Quand le Groenland révèle la fracture occidentale : leçon stratégique et enseignements pour l’AES [Par Dr. Eloi Bandia Keita]

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Les tensions autour du Groenland ne relèvent ni de l’anecdote diplomatique ni de la gesticulation médiatique. Elles constituent un symptôme avancé de la désintégration progressive du bloc occidental, désormais incapable de dissimuler ses fractures internes. Loin d’être un simple territoire arctique, le Groenland est devenu un révélateur systémique : il expose la nature réelle des alliances atlantiques, fondées non sur la confiance, mais sur la contrainte, l’asymétrie et l’intérêt brut.

Sous l’effet du réchauffement climatique – l’Arctique se réchauffant près de quatre fois plus vite que la moyenne mondiale, selon les travaux scientifiques du GIEC – et de la raréfaction globale des ressources stratégiques, cette île polaire s’est transformée en pivot géoéconomique majeur. Les études géologiques confirment l’existence de réserves importantes de terres rares, d’uranium et d’hydrocarbures, tandis que l’ouverture progressive des routes maritimes arctiques réduit significativement les distances commerciales intercontinentales. Le Groenland n’est donc plus une périphérie : il est un centre de gravité.

Depuis la Guerre froide, il a été intégré au dispositif militaire américain comme avant-poste stratégique. La base de Thulé, imposée au début des années 1950 sans consultation démocratique, illustre une constante historique : sous couvert de coopération, la logique réelle fut celle de la domination unilatérale. L’OTAN, dans cette configuration, a davantage servi de paravent institutionnel que de cadre d’égalité entre alliés.

La tentative américaine de «rachat» du Groenland en 2019 n’était pas une extravagance personnelle, mais l’expression décomplexée d’une doctrine impériale où le droit international cède face à l’intérêt national. La réaction européenne, timide et embarrassée, a confirmé ce que de nombreux travaux en relations internationales établissent depuis longtemps : l’Europe ne dispose pas d’autonomie stratégique réelle. Elle a échangé sa souveraineté contre une illusion de protection.

À mesure que Washington renforçait son emprise – investissements ciblés, infrastructures de surveillance, pression diplomatique – le Groenland est devenu le théâtre d’une rivalité intra-occidentale larvée. L’OTAN, loin d’apparaître comme une alliance soudée, s’est révélée être un espace de compétition feutrée entre puissances qui ne se font plus confiance.

Cette situation met à nu une vérité structurelle : les alliances fondées sur la peur d’un ennemi commun sont instables par nature. Depuis la fin de la guerre froide, les divergences se sont multipliées, et le Groenland n’en est que l’illustration la plus visible. Il a suffi d’une île pour fissurer un discours d’unité entretenu pendant des décennies.

Dans ce paysage mondial en recomposition, un contraste saisissant s’impose : tandis que certaines puissances s’enlisent dans la duplicité et la dépendance, d’autres régions voient émerger des dirigeants qui ont compris la grammaire réelle du pouvoir. Au sein de l’Alliance des États du Sahel, cette lucidité stratégique est incarnée avec une netteté particulière par le Premier ministre malien, le général Abdoulaye Maïga.

Chez lui, la souveraineté n’est ni un slogan ni une posture émotionnelle. Elle est une méthode. Sa parole publique, rare, mesurée, presque austère, tranche avec l’emphase habituelle des tribunes internationales. Elle révèle un homme qui manœuvre dans la haute atmosphère stratégique, là où se décident les équilibres de long terme. Face à l’insolence ritualisée des anciennes puissances coloniales, il ne s’emporte pas et ne quémande pas. Il cadre, il expose, il tranche. En quelques phrases d’une précision chirurgicale, il ramène ceux qui se croient maîtres du monde à leur condition réelle : des acteurs souvent prisonniers de leur propre récit, réduits au rang de badauds aventuristes face à une stratégie qu’ils n’avaient pas anticipée.

Cette froideur n’est pas arrogance ; elle est discipline stratégique. Elle signale à l’adversaire que le temps de la naïveté est clos. À ses côtés, les interventions du ministre burkinabè Bassolma Bazié aux Nations unies confirment l’existence d’une ligne claire au sein de l’AES : parler peu, parler juste, et ne jamais confondre courtoisie diplomatique et soumission politique.

Pour l’AES, la leçon du Groenland est limpide. Aucune alliance n’est protectrice par essence. La sécurité déléguée est une illusion coûteuse. Les États qui abandonnent leur autonomie stratégique finissent toujours par payer ce choix en humiliations politiques et en pertes économiques. La souveraineté réelle passe par la maîtrise de la défense, des ressources, du récit et du temps long.

Le Sahel dispose d’atouts considérables. Encore faut-il les organiser, les mutualiser et les protéger. Le monde qui vient ne récompensera ni les hésitants ni les vassalisés. Il respectera ceux qui savent ce qu’ils veulent, qui parlent avec cohérence et qui agissent sans trembler. Avec des hommes comme le général Abdoulaye Maïga aux commandes, l’AES envoie un message clair : les prédateurs impérialistes ne font plus face à des exécutants dociles, mais à des dirigeants qui ont compris, décidé et avancé.

L’histoire est sévère avec les aveugles. Elle est parfois généreuse avec les lucides. L’AES se trouve précisément à cette croisée des chemins.

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