans mes veines une certaine sensibilité artistique que je transpose dans la littérature moderne par le biais de l’esthétique de Didiga ».  

 Le Didiga de BBZZ, concept et réalité esthétiques. Didiga est un mot d’étymologie suggestive : il est en effet la réunion de didi (=déchet, ordure, saleté) et de ga (=tas, paquet, ensemble) ; en d’autres termes, didiga désigne la saleté au sens propre comme au figuré ; au sens propre, dididjèguluazèbhlè est par exemple la pluie diluvienne dont les eaux de ruissellement exhument et emportent avec elles toutes sortes de déchets et de puanteurs ; au sens figuré ou métaphorique, didiga désigne tout ce qui est impensable parce que insupportable intellectuellement et/ou moralement : ainsi que le souligne le précurseur, « le terme de Didiga est emprunté à la tradition orale ivoirienne et qui signifie l’impensable. Le terme renvoie à un art très ancien. Un art de dire propre aux chasseurs du pays Bété » : par exemple, un chasseur qui raconte avoir pêché une pintade dans un étang, sur le chemin de retour au village, raconte un événement qui relève du Didiga. Mais quelle est la finalité ultime du Didiga ? L’intérêt suscité en Côte d’Ivoire et ailleurs (Afrique occidentale, Canada) par le théâtre Didiga vient de ce qu’il représente une ancienne esthétique exploitée pour des causes nouvelles : comme le préconise la sagesse dan (Yacouba), c’est toujours sur l’ancienne natte qu’on confectionne la nouvelle ; et la redécouverte de BBZZ est d’autant plus remarquable que la Côte d’Ivoire a toujours été considérée en matière de culture (1960-1980), comme un terrain ingrat, un sol impraticable. « Notre principe de base, poursuit BBZZ, ce n’est pas de nous faire prisonnier de cet art ancien mais de nous en inspirer pour créer un art moderne qui échappe au carcan du conservatisme. Je précise que notre esthétique n’est pas prisonnière d’une ethnie. Nous ne faisons pas la reproduction de l’art Bété mais nous tendons vers un art national et africain ».

Dans toutes ses pièces (écrites après 1979), BBZZ exploite cette « technique du chasseur » (Djergbeugbeu, héros dont les prouesses relèvent de l’impensable Didiga) : « sur le plan pratique, cela donne une œuvre qui commence toujours comme dans un jeu et dans laquelle on a l’impression que l’intrigue erre quelque peu. Et c’est toujours que le drame et même la tragédie viennent se flouer dans cette atmosphère volontairement ludique »(Diop Mamadou Traoré, In le Politicien, Mensuel sénégalais, février 1985):

 » L’œil  » est une œuvre qu’on peut ranger dans le courant de Didiga avant la lettre (1974) en ce qu’elle exploite l’histoire imaginaire mais impensable d’un bourgeois africain qui a arraché et vendu l’œil de sa propre femme, pour s’enrichir. Dans cette pièce, BBZZ s’attache à montrer comment l’Argent l’emporte de loin sur les considérations humaines : « le nouveau Dieu-Argent déshumanise et corrompt les mœurs socio-politiques ».

« L’œuf de pierre », est une œuvre par laquelle BBZZ met en relief la responsabilité historique de nos élites dirigeantes dans le « développement du sous-développement ».
« La Termitière », « La Tignasse », « Les rebelles du bois sacré », « Le secret des Dieux », etc., voilà autant d’œuvres dramatiques d’inspiration Didiga, qui dérangent ou annoncent des « perspectives révolutionnaires ».

Oui, dans la société africaine plus rien n’est à sa place. Mais ce qui inquiète le plus BBZZ, c’est le fait que la société semble « vaccinée contre l’impensable » : « Dans notre société africaine, s’indigne BBZZ, le danger ce n’est pas tant de voir apparaître ces Didiga [= contradictions] mais c’est le fait que petit à petit, on s’en accommode et qu’ils sont en train de s’intégrer dans nos mœurs de tous les jours. Notre art entend dénoncer courageusement les comportements impensables qui ruinent toutes les valeurs positives et travaillent contre notre peuple et notre civilisation ».

Pour achever ma modeste contribution, je dois signaler qu’il y a quelques mois de cela, BBZZ m’avait instamment demandé de traduire auprès du président Laurent Gbagbo, son vif sentiment de gratitude : « Dis infiniment merci à Laurent de ma part; j’étais à l’article de la mort et il m’a sauvé de justesse grâce à une évacuation sanitaire en France ».
       
Fait à Abidjan, le 22 mars 2012.
Professeur Dédy Séri

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