Les effectifs des forces françaises en Côte d’Ivoire passeront de 450 soldats à 650-700 en 2016, et le dispositif abidjanais sera renforcé en hélicoptères et avions de transport, a confirmé le ministre français de la Défense Jean-Yves le Drian lors de ses vœux à la presse le 20 janvier dernier.

La politique militaire de la France ne se comprend pas sans son versant «africain». De Gaulle, en fondant la 5° République, considérait que le rang de la France reposait sur deux piliers : sa place en Afrique, et l’arme atomique. Les institutions taillées en conséquence, et les politiques, ont perduré.

Après les indépendances, les présidents qui se sont succédé à l’Elysée ont conservé dans leurs prérogatives la gestion postcoloniale du « pré carré » africain, échappant au contrôle démocratique. L’armée française a joué un rôle essentiel dans cette continuité. En fait, elle n’a jamais quitté l’Afrique et elle y est intervenue 40 fois depuis 1961, assurant la protection des régimes qui défendaient les intérêts français et éliminant ceux qui voulaient s’en émanciper. Cette politique a connu une crise dans les années 90 : regain des mouvements démocratiques en Afrique, chute de l’apartheid, discrédit du soutien français au régime génocidaire au Rwanda, développement de nouvelles concurrences venant des pays émergents. Les discours officiels à Paris ont évolué : moins d’interventions unilatérales, plus d’«européanisation» ou d’«africanisation» dans la gestion des conflits. Une timide diminution des bases militaires françaises et des effectifs a commencé, crise économique oblige, accompagnée d’une redéfinition des missions dans le contexte de fin de la guerre froide. Le tour de Hollande arrivant, c’était dit, lui, président, allait «mettre fin à la Françafrique», «c’était à l’Afrique d’assurer elle-même sa sécurité». Promesses, comme tant d’autres, vite oubliées.

Deux interventions militaires plus tard, au Mali et au Centrafrique, endossant l’habit de «chef de guerre», Hollande réhabilitera l’interventionnisme français en Afrique. Face à la menace djihadiste au Mali, il y avait d’autres moyens (interposition de l’Onu, de l’Union Africaine, politique de coopération militaire et d’aide au développement) que d’utiliser la situation pour redéployer unilatéralement tout l’arsenal de l’armée française sur le continent. A cette occasion, l’état-major de l’armée française a su se rendre incontournable. Dans la foulée, une nouvelle stratégie a été redéfinie dans un nouveau «Livre blanc» de la Défense et une loi de programmation militaires votée fin 2013, réaffirmant l’Afrique comme «zone d’intérêt prioritaire de l’ouest de l’Afrique à l’océan Indien». Sous un nouvel habillage, le Livre blanc 2013 redonne justification, au nom de la défense des «intérêts économiques et stratégiques», à cette exception française : s’arroger le droit de quadriller militairement toute une partie d’un continent, et le droit de «s’engager en premier» sans attendre une action multilatérale.

Quadrillage

La France redéploie donc 10.000 soldats en permanence, retissant une toile qui recoupe la carte des anciennes colonies françaises sub-sahariennes. Au-delà des trois bases permanentes (Libreville, Dakar, Djibouti) et d’opérations ponctuelles (Tchad, Cote d’Ivoire), elle réinstalle durablement des troupes. Les réticences des dirigeants, Maliens et Nigériens notamment, opposés depuis les indépendances à une présence militaire étrangère permanente, ont été vaincues. Au Mali, mille hommes sont stabilisés, dont une base militaire permanente à Tessalit à la frontière algéro-malienne, et prive l’État malien de sa souveraineté sur le nord du pays. Au Niger, les forces spéciales sont déployées sur les deux mines d’uranium d’Areva, et une base de 300 militaires s’installe où sont déployés drones et avions de combat. Au Tchad, un millier d’hommes se réinstallent dans la vieille base de Faya-Largeau. Les forces spéciales du Cos (Commandement des Opérations Spéciales, force discrétionnaire commandée directement par l’Elysée et son chef d’état-major particulier) sont renforcées d’un millier d’hommes, présents dans une dizaine de pays. Les nouveaux accords de défense que la France tente d’imposer ne sont plus axés sur une « coopération » pour former les forces locales, mais sur l’insertion de détachements français dans les armées nationales, l’armée française se laissant le droit d’agir à sa guise avec sa «force de réaction rapide». Ce dispositif se met sur pieds avec une discrète collaboration avec l’armée américaine, et dénote un nouveau mode de domination ; Au lieu d’aider à consolider des États, on se sert des divisions claniques ou ethniques, ou des menaces djihadistes, pour pousser à des états «fédéraux» affaiblis et éclatés, qui abandonnent des prérogatives «nationales» ou «militaires» aux forces des grandes puissances. (1)

Ce regain d’interventionnisme militaire s’accompagne d’un discours sur la nécessité de partir en reconquête économique dans un continent où les intérêts français sont concurrencés par des pays émergents comme le Brésil, la Chine, l’Inde, l’Afrique du Sud. Plutôt qu’une politique de coopération d’égal à égal avec les pays africains, l’Etat français s’efforce de maintenir sa domination en redéployant son armée, « avantage concurrentiel » qui permet des retours sur investissements.

Une armée qui échappe à l’austérité.

Les gouvernements de Hollande ont accepté dans la loi de programmation toutes les demandes des chefs militaires : «sanctuariser» leur budget même en période d’austérité (en mai 2014, les chefs d’état major des trois armées ont menacé de démissionner si le «pacte de responsabilité» leur appliquait des restrictions), protéger de poursuites judiciaires les militaires français engagés dans des interventions extérieures (et freiner les enquêtes sur l’action des militaires français lors du génocide au Rwanda). Cette politique a un coût : chaque année depuis dix ans, les «opérations extérieures» menées à l’étranger (Opex) s’élèvent à environ 1,2 milliards doublant ce qui leur est attribué dans le budget. La réduction des effectifs est désormais stoppée sous la présidence Hollande : après les attentats de janvier, puis de novembre 2015, le budget 2016 de la défense est rallongé de plus de 4 milliards pour la période 2016 /2019. La réduction des effectifs prévue entre 2016 et 2019 est non seulement annulée, mais 2300 militaires supplémentaires sont recrutés pour 2016. Justifiée par l’opération «Sentinelle» de protection intérieure, elle l’est surtout par la volonté de ne pas dégarnir les effectifs des opérations extérieures qui progressent (13.000 hommes, dont 10.000 en Afrique). Bien sûr, le ministre du budget prévient que ces coûts supplémentaires supposent des économies ailleurs (collectivités, sécu et santé etc.).

L’alternative à l’interventionnisme de grande puissance

Cette politique militaire de la France en Afrique est rarement débattue et mise en cause, même dans certains secteurs de la gauche non-gouvernementale. Pour refonder une autre politique, il faudra repartir des principes de coopération, de respect des souverainetés, de maintien de la paix. Et ramener un corps expéditionnaire français qui s’éternise sans autre but politique que la préservation d’une domination néocoloniale. Le cadre des relations avec l’Afrique devrait être envisagé dans des politiques européennes de coopérations sociales et écologiques, dégagées des politiques militaires de grandes puissances. D’autres priorités peuvent être définies en terme de «sécurité collective» des peuples, en se dotant des moyens pour une politique de prévention des conflits, en cultivant un savoir faire de «forces d’interpositions» et de négociations de solutions politiques, décidées par un cadre multinational et avec les Etats africains.

(1) Les analyses et données viennent ici essentiellement du dossier «Françafrique, la famille recomposée», éditions Syllepse 2014, réalisé sous la coordination de Raphaël Granvaud, par l’association Survie

Alain Montaufray

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