Laurent Gbagbo : «Je ne négocie pas la souveraineté de la Côte d’Ivoire»

Laurent Gbagbo a été investi le samedi dernier au palais présidentiel du Plateau, en tant que quatrième président de la République de Côte d’Ivoire. Et ce par le conseil constitutionnel. Laurent Gbagbo a asséné ses vérités aux imposteurs et aux donneurs de leçons issus de la communauté internationale.

 

«Nous voici au terme d’un marathon, mais ce marathon ne s’est pas achevé avec la symphonie que nous voulons. Ça veut dire qu’il y a beaucoup de travail à faire et nous allons continuer à le faire. Mais je voudrais faire deux remarques. La première remarque, c’est que la Construction de la République et de la démocratie est une œuvre difficile, voilà pourquoi, nous sommes en train de construire la République et nous sommes en train de la démocratie.

La République, c’est-à-dire une forme d’Etat qui donne la chance à tout le monde. Où il n’y a pas de caste, où il n’y a pas de caste supérieure, où par conséquence, il n’y a pas de castre inférieure. La République, c’est cette forme d’Etat où tous les hommes ont les mêmes chances, où tous les enfants ont les mêmes chances. La République, c’est la République sociale, c’est la République qui embrasse tout le monde, qui ne divise personne. La République c’est la laïcité, la promotion des valeurs, c’est l’égalité. La République, ce sont toutes les valeurs que nous essayons de promouvoir. Mais pour que la République soit forte, il faut qu’elle soit assise sur le socle de la démocratie. C’est l’autre point que nous essayons de construire. C’est difficile. C’est difficile, mais il faut que les Africains y arrivent. Aujourd’hui, je comprends mieux qu’avant pourquoi, il y a tant de crises en Afrique. Avant j’étudiais ces crises en tant qu’intellectuel, chercheur, historien, politologue. Mais aujourd’hui, je touche et je vois ce que j’étudiais. Les crises viennent du fait qu’en partie, parce qu’il y en a plusieurs raisons, il faudrait faire toute une typologie de crises politiques mais le point que je vais aborder aujourd’hui, vient aussi du fait que les gens vivent hors-la-loi.

Les gens n’aiment pas respecter la loi et les procédures qui en découlent. Il n’y a pas d’Etat fort, il n’y a pas de République forte où chacun fait ce qu’il a envie de faire. Ce n’est pas possible. Il n’y a de République forte qu’assise sur les règles de loi. Pendant cette période où je suis resté à votre tête, j’ai vu que toutes les crises que nous avons connues, sont venues du non respect des lois, du non respect du droit et des procédures que ces lois générèrent. Pourtant on ne peut pas prétendre construire la démocratie et mettre de côté le droit et les procédures qui en découlent. J’ai entendu ces dernier temps, des choses ahurissantes. La Commission électorale indépendante est une structure administrative, c’est parce que nous, opposants d’alors, nous n’avions pas confiance en la manière dont le ministre de l’Intérieur organise les élections que nous avons demandé et obtenu la création d’une Commission électorale.

Mais je vois qu’il nous faut réfléchir encore, le fait est bon, mais pour la formation de cette Commission, il nous faut réfléchir pour avoir une Commission plus soudée, plus juste. Parce que ces derniers jours, la Commission a été bloquée. Elle n’a pas été bloquée par ce que les uns et les autres racontent. Elle a été bloquée parce que nous avons transposé dans cette Commission, les débats politiciens du dehors. Donc évidemment, chaque membre de la Commission, au regard des résultats, avait les yeux d’un politicien et non pas les yeux d’un administratif qui doit organiser. Il nous faut corriger ça. Nous allons demander à certains pays comme le Ghana, l’Afrique du Sud, comment ils ont formé leur Commission électorale. Mais déjà, au moment où on mettait cette Commission sur place, à Pretoria, en 2005, Thabo Mbeki m’avait dit : « Mais M. le Président, vous transposez dans la Commission, les politiciens, elle risque d’être bloquée », hier (Ndlr : vendredi 3 décembre 2010) nous avons parlé au téléphone, je lui ai rappelé cela, il m’a dit qu’il s’en souvient. Donc il faudrait corriger ça. Ensuite, organe administratif, la Commission électorale ne proclame pas les résultats des élections. Elle donne les résultats qu’elle a acquis au plan provisoire. Parce que ce n’est pas une juridiction.

Dans une République c’est seulement une juridiction qui peut conférer à un résultat l’autorité de la chose jugée. Donc à tout moment, les résultats que donne la Commission, qui sont bruts, sont jugés à partir des réclamations des uns et des autres adressées non pas à la Commission mais au Conseil constitutionnel qui seul, a autorité pour agir. C’est pourquoi, pendant tout ce temps, nous sommes restés calmes et tranquilles.

Nous rédigions nos requêtes et nous les transposions avec huissier au siège du Conseil constitutionnel. Il faut connaitre la loi. Il faut suivre le droit et les procédures subséquentes. Nous attendions que le constitutionnel traite nos réclamations et il l’a fait. Mais peut-être, il faudrait changer aussi les formes pour qu’à l’avenir, la Commission électorale ne proclame pas les résultats. Mais qu’elle transmette tout au constitutionnel. Parce que ça crée chez les plus faibles une confusion. Alors qu’il ne faut pas créer de confusion. Donc il y a un champ de réformes à envisager et je les envisage sur ce point précis. La deuxième chose que je voudrais dire, c’est qu’un pays où les gens ne connaissent pas leur place, c’est un pays qui va droit dans le mur. Moi en ma qualité de Président de la République de Côte d’Ivoire, je ne manque de respect à personne parce que je ne veux pas que quelqu’un nous manque de respect. Je me bats toujours pour respecter tous ceux qui nous font l’amitié d’être avec nous, parce que je veux qu’eux aussi, ils nous respectent.

Ces derniers jours, j’ai noté des cas graves d’ingérence, je souhaite que les uns et les autres se ressaisissent. Nous n’appelons pas quelqu’un pour venir gérer notre pays. L’organisation et la proclamation des résultats font partie de la gestion souveraine d’un pays. Vous savez dans l’histoire, il existe des cas fameux de rupture avec le Vatican pour des questions de souveraineté, a rompu avec le Vatican. C’est comme ça est née l’église anglicane. Les exemples comme ça, on peut les multiplier, partout dans le monde.

La souveraineté de la Côte d’Ivoire, c’est elle que je suis chargé de défendre et elle je ne la négocie pas. C’est à mes compatriotes que je m’adresse. Pour que notre souveraineté ne soit pas piétinée, bafouée, n’appelons pas les autres à s’ingérer dans nos affaires. Je fais la politique depuis longtemps. Je n’ai jamais appelé quelqu’un pour m’investir ni pour m’accompagner dans mon investiture. Mais ce sont des points à méditer et je souhaite que les Ivoiriens le méditent. Le jour où un pays perd sa souveraineté, il perd le contrôle de tout, et il devient un pays vassal. Alors qu’avec les mêmes gens de l’extérieur, on peut avoir des relations d’égal à égal. Afin de nous aider à construire le pays sans aucune soumission ou compromission. C’est ce que je fais depuis que je suis à la tête de l’Etat et c’est ce que vais continuer à faire. Travailler avec tous les pays du monde en amitié, mais ne jamais se laisser vassaliser par aucun pays. Nous allons travailler avec tout le monde. Et ici, il suffit de regarder le monde des affaires, ceux qui nous adressent des demandes de permis d’exploitation d’or, de diamant, de pétrole. Nous, nous traitons avec tout le monde entier. Africains, Asiatiques, Américains, Européens et même Océaniques. Parce qu’il y a une société océanique qui exploite de l’or à Hiré. Donc nous travaillons avec tout le monde mais dans le respect de leur souveraineté et de leurs intérêts économiques. Là-dessus, il n’y a que des Ivoiriens eux-mêmes qui peuvent être les gardiens de leur souveraineté.

J’appelle donc les Ivoiriens à se ressaisir et à ne pas compter sur autrui pour venir les faire rois. C’est seul le peuple qui choisit son roi en toute indépendance. Et quand le peuple te fait roi, naturellement il a un droit sur ton siège. Or le siège même appartient au peuple. Le fauteuil présidentiel a son propriétaire. Le propriétaire, c’est le peuple. Donc c’est à lui seul d’installer son Président. On écoute trop souvent les gens du dehors. Mais ce qu’ils disent aux uns, ils le disent aussi aux autres. « En tout cas, débrouille-toi fais tout pour être Président et on te reconnait ». Mais quand ils l’ont dit à l’un comme ils savent où se trouvent leurs intérêts, ils le disent aussi à l’autre. Quand maintenant vous bourrez les urnes, et interdisez aux gens de voter pour gagner, vous pensez que l’autre aussi ne voit pas clair et ne prend pas ses dispositions ? Chacun prend ses dispositions, mais des dispositions différentes. Moi je Prends les dispositions légales, toujours. M Le Président du Conseil constitutionnel, les membres du Conseil constitutionnel, Mmes et MM, les Présidents d’Institutions, MM les députés, chers ambassadeurs, nous avons encore beaucoup de travail à faire pour qu’on comprenne ce que la République et ce que c’est que la démocratie. Que Dieu bénisse la Côte d’Ivoire.

Propos recueillis par
Fabrice tété