Amekuku KATÃBUI : Dans l’affaire Randolph, le pouvoir déploie ses parapluies de morts

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Malgré les apparences dont il tente de se revêtir, le système togolais est demeuré fondamentalement celui d’un Etat de non droit : c’est ce que prouve le kidnapping d’Antoine Randolph.

Ce système, digne des temps obscurs des dictateurs les plus grotesques, les plus ubuesques d’Afrique, Bokassa, Eyadema, Sékou Touré, Mobutu que j’ai ailleurs rassemblés sous le nom générique de Bodémakutu, se refuse à tout progrès humain et démocratique, à toute évolution véritable vers les valeurs auxquelles aspire l’Homme, sous tous les cieux. L’affaire Randolph en est la preuve.

Ce système fondé sur le meurtre a et aura souvent recours à d’autres assassinats, à d’autres actes de violation des droits humains pour se maintenir en place. L’affaire Randolph le montre.
Que tout ce qui est mis en place en matière d’instances, soi-disant pour assurer l’évolution du Togo vers la construction d’une nation démocratique, relève simplement du trompe-l’oeil comme on en use au théâtre. À l’épreuve de la liberté, du droit des citoyens à circuler, à s’exprimer librement sans crainte aucune, ce système a encore échoué comme par le passé.

Ceux qui, depuis des décennies ont contribué par tous les moyens, toutes les contorsions, à fabriquer ce système en prétendant que ce sont les citoyens togolais qui le veulent ainsi, sont les mêmes qui aujourd’hui vont donner dans tous les faux-semblants au sujet de l’enlèvement du Dr Antoine Randolph. Mais ils font œuvres mortes, sciemment, ou sans le savoir.
Un homme a disparu depuis le 17 février, parce qu’il éprouvait la nostalgie de la terre natale, voulait revoir des parents, des amis, des lieux qui sont chers. Êtres et choses qu’on ne peut transporter avec soi dans son exil. Que dire d’un État qui organise, planifie, exécute cette disparition, puis tente de la justifier, par des moyens pseudo juridiques ? Qu’il s’agit d’un Etat démocratique ? Ou purement et simplement d’un système qui ne recule pas devant les actes les plus odieux, y compris le terrorisme d’Etat ?

Dès lors que nous savons sous quel système nous vivons, que peut signifier pour nous le fait que Antoine Randolph ait été présenté à un juge ? Même en présence d’un avocat. Combien en avons-nous connu au Togo, de procès, en apparence en bonne et due forme, pour atteinte à la sûreté de l’État, mais qui en fait n’étaient fondés sur rien, sinon sur l’étroitesse d’esprit des hommes au pouvoir dans ce pays ? Depuis plus de cinquante ans !

Il y a eu, dans l’histoire de l’humanité, le procès le plus retentissant, celui, en tout cas, qui changea la face du monde, en condamnant un juste au châtiment réservé aux plus grands criminels et aux esclaves selon la loi romaine. N’est-on pas ébahi de se rendre compte que ce procès-là n’aurait jamais dû avoir lieu, s’il n’y avait pas toute une machination familiale, pseudo juridique et religieux ? En apparence seulement. Mais dans le fond, ce qui a dicté la tenue de ce procès, c’est la haine portée contre un homme, la peur que ce dernier, par son enseignement, ses idéaux, exerce quelque influence sur une population de plus en plus nombreuse à le suivre, tout cela, de façon inattendue, allié à la peur d’un gouverneur de déplaire à un autre homme, César. Toutes proportions gardées, tout amalgame évité, toute comparaison éloignée (je sais pourquoi je prends mes précautions, je le dirai) le procès qui condamna Jésus n’était basé sur RIEN.

S’il s’agissait d’un motif religieux, le blasphème, il aurait suffi du Sanhédrin, tribunal religieux des Juifs. Si le Sanhédrin le jugeait, le tribunal, tout de suite, aurait été présidé par un homme nommé Kayafas. Les gardes du Temple n’auraient donc pas eu besoin de l’amener d’abord chez un autre homme du nom de Hanna, grand sacrificateur destitué, qui n’avait alors d’autre statut que celui de beau-père de Kayafas. Si le tribunal religieux l’avait jugé et condamné, il aurait été exécuté par lapidation et non pas par crucifiement. Pilate de son côté, s’il avait trouvé un motif pour juger Jésus selon la loi romaine, il l’aurait fait tout de suite et tranché : il n’aurait pas d’abord envoyé l’inculpé à Hérode, tétrarque de Galilée d’où Jésus venait.

Mais, Voilà ce que la haine, ou la peur, ou toutes les étroitesses, toutes les petitesses de l’esprit humain sont capables de faire. Confusion des rôles et des statuts, abus, ambiguïtés pour les besoins de la cause…Il s’est trouvé devant le tribunal de Ponce Pilate, gouverneur romain qui n’avait pas à connaître des affaires religieuses concernant les Juifs, mais qui en dernière analyse allait le condamner à la crucifixion. Et la peur de Pilate de perdre les faveurs de l’Empereur, petitesse conjuguée à la haine et, toutes les petitesses, à l’étroitesse d’esprit de Juifs, menait Jésus à Golgotha.

Maintenant, je dis pourquoi je voudrais qu’on évite les amalgames : il est clair pour tous qu‘Antoine Randolph ne ressemble en rien à Jésus-Christ. Il me paraît cependant nécessaire de m’expliquer sur ce qui pourrait paraître comme une comparaison, à nos sophistes professionnels et aux autres spécialistes subtils de la mauvaise foi, dans le sens où l’écrit Ernest Renan : « La simplicité d’esprit et la subtilité se touchent : quand le simple veut raisonner, il est toujours un peu sophiste; on peut trouver que quelquefois il recherche les malentendus et les prolonge à dessin; son argumentation, jugée d’après les règles, la logique aristotélicienne, est très faible » Ne sont-ils pas mus par à peu près les mêmes motifs que Kayafas, Hanna, les Juifs, Ponce Pilate… ? Ils apparaissent sous toutes les couleurs. Ceux qui veulent ou ne veulent pas ce qu’ils dísent, ceux qui sont convaincus ou ne sont pas convaincus de l’implication ou de la non implication de Randolph dans une affaire d’atteinte à la sûreté de l’Etat togolais, ceux qui crient ce qu’ils ne croient pas, ceux pour qui c’est une affaire de famille ou de clan ( pour Kayafas et Hanna, le souverain pontificat menacé par un certain Roi des Juifs ou Fils de Dieu, doit rester dans la famille sacerdotale comme le pouvoir Gnassingbé doit demeurer dans le clan du même nom).
Le point essentiel de rapprochement entre la justice des Kayafas, des Hanna, des Hérode et des Pilate, et celle du système Gnassingbé, système dont l’anachronisme n’est plus à démontrer est que dans les deux cas, une procédure dite judiciaire peut ne partir que de l’arbitraire, de tous les abus et de l’irrationnel pur.

La présentation d’Antoine Randolph à un juge de l’État togolais, telle que nous connaissons la justice de ce pays, les méthodes par lesquelles elle procède, d’où viennent effectivement les sentences qu’elle prononce, et à quelles fins, dans quels desseins…n’est pas la garantie d’un vrai procès en toute indépendance par rapport à la volonté déjà arrêtée du pouvoir togolais. On en a vu d’autres!
Cette justice-là est, dans bien des cas ( les citerai-je? ils sont légion ) déjà suffisamment caricaturale. L’auteur de comédie que je suis n’avait eu besoin que de la transposer, presque telle quelle dans ses pièces.

C’est ce que j’ai fait dans La Tortue qui chante :

 » Un cauchemar, une mauvaise humeur, un oracle défavorable, un faux rapport, un soupçon…et tu es limogé, pire, arrêté, condamné…tu entends souvent la radio, non? »
Ou encore dans On joue la comédie. Une justice des plus anachroniques à aller chercher, non pas dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, aujourd’hui bien loin dans le temps, mais au Togo des Gnassingbé :

 » La radio: Une dernière nouvelle concernant l’affaire Chaka. Le rebelle Zoulou a été jugé et condamné à être pendu.

Chaka : Mais, jugé et condamné par qui ? Pour quoi ? »

Je répondrai à la question de Chaka plus loin.

Le problème véritable est ailleurs. Il est dans la nature même de ce système qui n’est pas voulu par le peuple, qui n’a jamais été élu par le peuple togolais malgré toutes les machinations, des plus sanglantes au plus grotesques, système qui a peur et veut, sous des formes diverses, se protéger sous des parapluies. Il y a un mot en mina, pour désigner les champignons, et qui littéralement signifie « parapluie de morts »: amekuku-katãbui. Dans la polysémie qui caractérise nos langues, ces champignons, dangereux, ayant la forme de parapluies, ne protègent pas les morts, victimes du régime dont la liste est longue. On peut appliquer la métaphore à tout l’appareil mis en place par un système, en fait mort, pour se protéger contre un éventuel vent de soulèvement populaire. Les champignons, même dangereux, restent fragiles, susceptibles d’être arrachés et mis hors d’état de nuire. Faut-il rappeler que ce système est celui d’hommes morts quant à la conscience morale, mais qui cependant gesticulent, s’agitent continuellement, hantés par leurs propres fantômes ?
Morts quant à la conscience! Il faut l’être comme Hanna, Kayafas, Ponce Pilate, et tous ces Juifs étroits d’esprit, mus par toutes les petitesses, pour se livrer à tous les sophismes auxquels se prête un monsieur nommé Yark, ministre de la Sécurité, depuis qu’il était devenu impossible au système de cacher au monde le fait que le Dr. Randolph a été enlevé et séquestré. Mais que pouvait-il faire d’autre, le pauvre homme! Et jusqu’où nous conduiront ces sophismes? Après les sophismes de Yark, quels sont les prochains auxquels il nous faudra nous attendre ? Pour paraphraser l’avare de Molière, ceux des procureurs, des juges, des policiers, des gendarmes, des militaires, des tortionnaires… , des complices, des témoins, (complices et témoins sont généralement fabriqués par le système lui-même, donc en service commandé), et finalement de Gnassingbé et de toute la Bodémakouterie? Sommes-nous un État qui fonctionne sur la base des sophismes et qui a la stupide prétention de s’en porter à merveille?

Nous nous sentons offusqués quand un journaliste, en l’occurrence Jean-Baptiste Placca nous fait remarquer que nous sommes une démocratie tétraplégique. Encore, si nous étions une démocratie tétraplégique, il pourrait nous arriver, par un heureux hasard, de bouger un peu. Nous sommes une démocratie morte, quant à la conscience morale qui doit fonder une nation. Je le disais depuis des années, nous sommes un État à la tête duquel trône un cadavre spirituel. Les vrais morts sous ce régime ne sont pas ceux qu’il a assassinés, ou faits disparaître comme David Do Bruce : ceux-ci vivaient pour leurs idéaux. Aujourd’hui ils vivent par leurs idéaux et ils vivront dans la mémoire du peuple. Mais ceux qui s’abritent sous des parapluies de morts ne peuvent s’attendre qu’à être un jour arrachés, piétinés, réduits à néant comme les champignons, matériels ou verbaux, qu’ils déploient sans vergogne.

Les parapluies de morts, que constituent les armes ou qui sont tissés de sophismes ne protégeront pas toujours les tenants de ce système.

Maintenant, je peux répondre à la question que se posait Chaka : jugé et condamné par qui ? Pour quoi ? Eh bien, par un système dominé par des morts spirituels, pour avoir fait observer à ce système qu’il empeste la vie de l’humanité.

Je ne puis, enfin, qu’inviter tous nos compatriotes, mais aussi tous les hommes de bonne volonté à réclamer la libération d’Antoine Randolph des mains de ces hommes morts quant à la conscience. Une manifestation est prévue à Paris le samedi 19 mars à la Place de la République dans cette intention, à partir de 15 heures. S’il le faut, que d’autres actions soient menées par des Togolais et des non Togolais épris de valeurs humaines et démocratiques, donc des vivants quant à la conscience, avec les mêmes exigences.

Sénouvo Agbota ZINSOU

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