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Robert Bourgi, assomme son ami Alassane Ouattara :« Laurent Gbagbo n’a pas perdu les élections »


Vous avez été formé par un homme politique français : Jacques Foccart. «Un maître redoutable qui m’a appris certaines choses», m’avez-vous dit lors d’un premier entretien. Revendiquez-vous son héritage ?

Jacques Foccart était d’abord un ami de mon père. Ils se sont connus au Sénégal en 1947, à la naissance du Rassemblement du peuple français (RPF, parti du général de Gaulle). J’étais gamin quand je l’ai connu. J’étais très proche de lui et je me suis toujours revendiqué de cet héritage. J’ai été fier, honoré d’être à ses côtés, mais dire que je suis son héritier, ce serait un peu présomptueux ; toutefois je suis dans la ligne directrice de ce qu’il a fait et de ce qu’il a inspiré.

Foccart avait les mains dans le cambouis et trempées dans le sang des Africains résistants… Revendiquez-vous aussi cette part d’héritage ?

Certainement pas! D’ailleurs, me poser la question me semble excessif! Jamais je n’ai trempé dans quelque mauvaise action que ce soit. Il est évident que si Jacques Foccart a été à l’origine d’actes malveillants, il le faisait toujours, selon lui, dans l’intérêt de la France. Il avait même dit « pour la France, je suis prêt à pactiser avec le diable». Mais je rejette catégoriquement l’assassinat d’un opposant politique.

Vous êtes adossé à une double culture, la française et la sénégalaise, sans parler de la libanaise. Au nom de quel pays meniez-vous alors vos actions ?

En étant à côté de Jacques Foccart, en étant membre du RPR de Jacques Chirac et son conseiller pour les affaires africaines, membre d’un cabinet ministériel sous la première cohabitation, il est évident que j’agissais au nom des intérêts de la France. Mais que les choses soient claires, je n’étais rien à côté des grands de la politique française à l’époque…

Vous êtes très humble et très modeste…

Non, mais à côté de Jacques Foccart, Jacques Chirac ou autres, qu’étais-je? Certes, je disais toujours ma part de vérité qui était la défense de l’Afrique. Je suis né à Dakar, j’y ai grandi, j’ai été à l’école primaire, au collège, au lycée, j’ai fait deux années de faculté à Dakar, aujourd’hui plus que jamais je me sens autant Africain que Français, autant Africain que Libanais. Il y a un mélange de ces trois cultures. Cependant, je ne vous cache pas que ces dernières années, mon combat politique est essentiellement tourné vers la défense des intérêts de l’Afrique et vers la défense des opposants aux régimes dictatoriaux qui sont pléthore en Afrique. Plus je prends de l’âge, plus je me sens Africain.

À quoi correspond cette expression qui vous colle à la peau, «porteur de valises» des Présidents africains en France ? Comment une valise pleine de millions en billets de banques quitte un pauvre pays africain en voie de développement pour un pays aussi riche que la France ?

Je rejette catégoriquement le terme de «porteur de valises». Je n’ai jamais porté la moindre valise. J’ai toujours accompagné des émissaires de chefs d’État africains qui eux transportaient l’argent liquide par la valise diplomatique et d’autres voies. Tel ou tel chef d’État me téléphonait: «Robert, est-ce que tu pourrais faire recevoir tel émissaire par telle personnalité politique française. Il aura des choses à remettre pour le combat et action politiques de tel ou tel parti.» Il y avait un code pour cela. Le chef d’État m’appelle et me demande de prendre un rendez-vous pour son émissaire avec la personnalité politique française. Et il me fait comprendre que l’émissaire a «quelque chose» à remettre…

Ce «quelque chose», c’est de l’argent ?

C’est bien de l’argent ! J’appelais la personnalité politique française et je lui demandais : « Pourriez-vous accorder une audience à tel émissaire de tel pays ?» Le chef d’État m’envoyait alors son émissaire que je recevais dans mon cabinet et jamais dans les ambassades. L’émissaire venait avec l’argent dans une voiture diplomatique. Et nous allions soit à l’Élysée, soit au Quai d’Orsay, soit à Matignon, soit place Beauvau, soit au ministère de la Justice, et l’émissaire remettait la mallette et c’est tout ! Mais je n’ai jamais transporté une valise.

Peut-on envisager le scénario inverse ?

Que des personnalités politiques françaises vous sollicitent pour intervenir auprès de chefs d’État africains afin de recevoir de l’argent ? C’est comme ça aussi ! Cela m’est souvent arrivé! Tel ou tel homme politique français (je ne citerai aucun nom) me prévenait, « Robert, des élections arrivent, il serait très bon que tel ou tel chef d’État puisse nous aider», alors même que depuis une vingtaine d’années, l’État français aide financièrement les partis politiques.

Depuis quand avez-vous plongé dans la Françafrique ?

Elle existait bien avant moi. L’exécuteur testamentaire de Mitterrand l’a dit lui-même dans ses mémoires. Je ne pense pas qu’elle a pu exister du temps du général de Gaulle. Je pense que la Françafrique a commencé du temps de Pompidou, dès les années 1970.

Et avec vous ?

Dans les années 1980. Vers la fin du pouvoir de Giscard et l’avènement de la période Mitterrand et Chirac…

À combien évaluez-vous ces montants qui étaient dans ces valises ?

Plus de 20 millions de dollars

Vous appeliez le président gabonais Omar Bongo «Papa», le président ivoirien Félix Houphouët-Boigny vous appelait «Mon petit», étiez-vous leur groupie ?

Ce que j’admirais, c’est l’envergure politique et intellectuelle de ces deux hommes. J’ai été tellement fier, heureux, honoré d’avoir vu quelquefois le président Houphouët-Boigny, d’avoir déjeuné chez lui, de l’avoir écouté disserter, converser, c’était prodigieux. Ensuite pendant trente ans, j’ai été aux côtés de Omar Bongo. Nous sommes en Afrique, les années faisant et petit à petit de «Monsieur le président», c’est devenu «Président», et ensuite il m’a dit: «Fiston, tu m’appelles papa et c’est tout». Mais n’oubliez jamais que le général de Gaulle, qui était avare de compliments, parlant d’Houphouët-Boigny dans ses mémoires, avait décrit un «cerveau politique de premier ordre»…

On vous présente comme l’ami de Omar Bongo, HouphouëtBoigny, Blaise Compaoré, Léopold Sédar Senghor… Étaient-ils des despotes?

Je suis heureux, honoré d’être l’ami de Omar Bongo, d’HouphouëtBoigny… J’ai moins connu Senghor. Je n’ai jamais mis ma main dans celle de Jean-Bedel Bokassa. J’ai été amené à fréquenter tous les chefs d’État pendant plus de deux décennies. Je ne le nie pas. Mais depuis 2011, je combats aujourd’hui ces hommes que j’ai servis et que j’ai conseillés. Les temps ont changé et il faut faire place nette à la jeunesse africaine. Ce n’est pas normal qu’un chef d’État occupe la place pendant 15 ans, 20, 30, 40 ans, entouré de courtisans qui eux aussi restent au pouvoir pendant des décennies. Combien de générations d’élites africaines ai-je vu partir à la retraite, sans jamais participer au partage du pouvoir!

Auriez-vous combattu Omar Bongo, Houphouët-Boigny, Mobutu et le syndicat des chefs d’État aujourd’hui ?

J’ai connu le président Mobutu en 1993, à la veille du sommet de la Francophonie à l’île Maurice. Il m’est arrivé de lui donner des conseils. Mais déjà la maladie l’avait affaibli. Aujourd’hui, si Omar était encore vivant, je pense qu’il aurait gouverné de manière un peu moins despotique!

Vous avez été très proche des présidents Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, ainsi que du Premier ministre Dominique de Villepin. Il n’y avait pas que la franche camaraderie qui vous liait à ces personnalités. Cette proximité alimente bien des fantasmes.

La plupart des partis politiques français recevaient de l’argent. Dans une émission de France 2, Complément d’enquête, un ancien directeur du ministère de la Coopération disait carrément que les hommes politiques de tous bords venaient voir les chefs d’État africains dans leur hôtel pour recevoir des enveloppes d’argent.

Oui, mais concernant Jacques Chirac, Dominique de Villepin, Nicolas Sarkozy…

En septembre 2011, j’ai dit que Jacques Chirac, Villepin et tant d’autres avaient reçu et perçu des enveloppes. À partir du moment où vous percevez de l’argent de manière illégale, irrégulière, c’est de l’argent sale.

«J’aime Nicolas Sarkozy», dites-vous. Mais ce Président est à l’origine de la chute de Kadhafi et de son assassinat.

Je vais vous répondre directement. À l’époque où Bernard Henri-Levy faisait le siège de Sarkozy pour abattre le régime de Kadhafi, je me suis fortement opposé à cette action contre la Libye. D’ailleurs, le président de l’Union africaine, Jean Ping, et des chefs d’État africains avaient exprimé leur opposition, auprès de Nicolas Sarkozy. Bien qu’il ait obtenu le mandat de l’ONU, aidé par les États-Unis et la Grande-Bretagne, cette action contre Kadhafi est à porter au déficit de Sarkozy. Regardez le résultat aujourd’hui ! Toutes les armes d’Aqmi et des terroristes proviennent de l’arsenal militaire libyen… Je le dis avec prudence. Lorsque Kadhafi fuyait dans le désert avec quelques pick-up et une cinquantaine d’hommes, ce serait les Français qui auraient indiqué aux rebelles libyens le lieu où il se cachait. C’est ce que j’ai lu.

Vous affirmez qu’Emmanuel Macron a raté sa visite à Ouagadougou, car «il donne l’impression d’ignorer tout de la société africaine».

J’ai dit qu’il a été mal inspiré de s’adresser au président Roch Kaboré comme il l’a fait. Il a eu tort de vouloir, avec les schémas occidentaux, s’immiscer dans le sociétal africain. Quand il a dit, par exemple, parlant des femmes, qu’elles ne devraient avoir que deux enfants. Ce n’était pas à l’homme blanc de s’en mêler. Ces choses ont un côté sacré, qui remonte à des siècles et des siècles! C’est dans le sociétal traditionnel africain. Ceci dit, le président Macron a donné un coup de neuf à la vie politique française. Finalement, c’est une bonne chose qu’il ait été élu. Il a ringardisé pratiquement toute la classe politique française à commencer par celle de droite, ma famille politique.

«Les populations africaines demandent au président Emmanuel Macron de les libérer du joug des despotes»; comment en arrivez-vous à dire cela, compte tenu de votre parcours ? On peut alors dire adieu à la souveraineté africaine…

Tous les opposants de tous les pays africains attendaient beaucoup du président Macron. Un homme jeune qui avait dit qu’il espérait que la France fermerait la porte aux dictateurs. Le président Macron m’a déçu, parce que contrairement aux attentes placées en lui, on voyait comme avant des dictateurs franchir le perron de l’Élysée. Qui d’autre que la France pouvait jouer ce rôle de fermeture des portes et de délégitimation de ces potentats? Les Africains attendaient beaucoup du président Macron, ils ont été très fortement déçus…

En 2011, coup de tonnerre dans la Françafrique : vous dénoncez le financement par l’Afrique des partis politiques français. Que s’est-il passé ?

Je réfléchissais à toute mon action politique passée. Je me suis dit que je suis un des derniers Mohicans de la Françafrique. J’ai été chargé de la confiance de tous ces chefs d’États. J’ai vu tous ces mécanismes de corruption généralisée. Je voulais laver ma conscience. Je prenais de l’âge, je voulais quand même que ce à quoi j’ai participé et qui me dégoûtait de plus en plus sorte. Il fallait que ça s’arrête! Si je n’avais pas parlé, personne ne l’aurait su. Tout le monde se doutait qu’il y avait quelque chose qui ressemblait à cela, mais personne ne l’avait dit. Lorsque Robert Bourgi l’a dit, l’information était validée! L’argent africain doit rester en Afrique, il y a tant et tant de choses à faire dans le continent.

Est-ce que la Françafrique est morte?

Elle est plus présente que jamais! Regardez la présence militaire de la France en Afrique, elle est énorme! Qu’ont fait les militaires français en Centrafrique? Ils ont calmé les choses? La situation est pire qu’avant!

Vous êtes l’ami du président ivoirien Alassane Ouattara, et vous allez souvent à la CPI à La Haye pour saluer Laurent Gbagbo. Reconnaissez qu’on a du mal à vous suivre…

Il faut dire que la vie politique est très complexe aussi… J’aime Laurent Gbagbo du fond du cœur. Pourtant je suis un ami d’Alassane. Je suis un ami de Mme Ouattara. J’ai leur ligne directe. On se parle. Mais ils savent que j’aime Laurent. Je voudrais tellement qu’il puisse sortir de là où il est actuellement… D’ailleurs j’en ai voulu à Sarkozy, vraiment j’en ai voulu à Sarkozy!

De quoi ?

D’avoir détruit Laurent Gbagbo.

D’avoir fait respecter le verdict des urnes ou d’avoir détruit Laurent Gbagbo ? Êtes-vous sûr du verdict des urnes?

Beaucoup de gens se posent la question. Beaucoup de gens pensent que Laurent a gagné les élections. Oui, je pense que Laurent n’a pas perdu les élections. Pourtant, je suis un ami d’Alassane et de Mme Ouattara… Laurent est membre de notre famille. Il est le frère de mon frère Albert. Ils sont en osmose tous les deux. Il est de mai 1945, je suis d’avril 45, chez moi, on appelle Laurent tonton.

Pourquoi alors on ne vous a pas entendu lors de la crise ivoirienne en 2010?

Je n’ai pas été écouté. J’ai essayé de sauver Laurent jusqu’au bout. Sarkozy ne m’a pas écouté. Les forces contre moi étaient beaucoup plus puissantes qu’on ne le croit. Je ne pouvais pas lutter à armes égales. J’ai tout fait pour sauver Laurent et j’ai échoué. Des regrets ? Grande tristesse… Et je voudrais avant de quitter cette terre revoir Laurent dans son pays. Mais je ne suis pas optimiste. Si la justice décidait de le faire sortir, de lui donner raison, le retour de Laurent à Abidjan drainera des foules immenses et cela fait peur à Alassane, au gouvernement ivoirien et aux puissances occidentales.

Êtes-vous aussi à l’origine de la chute de François Fillon?

Les gens disent que c’est Sarkozy qui me l’a demandé, non, j’ai décidé ici, dans ce cabinet, que Fillon ne serait pas Président et je l’ai abattu en plein vol. Pourquoi ? Parce qu’il a manqué au devoir d’amitié. Il ne répondait plus à vos coups de fil, est-ce la raison? Quand vous recevez un homme politique trois à quatre fois par mois, quand vous le voyez en dehors de votre cabinet trois à quatre fois par mois, quand vous déjeunez avec lui régulièrement, quand vous buvez des pots avec lui régulièrement, quand il ne vous quitte pas depuis des années et des années, et que tout d’un coup, il coupe toute relation avec vous, l’acceptez-vous ? J’ai dit « François Fillon, tu es mort, tu ne seras jamais Président». Et je l’ai abattu en plein vol. Voilà. Et je crois qu’il aurait fait un mauvais Président de toute façon.

Si c’était à refaire ?

Je le tuerais une deuxième fois!

En l’état actuel des rapports Afrique-France, pensez-vous vraiment prendre votre retraite ? Le pouvez-vous seulement ?

J’ai un peu levé le pied. Ma santé ne me le permet plus, j’ai 72 ans. Mais l’Afrique m’appelle toujours. Dernièrement, un chef d’État africain m’a reçu très longuement. Je lui ai dit «Président je suis honoré», il me dit «tu m’appelles Président, tu m’as connu jeune ministre» et il a ajouté: «Tu ne prendras jamais la retraite, on ne te laissera pas prendre ta retraite, on a besoin de toi.» J’aime l’Afrique profondément, elle vit en moi, elle vit dans le cœur de mes enfants et l’Afrique m’a tout apporté et c’est là-bas que je terminerai mes jours, où je reposerai au cimetière de Dakar.

Vous ne parlez jamais de Blaise Compaoré…

S’il avait été un peu plus clairvoyant, Blaise aurait accepté la proposition qui lui avait été faite par le président Hollande et le président Diouf, c’était de prendre sa succession à l’OIF. Il a refusé. Je lui avais dit « attention Blaise, le monde change», il a dit que je ne comprenais rien à rien… Son frère François Compaoré, que j’ai vu quelque temps après, m’a dit la même chose, et on a vu le résultat.

Le fait d’être en possession d’informations de première main, vous fait-il craindre pour votre vie ou avoir peur pour votre intégrité physique ?

Si je dois disparaître de cette manière c’est que Dieu l’aura voulu. Je m’en remets à l’Éternel. Je suis musulman et chez nous on dit «Allah Woha Alam», c’est-à-dire que Dieu sait tout. Si je dois partir, je partirai.

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