Aveuglement de Riyad : le jeu des cinq erreurs

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« N’accuse pas l’autre alors que la faute est en toi » disait Nietzche dans un bel aphorisme.

Les Saoudiens semblent comprendre, mais un peu tard, qu’il y a urgence1. Urgence à sortir de leur suffisance, de leur superbe ostensiblement affichée depuis le début des « révolutions arabes ». Urgence à en finir avec leur arrogance au sens de celui qui s’attribue et s’arroge tout sans vouloir partager dans un monde globalisé. Urgence à réformer le système économique, la géopolitique venant se mêler des finances du pays. Urgence à tirer les conclusions de leurs anticipations approximatives, mais également de leur gestion problématique des différentes crises auxquelles le Royaume est confronté.

Urgence à sortir le pays de l’injustice et de l’iniquité avec lesquelles sont traités les femmes, les étrangers, les chiites, les chrétiens, les homosexuels… Faute de quoi, l’avenir s’assombrira rapidement2. En ces temps de remise en cause, l’Arabie Saoudite gagnerait à méditer cette réflexion de Jean-Jacques Rousseau dans ses Considérations sur l’état de la Pologne : « Tout État libre où les grandes crises n’ont pas été prévues est à chaque orage en danger de péril ». Aujourd’hui, le pays se trouve dans une position fragilisée qui devrait logiquement l’amener à un aggiornamento de grande envergure de la politique qu’il a suivie, et cela en raison des cinq erreurs commises dans un passé récent.

UNE ERREUR ÉCONOMIQUE : JOUER AVEC LE PRIX DU PÉTROLE

Qui aurait pu imaginer, au début de la présente décennie, que l’Arabie Saoudite passerait du statut envié de créditeur à celui honni de débiteur en ce printemps 2016 ?

Au début de la décennie, Riyad pense faire coup double en contribuant à la baisse du prix du baril de pétrole: coup économique en rendant moins compétitive l’exploitation du gaz de schiste aux États-Unis et coup politique en affaiblissant l’économie de la Russie pour la détacher de son allié syrien, Bachar Al-Assad. Mais, au fil des années, les autorités du royaume ne parviennent pas à contenir la spirale infernale de la baisse des cours du pétrole (de plus de 100 à moins de 30 dollars) et sont prises au piège qu’elles ont-elles-mêmes armé. Impossible de refermer la boîte de Pandore qu’elles ont elles-mêmes ouvertes! A l’intérieur, les difficultés financières auxquelles sont confrontées les grandes entreprises, en particulier du BTP3, les ministères… ont des conséquences négatives sur le climat des affaires. Malgré les économies drastiques programmées, pour la première fois de l’histoire récente, le budget 2016 affichera un déficit important.

Face à la baisse continue de ses revenus pétroliers (échec de la réunion de l’OPEP du 17 avril 2016 à Doha en raison d’un désaccord avec l’Iran et en dépit d’un préaccord russo-saoudien) et aux contraintes climatiques qui encadrent désormais le monde (déclaration de Paris adoptée lors de la COP21 de décembre 2015), l’Arabie Saoudite se décide à tourner peu à peu le dos à un modèle économique entièrement dépendant de l’or noir4. Elle est contrainte de s’adapter vaille que vaille à la nouvelle donne internationale: ouverture aux capitaux internationaux (mise en bourse de 5% de son joyau pétrolier, Aramco5); emprunt de 10 milliards de dollars sur cinq ans conclu avec de grandes banques internationales (le créancier devient emprunteur)… En dernière analyse, le pays doit changer de stratégie économique et financière en adoptant un « plan de transformation national », programme de refonte du système économique et social saoudien6.

UNE ERREUR DIPLOMATIQUE : AVOIR LA PEAU DE BACHAR

Qui aurait pu imaginer que l’Arabie saoudite, chef de file du monde sunnite allait se trouver isolée par la réinsertion de l’Iran chiite dans le concert des nations ?

Avec les « révolutions arabes » (Tunisie, Égypte, Yémen, Libye et surtout Syrie), la vieille, puis la nouvelle garde saoudienne s’est pris à rêver de faire rendre gorge à l’arc chiite conduit par l’Iran. Tout est bon pour l’affaiblir en Syrie (en obtenant l’élimination de Bachar Al-Assad) par la livraison d’armes aux « rebelles » et leur financement manu larga, y compris celui de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL ou Daech). Barack Obama n’avait-il pas annoncé une punition pour le bourreau de Damas après qu’il ait franchi la ligne rouge représentée par l’utilisation d’armes chimiques ? Jusqu’à la veille de l’accord sur le nucléaire conclu entre l’Iran et le 5+1 le 14 juillet 2015, après treize années de négociation, l’Arabie Saoudite juge que le compromis ne se fera pas. Washington, pense-t-on, ne sera pas insensible aux démarches d’Israël et de l’Arabie Saoudite pour éviter que Téhéran ne soit admis à jouer dans la cour des grands !7

Mais le scénario n’a malheureusement pas pris le tour escompté par Riyad. L’Histoire s’accélère. Les déconvenues se succèdent selon la désormais célèbre parabole de Jacques Chirac : « Les emm…, c’est comme les c…, ça vole toujours en escadrilles ». Bachar Al-Assad ne subit pas les foudres des aviations américaine et française. Pire encore, il paraît solide au poste, épaulé par les forces iraniennes, puis russes qui prennent les choses en main à l’automne 2015… avec un certain succès8. A l’Ouest, on n’est pas loin de le considérer comme le meilleur rempart contre l’EIIL et le terrorisme qui fleure bon l’intégrisme saoudien. Pire encore, l’accord avec l’Iran est conclu, prolongé. Ses effets se font sentir immédiatement. Les hommes politiques, les entreprises se bousculent à Téhéran pour réinvestir le prometteur marché iranien, plus porteur que son homologue saoudien qui subit de plein fouet la crise du pétrole, affiche un budget en déficit.

UNE ERREUR STRATÉGIQUE : INDISPOSER WASHINGTON

Qui aurait pu imaginer que l’atout maître de l’Occident dans la région ne se transforme en boulet pour lui, y compris à Washington ?

On rêve d’un « Grand Moyen-Orient » (projet de George W. Bush) modelé depuis Riyad avec la complicité bienveillante des États-Unis (Barack Obama vient de s’y rendre à l’occasion de la réunion du CCG) et de la France (on ne compte plus les visites des dirigeants français dans le pays attirés par la manne des contrats d’armement9). Il est vrai qu’au début des « révolutions arabes », l’Occident a les yeux de Chimène pour l’arc sunnite, seul considéré comme à même de stabiliser la région. On laisse l’Arabie Saoudite remettre de l’ordre manu militari au Bahrein (répression de la révolution de la place de la Perle visant la minorité chiite, mars 2011). On ferme les yeux sur le soutien accordé par l’Arabie Saoudite à l’EIIL, comme celui de la Turquie, puisqu’il a pour seul objectif de renverser le président syrien sans se soucier de ce qui pourra se passer par la suite (Cf. Libye). On confond morale et diplomatie, bons sentiments et politique10.

Mais patatras. L’atmosphère est désormais à la suspicion, à la défiance vis-à-vis de Riyad. Washington estime aujourd’hui que le Moyen-Orient ne pourra sortir de la crise actuelle qu’à la condition d’un accord entre Chiites et Sunnites. Dans son entretien à la revue Atlantic de la mi-mars 2016, Barack Obama formule des critiques à peine voilées à l’encontre de l’Arabie saoudite (financements de l’enseignement d’une version fondamentaliste de l’islam, refus d’un soutien automatique à Riyad…) Injure suprême, le Congrès américain n’envisage-t-il pas de voter une loi rendant responsable l’Arabie Saoudite des attaques terroristes du 11 septembre 2001 ?11 ONG et rapports de l’ONU alertent à plusieurs reprises les gouvernements occidentaux (français en particulier en raison de ses ventes d’armes à Riyad) sur la possible implication de l’Arabie Saoudite dans des crimes de guerre au Yémen (bombardements d’hôpitaux, de marchés, d’habitations…).

UNE ERREUR MILITAIRE : INTERVENIR AU YÉMEN

Qui aurait pu imaginer que l’intervention à l’américaine (bombardements à l’aveugle) censée ramener de l’ordre au Yémen allait se transformer en Bérézina ?

Souhaitant mettre un coup d’arrêt à la progression inquiétante des rebelles houthies, dont elle estime qu’ils ne sont qu’une création de leur ennemi juré, l’Iran, les autorités saoudiennes décident d’intervenir militairement au Yémen (leur arrière-cour). Elles mettent sur pied une coalition aussi improbable qu’inexpérimentée. La guerre sera brève et l’ennemi sera défait en deux temps, trois mouvements, répètent ad nauseam les communicants saoudiens formés aux États-Unis. Et cela d’autant plus que les saoudiens disposent de renseignement que leur fournissent les Américains grâce à leur important dispositif déployé dans la région, y compris à Djibouti. La technique du tapis de bombes fera l’affaire pour faire rendre gorge à Téhéran et à ses affidés yéménites comme l’ont si bien démontrées les guerres au Vietnam, en Irak et en Afghanistan. Riyad mettra bon ordre au désordre yéménite. Tout ceci est possible, certes, mais peu probable !

Au Yémen, la posture martiale est aussi ridicule qu’inefficace. Faire la guerre à l’Arabie heureuse n’apporte pas nécessairement la sécurité à l’Arabie Saoudite12. Les expériences des expéditions passées n’ont pas été très concluantes pour les forces étrangères. Le combattant yéménite est d’un tempérament guerrier. Il n’a rien à voir avec le soldat d’opérette saoudien. Un an après son déclenchement, l’intervention de la coalition hétéroclite dirigée par Riyad est un échec patent. Après le temps des rodomontades vient le temps de l’incontournable négociation avec les ennemis jurés, à savoir les rebelles houthies sous les auspices de l’ONU13. L’Arabie Saoudite s’est piégée elle-même avec son intervention. Aujourd’hui, son calcul se retourne contre elle. Elle contribue ainsi au renforcement de l’AQPA et de l’EIIL. Elle fait l’objet d’actions de représailles sur son territoire, même limitées mais symboliques14. David défait parfois Goliath.

UNE ERREUR MORALE : JOUER LES PÈRES LA VERTU

Qui aurait pu imaginer que l’Arabie Saoudite montrée en modèle de réussite soit aujourd’hui clouée au pilori ?

La richesse presque insolente du pays tourne la tête des principaux dirigeants occidentaux qui en oublient les violations répétées et graves des droits de l’homme (et de la femme) dans le pays. On annonce un allégement, tout à fait virtuel, de l’intrusivité des agents du « Comité pour la promotion de la vertu et la prévention du vice ». Il est vrai que dans ce pays, il y a une différence entre l’explicite (ce qui est formellement interdit en matière de mœurs et de consommation d’alcool) et l’implicite (ce qui est toléré, voire encouragé lorsqu’on est bien né). Bien que le sujet demeure aussi opaque que sensible, les donations des riches familles du Golfe aux bénéficiaires « douteux » sont passées par profits et pertes15. Là est le cœur du problème. Or, l’Arabie Saoudite est impuissante à apporter de vraies réponses à des questions qui touchent à la sécurité de son territoire, de la région et, au-delà, à celle de l’Occident et de ses citoyens.

« C’est seulement quand l’image est si belle, que le doute s’installe »16. Une perspective que personne n’avait imaginée il y a moins d’un an. Après les attentats de Paris et de Bruxelles, le brouhaha des prêcheurs moralistes formés en Arabie saoudite commence à indisposer, y compris les meilleurs amis. La terreur intellectuelle que l’islamisme wahhabite impose à travers l’Occident commence à inquiéter. La machine à communiquer tourne à plein régime en espérant se refaire une vertu, une virginité sur le dos des pestiférés. Mais rien n’y fait. En bref, l’Histoire ne se répète pas. Mais il arrive qu’elle s’inverse. Nous sommes les témoins d’une série de bouleversements dont nous n’avons pas fini de mesurer ni la profondeur, ni les conséquences. Le pays est victime de ses propres errements : prise de distance, même relative des pays occidentaux et menace de l’EIIL de s’en prendre à la famille royale pour la ramener sur le chemin du wahhabisme pur et dur.

L’Arabie Saoudite va-t-elle accepter de revoir sa politique étrangère ? Va-t-elle se contenter de donner une réponse technique à un problème politique, un pansement sur un séisme ? Le temps de l’arrogance intellectuelle, économique, sinon sociale est fini.

STATU QUO OU « PRINTEMPS SAOUDIEN » ?

« Si l’on en croit Balzac, pour l’homme, l’avenir ne serait qu’une figure du passé »17. Au moment où un nouvel ordre mondial est à reconstruire18, les nouveaux dirigeants saoudiens (le roi Salman et son fils, Ben Salman, l’influent vice-prince héritier et ministre de la Défense) devront se poser une question essentielle : quelle place Riyad entend-il prendre dans cette nouvelle configuration planétaire et en tirer les conséquences qui s’imposent sur le plan intérieur ?19 C’est une tâche qu’ils ne pourront accomplir sans dresser un bilan objectif de ces dernières années, retex (pour retour d’expérience comme disent les militaires).

Après avoir longtemps été considéré comme le « pays du futur » (Stefan Zweig à propos du Brésil des années 1940), le royaume pourrait, à son corps défendant, se transformer en « pays du passé ». Dans le goulot d’étranglement d’un présent en crise, ce passé se dresse tel un mur20. Tant qu’il ne sera pas exorcisé, il sera difficile d’imaginer une réforme21, un projet d’avenir capable de redonner au pays la place importante qui lui revient naturellement dans le concert régional et international22. Les dirigeants saoudiens auront à choisir entre déclin et sursaut23, entre fatuité et humilité. In fine, ils ne devront pas faire l’impasse sur le jeu des cinq erreurs.

Guillaume Berlat

1 Sylvie Kauffmann, Ouragan sur le Golfe, Le Monde, 8-9 mai 2016, p. 24.
2 Guillaume Berlat, Arabie saoudite : tout empire périra…, www.prochetmoyen-orient.ch , 4 janvier 2016.
3 Hedy Belhassine, La mise au pilori des Ben Laden, www.prochetmoyen-orient.ch , 9 mai 2016.
4 Michel De Grandi, Arabie saoudite : le grand saut dans l’après-pétrole, Les Echos, 25 avril 2016, p. 1 et 6.
5 D.F, L’Arabie saoudite nomme le patron d’Aramco ministre de l’Énergie, Les Échos, Entreprises et Marchés, 9 mai 2016, p. 17.
6 Benjamin Barthe, Le plan de Riyad pour l’après-pétrole, Le Monde, Éco & Entreprise, 26 avril 2016, p. 1 et 3.
7 Romain Rosso, Les Sunnites, les meilleurs ennemis d’Israël, L’Express, n° 3382, pp. 57-58.
8 Guillaume Berlat, l’Étrange victoire ou les 7 clés du succès russe en Syrie, www.prochetmoyen-orient.ch , 25 avril 2016.
9 Pierre Puchot, Ventes d’armes : l’obsession saoudienne de la France, www.mediapart , 25 avril 2016.
10 Vincent Jauvert, Hollande le Saoudien dans La face cachée du Quai d’Orsay. Enquête sur un ministère à la dérive, Robert Laffont, avril 2016, p. 282.
11 Alain Frachon, 11-septembre : le mystère saoudien, Le Monde, 6 mai 2016, p. 20.
12 Laurent Bonnefoy, L’irrésistible processus de fragmentation du Yémen, www.mediapart, 24 avril 2016.
13 Louis Imbert, Difficiles négociations pour la paix au Yémen. Le camp gouvernemental fait traîner en longueur les pourparlers tandis que son parrain saoudien s’impatiente, Le Monde, 8-9 mai 2016, p. 4.
14 Georges Malbrunot, Arabie-Yémen : trafics sur une frontière brûlante, LeFigaro.fr, 5 mai 2016.
15 Marie-Christine Dupuis-Danon, Pour briser les ressources du terrorisme, luttons contre l’économie souterraine, Le Monde, 28 avril 2016, p. 21.
16 Stéphanie Marteau/Aziz Zemouri, L’Élysée Off, Fayard, 2016, p. 9.
17 Jean-Louis Debré, Ce que je ne pouvais pas dire, Robert Laffont, 2016, p. 318.
18 Renaud Girard, Un ordre mondial à reconstruire, Le Figaro, 12 avril 2016, p. 15.
19 Benjamin Barthe, Le roi saoudien rebat les cartes du gouvernement, Le Monde, 10 mai 2016, pp. 1 et 3.
20 Laurent Vidal, Destituer Dilma Rousseff ne résoudra hier, Le Monde, 27 avril 2016, p. 19.
21 Ishaac Diwan, La voie de la réforme en Arabie saoudite, Le Monde, Économie et Entreprise, Idées, 5 mai 2016, p. 7.
22 Nicolas Baverez, Arabie saoudite : quelle vie après le pétrole ?, Le Figaro, 2 mai 2016, p. 19.
23 Homme le plus influent de l’OPEP, le ministre saoudien du pétrole a été limogé, Le Figaro.fr, 7 mai 2016.

source: http://prochetmoyen-orient.ch/lenvers-des-cartes-du-16-mai-2016/ 

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