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Médias et universitaires français accusés de porter « une lourde responsabilité » dans les 10 ans de crise en Côte-d’Ivoire

«Manipulations grossières»

Une équipe de Canal +, qui a subi de fortes pressions des autorités françaises, et Le Canard enchaîné ont été les seuls, à ce moment-là, à démonter une partie du récit dominant. Ce n’est que récemment qu’une autre version de ces événements de Bouaké et de l’hôtel Ivoire a commencé à émerger plus largement, grâce à une enquête judiciaire laissant penser que les responsabilités se situaient plutôt du côté de Paris que d’Abidjan. Au cours de cette période très mouvementée de novembre 2004, des informations accablantes pour le pouvoir de Laurent Gbagbo, mais inexactes, ont été publiées. Le Monde a par exemple parlé de « corps blancs décapités à la machette » dans les rues d’Abidjan, alors que 8 000 Français quittaient précipitamment la Côte d’Ivoire en raison de manifestations antifrançaises. En réalité, aucun « Blanc » n’est mort ou même n’a été blessé à coups de machette. Tout au long de ses dix années de présidence, Laurent Gbagbo a été présenté par les médias occidentaux « comme un homme à la fois brutal et roublard, voire un illuminé », a observé l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop. Cela correspondait là aussi au discours des officiels français. « Je ne connais pas Gbagbo, je ne l’ai jamais rencontré, mais parce que je posais des questions, j’ai été décrété “pro- Gbagbo” par des collègues du Quai d’Orsay », témoigne Laurent Bigot. Les qualificatifs « pro-Gbagbo » et « gbagbiste » sont alors devenus les synonymes de « mauvais », « membres du camp du mal ». Laurent Bigot se souvient que c’est surtout après le bombardement de Bouaké que « c’est devenu l’hystérie » anti-Gbagbo, y compris au sein du Parti socialiste français, dont le président ivoirien était idéologiquement proche. La disparition du journaliste franco-canadien Guy-André Kieffer en 2004 a aussi aidé à faire l’unanimité contre Laurent Gbagbo : pouvoir et médias français l’ont considéré comme responsable de cette affaire, bien qu’elle n’ait jamais été élucidée.

Aujourd’hui, beaucoup d’éléments montrent que c’est de manière intentionnelle qu’au moins une partie des journalistes se sont écartés de la réalité des événements, en lien avec des autorités politiques et/ou militaires françaises. «
Il y a eu beaucoup de manipulations, beaucoup plus qu’à propos du Rwanda », affirme une ancienne journaliste. Une autre dit : « Tout était délibéré et bien pensé. » L’objectif : « Se débarrasser de Gbagbo pour protéger les intérêts des multinationales françaises installées en Côte d’Ivoire, comme Bolloré, Bouygues, Canal +, etc. », selon Georges Peillon. «Gbagbo était un empêcheur de tourner en rond, il était différent des autres présidents [d’Afrique francophone], il pensait sérieusement rendre à son pays son intégrité, lui redonner le rôle de puissance africaine. Et ne voulait pas être juste un valet de l’Élysée », poursuit-il. Le chef de l’État ivoirien menaçait en effet, au moins dans ses propos, l’équilibre néocolonial en place. Son parti prônait de nouveaux rapports avec la France, voulait la fermeture de la base militaire française installée à Abidjan, souhaitait revoir les monopoles établis au profit d’entreprises françaises, remettait en cause l’existence du franc CFA, pièce maîtresse du dispositif qui permet à la France de contrôler ses anciennes colonies africaines. Gbagbo « portait clairement les valeurs socialistes, comme en témoignent les premières mesures qu’il a prises, en rupture avec ses prédécesseurs, dans le domaine de la santé, de l’éducation (…). Cette approche de la politique lui a sans doute compliqué la vie dans les milieux d’affaires », a décrypté le ministre socialiste Charles Josselin, en novembre 2004.

Des faits ont été à l’évidence dissimulés, inventés, transformés pour suivre la logique des autorités françaises. Le fait que certains médias dépendent de l’État, comme RFI ou France 24, a bien sûr joué un rôle. Un ancien salarié de RFI se souvient de collègues de la radio et d’autres médias se rendant régulièrement à l’Élysée ou ayant des contacts étroits avec des diplomates.

Un autre élément a eu une influence sur l’attitude d’une partie des journalistes : la communication très efficace d’Alassane Ouattara. « Sa femme, Dominique, d’origine française, a su construire des ponts entre les journalistes français et son mari », dit un reporter. Le parti politique de Ouattara, le Rassemblement des républicains (RDR), a su établir des liens étroits avec des journalistes pour orienter leur travail. L’AFP a d’ailleurs souvent repris à son compte des termes utilisés par les adversaires de Laurent Gbagbo. Les agences de presse, censées être neutres, ont de manière générale « joué un rôle de pyromanes : elles ont été à l’origine de tous les éléments de langage utilisés contre Gbagbo », déplore un journaliste.

Des membres de la profession étaient bien sûr conscients de ce qui se passait. En 2010/2011, le « parti pris était patent à RFI, le traitement était à sens unique, il y avait une empathie totale pour Ouattara, un problème de déontologie et des dysfonctionnements évidents », dit un ancien de la radio. Mais les tenants de la ligne anti-Gbagbo ont empêché un traitement plus équilibré, allant jusqu’à « agonir d’injures », « harceler », « traiter d’incompétents devant les autres », « broyer, écraser » ceux qui ne respectaient pas leurs « consignes », selon plusieurs témoignages. « Ceux qui ont dit la vérité se comptent sur les doigts d’une main » Journaliste à RFI et ancien envoyé spécial en Côte d’Ivoire, Norbert Navarro résume la situation en parlant de « trois groupes de journalistes ». Le premier, « qui représentait l’immense majorité, était celui des journalistes tenus à l’écart de la vérité ». Le second était celui de « ceux qui savaient » la réalité mais ont préféré se taire, sachant que « c’était peine perdue et qu’il n’y a que des coups à prendre quand on va contre la raison d’État ». Enfin, il y a eu une dernière catégorie : « Ceux qui ont été courageux et ont dit la vérité, mais qui se comptent sur les doigts d’une main. »

Les journalistes n’ont pas été les seuls à avoir un regard biaisé, et c’est important de le souligner. L’anthropologue italien Fabio Viti a observé chez les universitaires et chercheurs français travaillant sur la Côte d’Ivoire des « formes passionnelles de militantisme partisan », une « partialité ahurissante » en faveur d’Alassane Ouattara. Dans un livre publié en 2014 (La Côte d’Ivoire, d’une crise à l’autre, L’Harmattan), il s’interroge : « Qu’est-ce qui a changé pour quel’attitude auparavant extrêmement prudente des chercheurs par rapport au pouvoir en place change si radicalement à partir de l’an 2000 et de la présidence Gbagbo ? » L’anthropologue poursuit : « Une réponse possible serait que c’est justement le pouvoir en place qui a changé. (…) Le fait est que la Présidence Gbagbo (…) a bousculé les repères familiaux. Le pacte néocolonial, à tort ou à raison, s’est trouvé remis en cause, du moins verbalement, de la part d’une de ses parties. Ce pacte a failli sauter et avec lui, parfois, le self-control de certains de nos collègues un peu trop “patriotes”. »

Fabio Viti remarque, entre autres, que la tentative de putsch de 2002 n’a fait « l’objet d’aucune enquête historique, ethnographique, sociologique, politiste ou d’autre nature », alors qu’elle présentait pourtant « tous les traits et les implications d’un objet de recherche et de réflexion critique ». Comme certains journalistes, des universitaires français sont en outre devenus très proches du couple Ouattara. Alassane Ouattara a d’ailleurs décoré à Paris plusieurs d’entre eux en 2012, en même temps que Nicolas Sarkozy, des militaires et des hommes d’affaires français qui l’ont soutenu contre Laurent Gbagbo. « Les médias ont fait beaucoup de mal à la Côte d’Ivoire », commente, amer, un ancien du métier. Depuis 2011, la situation n’a guère évolué, à l’image de la politique française vis-à-vis de la Côte d’Ivoire. « Peu de journalistes français ont fait leur travail correctement à propos de la Côte d’Ivoire, peu ont travaillé suffisamment sur les faits. C’est toujours le cas : personne ne parle, par exemple, de ce qui se passe au procès CPI de Gbagbo et de l’amateurisme général qui s’en dégage », relève Laurent Bigot.

Il faut dire que la version officielle sur la crise ivoirienne relayée par les médias y est mise à mal : le procureur qui s’est appuyé sur elle pour faire inculper Gbagbo et le faire juger pour crimes contre l’humanité ne parvient pas à produire de preuves pour l’étayer. « Personne ne s’intéresse non plus de près au fait qu’une juge d’instruction ait demandé le renvoi de trois anciens ministres devant la Cour de justice [pour le bombardement de Bouaké]. Pourtant, c’est une affaire énorme », dit aussi Laurent Bigot, qui parle de « manipulations grossières » et de la « lourde responsabilité » de la France.

Par Fanny Pigeaud
Samedi 10 juin 2017


 

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