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Côte-d’Ivoire: « Le temps de dialoguer avec Ouattara est passé » [ Par Jean-Claude Djéréké]

Les évêques catholiques de Côte d’Ivoire ont fait une déclaration après leur 105e Assemblée plénière tenue à Katiola du 16 au 22 janvier 2017. Qu’ils soient remerciés d’avoir rappelé que “certains de nos compatriotes [environ 300 pro-Gbagbo] sont encore injustement détenus en prison” et que, sans l’élargissement de ces prisonniers politiques, la paix et la réconciliation dans notre pays ne seront que comédie et escroquerie morale.
Il convient également de leur dire merci pour avoir souhaité “une justice équitable et la facilitation du retour des exilés avec des guaranties de sécurité pour tous”. Bien qu’ils soient importants, je n’insisterai pas sur ces deux points.

Le point sur lequel j’aimerais m’appesantir ici est l’invitation au dialogue: les évêques encouragent les Ivoiriens, toutes couches sociales confondues, “ à se retrouver autour d’une table pour débattre de toutes les questions relatives à la sécurité, à la cherté de la vie, au chômage des jeunes, aux conditions de travail, à la situation salariale, etc.” A priori, appeler des personnes opposées sur telle ou telle question à dialoguer n’est pas une mauvaise chose mais nos prélats auraient dû se montrer moins vagues et plus directs en demandant, par exemple, à Ouattara de discuter avec les fonctionnaires d’une part et avec toute l’opposition, d’autre part car celui qui pose aujourd’hui problème à “toutes les composantes de la société ivoirienne” (et pas seulement à ces deux groupes de personnes), le diviseur, c’est bel et bien Dramane Ouattara.

Par ailleurs, le tout n’est pas que X et Y acceptent de se concerter. Encore faut-il que les décisions issues de cette concertation soient respectées par les deux parties. Le gouvernement a déjà discuté avec une partie de l’opposition (L’Alliance des Forces démocratiques, si je ne m’abuse). Ouattara a-t-il honoré les engagements pris par son gouvernement à cette rencontre? J’en doute fort. Il a ensuite rencontré les responsables de la CDVR qui, avant ou après la remise de leur rapport, lui ont peut-être fait part de quelques suggestions de ce rapport pour une sortie de crise. Ce rapport fut rangé dans les tiroirs par Ouattara probablement parce qu’il contenait des vérités trop dérangeantes pour son régime. Le 22 mai 2016, quand les évêques plaidèrent pour la libération de tous les prisonniers politiques parce que “personne ne peut se dire innocent“, ils ne reçurent pas d’autre réponse qu’un méprisant “il n’y a pas de prisonnier politique en Côte d’Ivoire”. En 2011, quand les mêmes évêques lui déconseillèrent de déporter Laurent Gbagbo à la Haye, il fit la sourde oreille. J’ai donné ces exemples pour montrer qu’il est inutile de continuer à vouloir dialoguer avec un homme qui n’a aucune considération pour les Ivoiriens. Les seules personnes que Ouattara respecte et écoute sont ses patrons occidentaux et les mutins. Pourquoi? Parce qu’il doit son pouvoir aux premiers et parce que les seconds ont des armes qu’ils peuvent faire parler à tout moment. Il a fallu en effet que les mutins prennent Bouaké, Korhogo, Daloa et d’autres villes pour que Soro, leur patron, conserve la présidence de l’Assemblée nationale alors que le RDR et le PDCI avaient choisi une autre personne pour ce poste. Je le répète: Ouattara n’éprouve que du mépris pour les Ivoiriens, les évêques y compris. N’attendons donc pas de lui qu’il dialogue avec les fonctionnaires en grève ou qu’il prenne en compte leurs légitimes revendications. La seule chose qu’il désire, c’est qu’on lui obéisse au doigt et à l’œil, que Sangaré Aboudramane et les autres souverainistes ivoiriens se soumettent à lui, c’est-à-dire le reconnaissent comme le vainqueur de la présidentielle de 2010, ce qui risque de ne jamais arriver car, pour le FPI attaché à Laurent Gbagbo, en refusant le pacifique recomptage des voix par une commission internationale pour le règlement du contentieux électoral, Ouattara a démontré qu’il avait perdu l’élection. Avant la présidentielle d’octobre 2015, Charles Konan Banny avait vu juste en faisant remarquer que Ouattara ne concevait l’amitié qu’en termes de soumission (cf. “Jeune Afrique” du 15 au 21 juin 2015). Il n’en va pas autrement du dialogue. Ouattara ne veut dialoguer qu’avec des gens qui lui sont soumis. Pour s’en convaincre, il suffit de voir avec qui il travaille, discute ou rigole aujourd;hui. Pour lui, dialoguer signifie dicter sa loi, entendre qu’il est le plus fort et le plus intelligent, même si un bon nombre de ses partisans commencent à découvrir qui il est réellement: mythomane et imposteur de la même trempe qu’Arnaud du Tilh qui fit croire pendant 8 ans qu’il était Martin Guerre tenu pour mort (cf Pierre Lunel, “Les plus grands escrocs de l’Histoire”, Editions First, 2015).

Arnaud du Tilh qui se faisait passer pour ce qu’il n’était pas finit par être démasqué. L’histoire dit qu’il fut condamné, puis pendu et brûlé. On n’en est pas encore là avec Dramane Ouattara mais nos évêques devraient admettre une fois pour toutes que Ouattara ne comprend que le langage de la force et que le temps du dialogue avec lui est passé. Après avoir gardé le silence sur des questions aussi capitales que le bombardement de la résidence du chef de l’État par la France, la confiscation de la commission électorale et des médias publics par le RHDP, l’inopportune constitution de Ouattara et ses élections bidon, après avoir abandonné Laurent Gbagbo à son triste sort à Korhogo alors même que le pape Jean-Paul II rendit visite le 23 décembre 1983 à celui qui faillit le tuer, il ne s’agit pas, pour nos prélats, de voler au secours d’un homme cerné de toutes parts, acculé et quasiment perdu après la chute de ses parrains extérieurs (Sarkozy, Hilary Clinton, Barack Obama et Ban Ki Moon) mais de soutenir ouvertement les Ivoiriens qui se battent pour leur liberté et dignité. Cet homme qui a bloqué et détruit notre pays depuis 2000, rien n’autorise à lui venir en aide. Si certains évêques ont été arrosés de billets de banque sous son triste règne, qu’ils sachent que cet argent n’appartient ni à Ouattara ni au Burkina Faso mais à la Côte d’Ivoire. Ils ne sont donc pas tenus d’éteindre le feu qui vient de se déclarer dans sa case. Le seul service qu’ils puissent rendre aujourd’hui à Ouattara est de lui rappeler ce qu’il disait à Laurent Gbagbo pendant la campagne électorale de 2010: “Quand on est incapable de gérer le pays, on quitte le pouvoir. Quand on a échoué dans les grandes démocraties, on quitte le pouvoir. Quand on n’a pas pu amener la paix à son pays, on quitte le pouvoir. On ne s’accroche pas au pouvoir en signant des accords qu’on ne respecte pas”.

“Si tu es neutre en situation d’injustice, alors tu as choisi d’être du côté de l’oppresseur”, avertit l’archevêque anglican Mgr Desmond Tutu. Pour sa part, le pape François milite pour une Église libre et audacieuse. “Une Église qui n’a pas la capacité de surprendre, soutient-il, est une Église faible, malade, mourante et elle doit être hospitalisée en service de réanimation au plus vite ! L’Église ne doit pas non plus avoir peur de semer la pagaille ou déranger. Certains à Jérusalem auraient préféré que les disciples, bloqués par la peur, restent enfermés chez eux pour ne pas semer le trouble. Aujourd’hui aussi beaucoup veulent cela des chrétiens. L’Église de Pentecôte ne se résout pas à être inoffensive, trop distillée. Elle ne veut pas être un élément décoratif. C’est une Église qui n’hésite pas à sortir, à la rencontre des gens, pour annoncer le message qui lui a été confié, même si ce message dérange ou perturbe les consciences, même si ce message apporte peut-être des problèmes et même parfois s’il conduit au martyre.” (Regina caeli du 8 juin 2014). Tout le monde sait aujourd’hui qui opprime, affame, vole et tue en Côte d’Ivoire. Les Ivoiriens qui souffrent le martyre depuis que Ouattara est arrivé dans leur pays n’ont pas besoin de gens cherchant à incarner une impossible neutralité ou essayant de ménager la chèvre et le chou. Il est indéniable que, contrairement aux autres guides religieux, la hiérarchie catholique parle de temps à autre mais ce n’est plus le moment de jouer les équilibristes ni de pondre des déclarations lénifiantes, généralisantes et floues. Ceux qui sont progressivement devenus étrangers sur leurs propres terres veulent écouter des hommes et femmes qui prennent fait et cause pour l’opprimé et le spolié; ils veulent entendre la voix de ceux qui appelent un chat, un chat.

Jean-Claude DJEREKE

 

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